Émotion, Magique, Poésie

Le cœur cousu

de Carole Martinez
Poche – 5 mars 2009
Éditions : Folio

Dans un village du sud de l’Espagne, une lignée de femmes se transmet depuis la nuit des temps une boîte mystérieuse… Frasquita y découvre des fils et des aiguilles et s’initie à la couture. Elle sublime les chiffons, coud les êtres ensemble, reprise les hommes effilochés. Mais ce talent lui donne vite une réputation de magicienne, ou de sorcière. Jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs, elle est condamnée à l’errance à travers une Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang. Elle traîne avec elle sa caravane d’enfants, eux aussi pourvus – ou accablés – de dons surnaturels.

Carole Martinez construit son roman en forme de conte: les scènes, cruelles ou cocasses, témoignent du bonheur d’imaginer. Le merveilleux ici n’est jamais forcé: il s’inscrit naturellement dans le cycle de la vie.

J’ai découvert Carole Martinez en octobre 2024 avec le superbe Dors ton sommeil de brute, un roman qui m’avait complètement emporté. Après une rencontre inoubliable avec l’auteure et une discussion fascinante, j’ai pris une décision : lire tous ses romans par ordre de parution.
C’est ainsi que j’ai plongé dans Le Cœur cousu, son premier roman. Et quel premier roman !

Dès les premières pages, j’ai compris pourquoi ce livre avait reçu tant de prix. En réalité, ce n’est pas simplement un roman. C’est un conte, un récit fantastique, un recueil de magie et d’histoire, saupoudré d’une touche de surréalisme. L’histoire prend vie dans l’Espagne du XIXe siècle, tout en semblant évoluer hors du temps. Mais comment fait-elle ?

Carole Martinez nous entraîne dans un monde où le mystique côtoie le réel, où la sorcellerie se mêle à la poésie. Au centre de ce récit envoûtant, une famille portée par la figure maternelle et mystérieuse de Frasquita, couturière de génie capable de donner vie aux pièces de tissu ou morceaux de chair qu’elle recoud. Son pouvoir réside dans une boîte « magique » qu’elle transmettra à ses filles, toutes dotées de dons extraordinaires et uniques. Son fils, lui aussi est singulier, et, recherche désespérément l’amour de ses parents, prisonnier de ses propres tourments.

Le texte est somptueux et d’une originalité rare. Le choix des mots, le rythme chargé d’amour, de larmes, de sang, de violence et de rêves m’a littéralement transporté. Chaque phrase m’a tenu en haleine, de peur de manquer une subtilité cachée. Et des subtilités, il y en a beaucoup, que chacun est libre d’interpréter à sa manière.

Le Cœur cousu est avant tout une histoire de femmes. Des femmes au centre de tout, détentrices des secrets du monde, mais prisonnières d’un destin qu’elles ne maîtrisent pas. Elles sont abusées, violées, déchirées, perdues. Frasquita, l’héroïne, incarne à la fois la force et la vulnérabilité : femme libre, résistante, vacillante, mais surtout mère courageuse et aimante.

Bienvenue dans cet univers féerique et merveilleux, peuplé de personnages inoubliables : un coq de combat rouge sang, un ogre inquiétant, des révolutionnaires en quête de liberté, un meunier mort mais toujours présent, une jeune fille qui brille dans le noir, une autre muette qui lit mieux que quiconque, un garçon aux cheveux rouges… et bien plus encore.

J’ai adoré ce livre. Carole m’a de nouveau emporté dans son monde. Il est beau, il est magique, il est rempli d’amour et de poésie. Le Cœur cousu est un voyage initiatique d’une rare intensité. Un véritable régal littéraire !

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Extraits :

« Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.
Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSÉE
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert. »

« J’ai peur toujours de cette solitude qui m’est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m’use du dedans, enfle, progresse comme le désert et où résonnent les voix mortes.
Ma mère a fait de moi son vivant tombeau. Je la contiens comme elle m’a contenue et rien ne fleurira jamais dans mon ventre que son aiguille. »

« Longtemps, l’enfant resta dans le bassin de sa mère entre la vie et la mort. Elle attendait un signe : le lever du jour, une lumière…
Ce fut la chandelle de la Blanca qui la guida.
“Pousse, ma fille! cria la Maria assise sur le ventre de Frasquita. Pousse et surtout ne te laisse pas aller !
Ne va pas t’endormir de nouveau, sinon l’enfant repartira. La voilà”… »

« Le hurlement se propage dans toutes les directions. Le cri heurte les parois, rebondit, cherche une sortie, se précipite dans les galeries, enfle, se déforme, s’amplifie, arrive dans la grotte à l’entrée de laquelle les deux gardiennes sont postées, pénètre dans leurs rêves, les bouscule, les brise.
Elles s’éveillent en sursaut. »

« Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles.
Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. »

Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.