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Drame, Journalisme d'investigation, Psychologie, Violence

LIGNE ROUGE

de François Chevallier
Poche – 21 février 2026
Éditeur : autoédition

Antoine Blondel, 50 ans, ancien flic devenu détective privé est engagé par un haut fonctionnaire en retraite pour rouvrir le dossier de sa fille Louise. Etudiante à Sciences Po, engagée à l’extrême gauche, elle a disparu cinq ans plus tôt. Antoine est bientôt rejoint par Vincent Le Goff, 26 ans, journaliste de terrain pour le magazine d’investigation controversé Ligne Rouge.

La piste d’un réseau de trafic de mineurs se dessine derrière le paravent d’une idéologie progressiste, avec la complicité des institutions. D’auditions en filatures, de la banlieue à la province, l’enquête mobilise toute l’équipe du journal, ainsi qu’un hacker lanceur d’alerte et un avocat à contre-courant. Elle poussera jusqu’à Bruxelles et Budapest, se transformant bientôt en séisme politique.

Quant à Antoine et Vincent, ils forment bientôt un duo aussi inattendu qu’incandescent.
Entre ces deux hommes que tout oppose – l’âge, l’expérience, le caractère — se tisse un lien puissant que ni l’un ni l’autre n’avait prévu.

Un récit immersif et transgressif, à mi-chemin entre Millénium et Houellebecq, ciselé dans une écriture nerveuse, sensorielle et cinématographique. Le roman noir politiquement incorrect que la fiction française contemporaine n’avait pas encore osé écrire.

Dès les premières lignes de LIGNE ROUGE de François Chevallier, je me suis retrouvé happé par une atmosphère sombre, pesante, presque suffocante. Une tension qui ne m’a plus quitté jusqu’à la dernière page. Je découvre ici un nouvel auteur, et très vite, j’ai été marqué par son style. Direct, percutant, extrêmement visuel. Son écriture, efficace, sans détour, qui ne cherche jamais à adoucir ce qu’elle a à dire, à été pour moi un grand plus, à travers les pages.

Je me suis alors plongé dans une intrigue dense, portée par des personnages solides. Antoine, d’abord, flic à l’ancienne, homme cabossé, père maladroit qui s’est peu à peu éloigné de ses enfants. Puis Vincent, journaliste engagé, qui enquête pour un média incisif, Ligne Rouge, entouré d’une équipe prête à faire éclater des vérités dérangeantes. Leur rencontre va les entraîner dans une affaire aussi sombre que troublante. Une disparition ancienne, des enfants vulnérables instrumentalisés, et surtout un système opaque où tout semble organisé pour que rien ne remonte à la surface. Ensemble, ils creusent, avancent, malgré les menaces, malgré les pressions, y compris venues de sphères censées protéger.
Et ils ne sont pas les deux seuls à porter l’intrigue !
Je peux vous assurer que tous les personnages présents dans ce livre ont un “vrai” rôle à jouer dans cette enquête tendue, immersive, où chaque piste ouvre sur un gouffre plus profond encore. Mais au-delà du polar, le roman porte aussi des messages forts, parfois clivants. Certains passages m’ont mis mal à l’aise, d’autres m’ont interrogé, parfois même dérangé. Pourtant, je pense qu’il est important de lire aussi ce qui bouscule, ne serait-ce que pour mieux comprendre… mieux contester…

Le roman de François m’a emmené bien au-delà d’une simple enquête. Des beaux quartiers parisiens aux capitales européennes, en passant par des zones plus troubles, il dessine une toile inquiétante, faite de silences, de complicités et d’aveuglements.
Ce qui m’a marqué, c’est aussi la relation entre les deux hommes. Qui peu à peu apprennent à se comprendre, à se compléter. Comme un vieux lion qui veille sur un jeune loup. Une alliance inattendue, mais essentielle. Car au fond, je reste convaincu que, quelles qu’elles soient, nos différences sont une richesse, elles devraient être un point d’équilibre, et non une fracture.

L’intrigue est riche, parfois foisonnante, la narration nerveuse, non linéaire, et l’ensemble dégage une énergie brute. François Chevallier propose un roman noir qui sort clairement des sentiers battus, un texte qui m’a dérangé autant qu’il m’a captivé.
Tout ne m’a pas forcément convaincu, mais l’intensité, l’audace et la force du propos l’emportent largement.
Pour moi, un polar engagé, troublant et indéniablement marquant.

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Extraits :

« Jean-Louis Berger portait un costume trois pièces anthracite, une cravate prune, des souliers noirs aux reflets discrets. Ses cheveux gris, soigneusement disciplinés, encadraient un visage où la fatigue s’était muée en autorité. Le regard d’un homme qui a appris à ne rien laisser paraître. Il avait dû être beau. Il l’était encore, à la manière de ceux que la douleur polit au lieu de les briser.
Il ne proposa pas de café. Juste un geste bref vers le fauteuil. Antoine Blondel s’assit sans un mot. »

« Antoine Blondel sortait de la salle. Une heure de boxe anglaise, sans musique, sans miroir, sans commentaire. Rien que le sac, la sueur, la corde, le souffle. Une manière de rester vivant, de différer la décrépitude. Il avait bientôt cinquante ans sur les papiers, dix de moins sur le ring, dix de trop au réveil. Mais tant que son poing claquait juste, il gardait la main sur le fil.
Il s’était douché sans traîner, les muscles encore vibrants. Pull gris clair sur chemise blanche, col déboutonné, cou dégagé. Pas de veste. Pas de parfum. Juste l’odeur du savon de Marseille, du cuir de son sac et d’un corps tenu. »

« Et voilà qu’à trente-deux ans, il était devenu rédacteur en chef du magazine Ligne Rouge. Un mensuel d’opinion, étiqueté complotiste ou extrême droite par réflexe.
Pas de compromission, pas de chantage. Les sujets que d’autres évitaient, ils les traitaient – frontalement, avec dossiers, visages, chiffres. Ça parlait d’insécurité, d’islamisme, de corruption, de justice à deux vitesses, de dérives progressistes, le tout sans prendre de gants.
Pas de comité de rédaction pléthorique: juste un cercle restreint, une escouade de rédacteurs à poil dur, tous jeunes, parfois repentis d’une gauche d’avant. Format vidéo soigné, esthétique sobre, presque ascétique. Pas de slogans, pas d’envolées lyriques. Le calme, le regard, l’enquête. »

« — Je bois du vin rouge, je mange de la viande et je fume des clopes. Je fais le con à table, je dis Mademoiselle et je regarde les jambes des femmes dans la rue. J’en ai même baisé quelques-unes, et en plus, elles en sont pas mortes. Moi, j’appelle ça vivre. Mais tout ça, aujourd’hui, c’est archive ou délit.
Il se leva d’un coup et arpenta la pièce.
— Je suis un ancien modèle, tu comprends ? Périmé, bientôt interdit à la vente. Pour eux, je suis classé « toxique ». Eux, ils rêvent d’un monde pastel, sans odeur, sans bruit. Un monde sans viande, sans vin, sans clope, sans fessée. Où les hommes demandent pardon d’avoir des épaules. »

« C’est particulièrement courageux de témoigner ainsi, à visage découvert, devant des millions de téléspectateurs. Pourquoi avoir fait ce choix ?
Perrine releva légèrement le menton.
— Si je me taisais, ou si je me cachais, cela voudrait dire que j’ai honte. Ou que j’ai peur. Or je n’ai rien à me reprocher. Et ils ne pourront jamais me faire pire que ce qu’ils m’ont déjà fait.
Elle se tourna vers la caméra.
— Je ne veux plus me taire. Je veux que les autres sachent qu’on peut parler. »

Psychologue de profession, François Chevallier a beaucoup travaillé sur les questions d’embrigadement et d’emprise sectaire, d’identité masculine ainsi que de fragilisation des repères dans l’Occident contemporain. Ayant longtemps exercé au coeur du XI° arrondissement de Paris, les tragédies collectives de Charlie Hebdo et du Bataclan, qu’il a vécu de près, ont marqué sa vision des fractures et des tabous de notre société.

« Auteur indépendant, je m’inscris dans une tradition du roman noir français où l’atmosphère compte autant que l’intrigue. Mes influences actuelles vont de Simenon à Houellebecq, en passant par certains thrillers nordiques, avec un intérêt particulier pour les zones grises — morales, politiques, humaines.
Ligne Rouge est mon premier roman. »

Cercle littéraire, Émotion, Historique, Drame, Histoire vraie, Amour

Yawenda’

Des glaçons comme du verre
de Isabelle Picard
Broché – 23 janvier 2026
Éditions : Éditions Dépaysage

Village-Huron, Québec, octobre 1957. Belle s’éteint et laisse Henri seul avec leurs dix enfants. Commence alors la lente œuvre du démembrement du clan : un à un, les enfants sont emmenés, placés, renommés. L’État décide, l’Église entérine, la maison se vide. Mais Liliane, l’aînée, ne se résigne pas : sa vie durant, elle se bat pour briser les silences coupables du ministère des Affaires indiennes et rassembler les siens.

Yawenda’ porte la force des retrouvailles et l’urgence de la transmission. C’est le récit vibrant d’une reconquête : celle de sa propre histoire, de sa voix, de son identité. Car des fils invisibles relient les générations brisées et révèlent comment l’intime et le politique s’entremêlent, comment une quête personnelle peut réveiller les luttes d’un peuple : les Wendat de Wendake.

Hier soir, le Cercle littéraire du Château de l’Hermitage a eu l’honneur d’accueillir Isabelle Picard, lauréate du Prix France Québec 2025, venue présenter son roman bouleversant “Yawenda’, Des glaçons comme du verre”.
Inspiré de l’histoire de sa propre famille, ce texte puissant revient sur la rafle des années soixante, période très sombre durant laquelle des milliers d’enfants autochtones ont été arrachés à leurs parents avec la complicité de l’État et de l’Église.
L’émotion était palpable tout au long de la soirée, portée par la parole sincère et touchante d’Isabelle.
Un grand merci à elle, ainsi qu’à Corinne Tartare, pour ce moment d’une intensité rare.

Je suis entré dans ce roman comme on entre dans une mémoire. Une mémoire vivante, fragile et précieuse. Dès les premières pages, je découvre Belle, Henri et leurs dix enfants, au cœur d’une réserve huronne dans le Québec des années 50. Malgré la rudesse du quotidien, je ressens leur bonheur simple, leur attachement à la nature, aux chants anciens, à cette vie modeste mais profondément ancrée.

Puis tout bascule.

Belle tombe malade. Un cancer. Elle, le pilier, la lumière, une femme blanche qui assume sa vie et a épousé l’homme qu’elle aimait, un indien… Elle choisi l’amour au-delà des frontières. Sa disparition laisse un vide immense que je ressens presque physiquement. Henri s’effondre, et l’alcool devient son refuge. Alors Liliane, leur fille ainée, quatorze ans à peine, se dresse. Elle n’a pas le choix. Elle devient mère avant l’heure, protectrice, courageuse, déterminée à maintenir ce qui peut encore l’être.

Mais ce n’est pas suffisant.

Très vite, le regard extérieur s’impose. Le ministère des Affaires indiennes, le système s’infiltre, juge, décide. Et je comprends avec effroi ce qui attend cette famille. Les enfants sont arrachés, dispersés, placés de force. Un à un. Comme si leur identité, leur culture, leur lien n’avaient aucune valeur. Je lis, et la colère monte. Sourde, puis brûlante. Ce qui me bouleverse encore davantage, c’est de savoir que cette histoire est celle de l’autrice. Que derrière les mots, il y a une vérité vécue. Une blessure réelle. Le style d’Isabelle Picard est d’une sobriété désarmante. Elle ne cherche pas à embellir. Elle expose. Elle dit. Et ça frappe fort.

Je me suis senti happé, presque pris au piège. Impossible de m’arrêter. Même quand la lecture devient douloureuse, même quand les larmes brouillent les lignes. J’ai continué, parce que je devais savoir. Parce que ce texte exige d’être lu jusqu’au bout. Et heureusement, au cœur de cette violence, il y a de la beauté. Une humanité persistante. Une dignité qui résiste. Ce roman dépasse la fiction. C’est une parole nécessaire. Un témoignage sur ces politiques d’assimilation qui ont brisé tant de familles autochtones, avec la complicité de l’État et de l’Église. C’est un livre intime et politique, un livre ouvert à tous, qui dérange, qui éclaire, qui m’a marqué.

Je referme ces pages avec émotion. Et avec la conviction d’avoir lu un texte essentiel.

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Extraits :

« C’est l’histoire d’une femme qui portait son monde sur son dos. Pas le monde, son monde. Sa lourdeur se voyait déjà à sa posture, malgré son relatif jeune âge. La bosse qui se trouvait à la jonction du dos et du cou en témoignait. Une bosse de canot, auraient dit les ancêtres. Mais elle n’avait transporté que trois canots durant sa vie. Ce n’étaient certainement pas ces portages qui l’avaient façonnée ainsi. Elle avait compris, il y avait longtemps déjà, que le fardeau de sa peau, de son sang, même mêlé, lui pesait.
Elle se demandait où elle serait dans vingt ans. Si la vie voulait encore d’elle. »

« Mock, de dix ans sa cadette, ne comprenait que peu de choses à la politique, «l’autre politique», comme elle l’appelait. Elle suivait bien sûr tout ce qui se passait dans le monde, au pays comme dans sa province, mais elle ne saisissait pas tout à fait la finesse, la nécessité des joutes poli-tiques, des stratégies, des intrigues et des batailles que les politiciens se livraient entre eux. Elle y voyait une perte de temps. »

« Solange naquit au tout début de février, un soir où de gros flocons tombaient tranquillement, comme Belle se l’était imaginé. L’accouchement se passa bien. Après tout, la mère de famille avait l’habitude. Le bébé avait le teint foncé, une peau de cuir, comme disait Belle, et plusieurs cheveux noirs et raides sur le crâne, déjà presque longs. Belle avait eu six enfants à la peau de cuir, trois à la peau blanche, et une entre les deux. Solange était la plus belle à ses yeux, mais elle ne le dit pas. De toute façon, le dernier-né est toujours le plus beau pour une mère, c’est bien connu. »

« Elle était presque sereine à l’idée de mourir. Elle avait Dieu à ses côtés. Toutes les prières qu’elle avait répétées avaient servi à ça, la sérénité, elle le savait maintenant. Elle chérissait chacun des moments passés avec ses enfants:
Liliane qui devenait une femme, Étienne qui ne voulait pas montrer sa peine ni sa peur, les jumeaux Thérèse et Thomas qui se chamaillaient constamment, sans doute parce qu’ils étaient trop semblables, pensait-elle, Pascal qui aimait pratiquer tous les sports, avec tous les ballons et toutes les balles, été comme hiver, René et Jules, des petits hommes sensibles qui voulaient déjà être grands, Louise, la timide qui essayait tant bien que mal de se faire une place parmi les autres enfants, Claire, l’artiste du groupe, qui savait déjà tout, et Solange… »

Isabelle Picard est ethnologue, chroniqueuse, conférencière, consultante, chercheuse et autrice huronne-wendat.

Elle a étudié à l’Université Laval, où elle a obtenu un baccalauréat en ethnologie, une diplôme en études autochtones ainsi qu’un diplôme de deuxième cycle en muséologie.

Dans sa communauté, Isabelle Picard a rédigé la première politique culturelle de Wendake, puis a œuvré quelques années comme coordonnatrice du centre culturel.

Elle a été chargée de cours à l’Université Saint-Paul et à l’Université du Québec à Montréal. Isabelle Picard a aussi été chroniqueuse au journal “La Presse »” et pour Espaces autochtones.

En mai 2020, elle est devenue la première spécialiste aux affaires autochtones de la Société Radio-Canada. À travers son parcours professionnel, elle a toujours travaillé à mieux faire connaitre les réalités des Premières Nations.

En avril 2021, elle a publié un premier roman jeunesse intitulé “Nish : Le Nord et le Sud” aux Éditions les Malins.

Celle qui s’est donné comme mission de mieux faire connaître les réalités et les enjeux des Premiers Peuples du Québec nous offre un récit fort, universel et bien loin des stéréotypes.

Twitter : https://mobile.twitter.com/isabellepicard7

Drame, Noir, Polar, Psychologie, Violence

Terreur sur Marseille

de Serge Bertrand
Broché – 26 mars 2026
Éditions : Les Presses du Midi

Nul ne pouvait imaginer… L’incivilité, le trafic de drogues, l’insécurité se répandent comme une tache d’huile dans les quartiers de Marseille. En effet un caïd de cité mégalomane flanqué de sa bande de dégénérés fait régner la terreur. Les actes de violence et autres règlements de comptes se multiplient. Même la police n’est pas épargnée. C’est dans ce contexte apocalyptique que le commissaire Patrick Blanchard et son adjointe Mélusine Merle sont mandatés par le préfet pour rétablir l’ordre. Les deux enquêteurs débutent ainsi une mission dont ils ne sortiront pas indemnes…
Avec cet ouvrage, Serge Bertrand clôture sa trilogie sur Marseille, en emmenant le lecteur au fin fond des ruelles les plus sombres de la cité phocéenne.

Il m’a suffi de quelques pages pour comprendre que je ne quitterais pas mon fauteuil avant d’avoir atteint le mot “FIN”. Terreur sur Marseille, de Serge Bertrand, m’a happé sans la moindre échappatoire. J’ai littéralement dévoré ce roman, emporté par une intensité rare.

Après Les Deux Visages du Chaos et Ils doivent tous mourir, ce dernier volet ne prend aucun détour. L’auteur frappe fort, droit au but, et c’est précisément ce que j’ai aimé. Le rythme est effréné, les chapitres courts et nerveux. À plusieurs reprises, j’ai eu la sensation d’être en apnée, pris dans un tourbillon dont il m’était impossible de sortir.

Et puis soudain… ce moment. Celui où je me suis arrêté, incrédule : “Non, il n’a pas osé ?” Et pourtant si. Serge franchit des lignes, bouscule, surprend. Je me suis même surpris à relire certaines phrases, tant j’étais pressé de comprendre, d’anticiper, de savoir si j’avais bien saisi ce qui venait de se produire.

Dans ce roman, rien n’est épargné. J’ai plongé dans un Marseille en ébullition, à la limite du chaos. Violence omniprésente, règlements de comptes, trafics qui gangrènent les quartiers… La ville semble glisser inexorablement vers un point de non-retour. Face à cela, les forces de l’ordre sont dépassées, poussées dans leurs retranchements. Mandatées pour une mission de la dernière chance, elles s’engagent dans un affrontement brutal, presque apocalyptique, et pourtant terriblement crédible.

Ce qui m’a frappé, c’est ce réalisme cru, presque dérangeant. Serge Bertrand possède ce talent rare de rendre chaque scène palpable, comme si j’y étais. Et au cœur de ce chaos, j’ai retrouvé avec plaisir le commissaire Patrick Blanchard et Mélusine Merle. Leur humanité, leurs failles, leurs doutes apportent une lumière précieuse dans cette noirceur.

Et puis il y a cette présence mystérieuse, ce “fantôme” qui agit dans l’ombre, presque en silence, et qui peu à peu influe sur le cours des événements. Une figure intrigante, subtile, presque philosophique, qui donne une profondeur inattendue au récit.

J’ai également été touché par ces phrases en fin de chapitre, comme des respirations. Paroles de chansons, extraits poétiques… Elles résonnent avec l’histoire et m’ont souvent amené à prolonger ma réflexion, à regarder au-delà de l’action.

Ce roman est noir, rapide, percutant. Un polar social, nerveux, maîtrisé de bout en bout avec une fin époustouflante. Serge Bertrand confirme ici tout son talent et s’impose, à mes yeux, comme une voix incontournable du thriller français. Une lecture que je recommande sans hésiter.

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Extraits :

« Plus de montre, les portables déconnectés, ils n’ont plus aucun contact avec la France, ils passent leurs soirées à rigoler et à boire des bières locales. Ils mangent du kangourou et du crocodile avec leurs hôtes, qui sont d’authentiques Australiens. La journée, ils partent en Land Rover avec Sam, leur guide, à la découverte de paysages merveilleux et de grandes étendues éloignées des villes. Le soir, autour du feu, ils écoutent les histoires ancestrales du « Temps du rêve », les origines de leur monde, que raconte avec sagesse le chaman, traduit par Sam.
Après avoir subi des épreuves très difficiles lors de leur précédente enquête à Marseille, ils avaient besoin de se ressourcer et de se reconstruire. Ce break était indispensable pour leurs santés mentales. »

« J’ai tout sacrifié pour mon métier. Chaque jour, j’ai peur quand je pars en mission. J’ignore si je vais rentrer chez moi vivant. Les jeunes racailles des cités n’ont plus de limites. Ils sont mieux armés que nous et déterminés à tuer. Je ne sais pas si des délinquants ne vont pas me suivre pour me faire la peau. Le monde a changé, les gens sont devenus complètement fous. Il n’y a plus de valeurs, je n’ai plus ma place nulle part. Je n’ai plus aucun espoir, il est temps que j’abrège mes souffrances. Ce soir, je n’ai pas eu le courage de me tirer une balle dans la tête avec mon arme de service. »

« Les chasseurs de primes traquaient les canailles mort ou vif et faisaient le ménage. À présent, on se prétend civilisé, mais nous retournons à la sauvagerie la plus cruelle, sans état d’âme. Le plus insupportable, c’est le manque de justice. Nous constatons de plus en plus que les malfaiteurs défient les forces de l’ordre sans se soucier des conséquences. Ils sont convaincus qu’ils ne risquent rien. »

« Chaque jour, quand je vois la réalité de l’actualité, je suis révolté. Je méprise les gesticulations de nos dirigeants. Au fond de moi, je reste un rebelle insoumis et j’ai envie de crier: “Bande de guignols, cravatés comme des pendus, retirez un peu les mains de vos poches et le cul de vos fauteuils ! Allez voir sur le terrain, rendez-vous enfin compte que la situation s’est dégradée d’une façon inquiétante. Les mots ne suffisent plus, vous devez apporter des solutions et prendre des mesures urgentes contre la délinquance, l’insécurité et le trafic de drogue.” »

Après avoir réalisé son autobiographie en deux volumes qui témoignent de son parcours de rocker-voyageur, Destination Rock et Dans le feu du tempo, Serge Bertrand propose avec sa trilogie sur Marseille des enquêtes percutantes sans complaisance sur sa ville qui ne laissent aucun répit au lecteur : Ils doivent tous mourir, Les Deux Visages du chaos et Terreur sur Marseille.

Destination Rock (2021)
https://leressentidejeanpaul.com/2023/02/07/destination-rock/

Dans le feu du Tempo (2022)
https://leressentidejeanpaul.com/2023/02/08/dans-le-feu-du-tempo/

Ils doivent tous mourir (2024)
https://leressentidejeanpaul.com/2024/05/08/ils-doivent-tous-mourir/

Les deux visages du chaos (2025)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/03/19/les-deux-visages-du-chaos/

Émotion, Drame, Psychologie, Amour

À trop aimer

de Alissa Wenz
Broché – 19 août 2020
Éditeur : Denoël

Il n’y avait aucun doute : Tristan était violemment épris. Elle le rencontre, et c’est un émerveillement. Tristan est un artiste génial qui transforme le rêve en réalité. À ses côtés, la vie devient une grande aire de jeux où l’on récite des poèmes en narguant les passants. Il ne ressemble à personne, mais cette différence a un prix. Le monde est trop étriqué pour lui qui ne supporte aucune règle. Ses jours et ses nuits sont ponctués d’angoisses et de terreur. Seul l’amour semble pouvoir le sauver. Alors elle l’aime éperdument, un amour qui se donne corps et âme, capable de tout absorber, les humeurs de plus en plus sombres, de plus en plus violentes. Jusqu’à quel point ? Au point de s’isoler pour ne plus entendre les insultes, au point de mentir à ses proches, au point de s’habituer à la peur ? Est-ce cela, aimer quelqu’un ? Un premier roman d’une rare justesse sur l’emprise amoureuse.

Je n’ai pas lu ce livre.
Je l’ai encaissé.

Quelques jours plus tôt, j’avais rencontré Alissa Wenz, une femme habitée, vibrante, au Château de l’Hermitage. Elle m’avait déjà bouleversé avec son dernier roman “Le Désir dans la cage”. Alors forcément, j’avais envie d’y retourner. Mais je ne m’attendais pas à ça.

Dès les premières pages, de À trop aimer, j’ai pris une claque.
À chaque ligne, une question m’a poursuivi. Est-ce du vécu ? Ou simplement une fiction terriblement réaliste ?
Plus j’avançais, plus je me sentais happé, pris dans un tourbillon qui ne cessait d’accélérer. Une spirale où l’amour se mêle à la violence, où la passion devient un piège.
Je me suis lancé dans cette lecture sans savoir, je n’avais pas lu le sujet. Et je me suis retrouvé au cœur d’une emprise. Pas en simple lecteur. Non. Tantôt témoin impuissant, tantôt proche invisible, avec cette envie irrépressible de tendre la main, de dire “pars”, de la protéger.

Ce qui m’a troublé immédiatement, c’est aussi ce choix narratif.
Lui a un nom. Tristan. Elle, non.
Elle est “je”, elle est “tu”. Et moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’y voir l’autrice. De ressentir quelque chose de profondément intime, presque dérangeant.

Elle est libre, créative, vivante. Enseignante, artiste, entière.
Et puis il y a Tristan. Il est libraire, mais rêve de devenir très vite un grand photographe.
Leur rencontre. L’évidence. L’amour fulgurant. Celui qui emporte tout. Très vite, ils deviennent inséparables. Ils construisent, ils rêvent.

Mais peu à peu, quelque chose se fissure.
Au début, ce sont des détails. Des réactions excessives. Des tensions. Puis viennent les colères, les mots qui blessent, les silences lourds. Et malgré tout, elle reste. Parce qu’elle aime. Parce qu’elle pense pouvoir réparer.

Et moi, lecteur, petit à petit je suffoque.
La mécanique est implacable. L’emprise s’installe. Les cris deviennent menaces. L’amour devient peur. Et cette question ne me quitte plus, jusqu’où peut-on aller par amour ?

L’écriture est directe. Sans détour. Sans artifice. Alissa ne cache rien. Elle expose. Elle met à nu. Et c’est précisément ce qui rend ce texte si puissant. Ce roman, je ne l’ai pas simplement lu. Je l’ai vécu.

Il m’a dérangé. Touché. Bousculé. Et il m’a rappelé que certains livres ne racontent pas une histoire…
Ils vous obligent à la traverser.

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Extraits :

« J’étais à Cherbourg, à la recherche d’un parapluie, de Catherine Deneuve, d’un « Je ne pourrai jamais vivre sans toi », j’étais partie m’offrir vingt-quatre heures loin de Paris, un cadeau d’anniversaire à moi-même, une virée en solitaire, dans le plus grand secret. »

« Il vint. Il aima mes chansons. Il m’aima.
Il aima mes textes tissés de ratages sentimentaux, de tendresse voluptueuse, de volcans inassouvis.
Il aima mon engagement sur scène.
Le soir même, il m’envoya un message dans lequel il me disait à quel point le concert l’avait bouleversé, atteint. Une claque, pour ainsi dire. « Tu es violente, tu sais.»
Ces mots provoquèrent en moi des frissons sans égal, charnels, animaux.
Il n’y avait aucun doute : Tristan était violemment épris. »

« Il était la révolte, et l’enfance. Il était tout à la fois Patrick Dewaere et Nanni Moretti – mélange improbable, et pourtant réel. Du premier, il avait les vives écorchures, l’âme en feu. Du second, cet humour à la fois sophistiqué et puéril, cette immaturité jubilatoire que savent cultiver les grands intellectuels.
Tristan était fâché contre le monde, il entretenait avec délice une marginalité du cœur et donnait le sentiment d’être toujours un peu à côté de tout et de tous. Il me confia que son enfance n’avait pas été facile et qu’il avait tout fait pour fuir sa famille sans ambition et sans culture, fuir la morne banlieue qui l’avait vu grandir, fuir, se libérer, vivre à Paris, gagner sa vie même modestement, ne rien devoir à personne, accéder à de belles études par la seule force de son cerveau et de sa curiosité, construire ses idéaux, ses occupations et son art de ses propres mains. »

« L’averse dissipée, nous sommes rentrés à l’hôtel, et brusquement Tristan a explosé. Il a hurlé qu’il ne supportait pas les vacances, que je n’aurais pas dû l’emmener ici, il disait des choses comme «les vacances c’est pour les gens qui travaillent, pas pour les gens qui sont au chômage comme moi, tu crois vraiment que j’ai que ça à foutre de partir en vacances ». J’ai essayé de le calmer, ça ne marchait pas, alors je suis partie dans la salle de bains, j’ai fait couler un bain, je me suis allongée dans l’eau et j’ai enfoncé ma tête jusqu’à noyer mes oreilles pour ne plus entendre ses cris. »

Après une formation de piano et de chant en conservatoire, des études de lettres à l’École normale supérieure, ainsi qu’une formation théâtrale, Alissa Wenz choisit de partager sa vie entre la chanson et l’écriture.

Autrice compositrice interprète, elle se produit dans de nombreuses salles à Paris et en région, soutenue par Contrepied Productions.

Elle a étudié à la Fémis, et poursuit des activités de scénariste et enseignante de cinéma.

Elle est également écrivaine.
Ses deux romans, À trop aimer (2020) et L’Homme sans fil (2022), sont publiés aux Éditions Denoël.
L’homme sans fil fait partie des finalistes du Prix Pampelonne-Ramatuelle, ainsi que du Prix Orange du Livre.

Son album Je, tu, elle paraît chez EPM / Universal le 9 septembre 2022.
Romain Didier en signe les arrangements.
Un nouveau spectacle accompagne cet album.

Le Désir dans la cage
https://leressentidejeanpaul.com/2026/03/28/le-desir-dans-la-cage/

Émotion, Drame, Suspense, Thriller psychologique

Ce que Marcy a oublié

de Marion Cabrol
Poche – 23 avril 2026
Éditeur : Taurnada éditions

Près des falaises d’Anton, un os humain est découvert.
Vingt ans plus tôt, Grace Tanner, une fillette du village, disparaissait sans laisser de traces.
Pour Tom Lanier, journaliste local, l’affaire est personnelle : à l’époque, il partageait la vie de Marcy, amie d’enfance de Grace.
Alors qu’il reprend l’enquête, Tom comprend que Marcy pourrait détenir une part du secret.

Ce que l’on oublie finit toujours par nous rattraper.

Je suis entré dans ce roman comme on avance dans une brume épaisse, sans vraiment savoir où je mettais les pieds.

Tout commence vingt ans plus tôt, dans un petit village marqué à jamais par la disparition de Grace Tanner, une fillette envolée sans laisser de trace. Le lendemain, une autre enfant apparaît, Marcy, déposée dans un orphelinat, sans passé, sans repères. Elle ne se souvient de rien… sauf de Grace. Une amie. Une présence. Un souvenir fragile. Très vite elle se sauve et fonce voir la police en affirmant que Grace a été tuée. Mais personne ne la croit. Trop étrange, trop floue, trop improbable. Et dès le lendemain, elle oublie tout…

Cette idée me hante.

Des années plus tard, l’affaire ressurgit. Un os est retrouvé. Peut-être celui de Grace. Tom Lanier, journaliste local, décide de replonger dans cette histoire avec la police, il est bien décidé à découvrir avec eux, toute la vérité sur cette disparition étrange. D’ailleurs, lui aussi est lié à ce passé. Et surtout, il a connu Marcy, a partagé sa vie. Une relation brisée, qui le quitte du jour au lendemain, sans explication. Alors quand elle revient au village, je sens que quelque chose va basculer.

Et je ne me trompe pas.
Ce roman m’a fait l’effet d’une marée montante. Au début, tout semble calme, presque maîtrisé. Puis la tension grimpe, les doutes s’installent, les certitudes s’effritent… jusqu’à devenir une véritable tempête.

Ce que j’ai particulièrement aimé, c’est la construction des personnages. Ils portent le récit. Ils sont complexes, ambigus, jamais totalement lisibles. Chacun cache quelque chose. Chacun pourrait être coupable. Et moi, lecteur, je me suis perdu avec eux, dans leurs zones d’ombre, incapable de deviner où tout cela allait me mener.

Marion Cabrol m’a surpris. Là où je m’attendais à un récit plus linéaire, elle m’a entraîné dans un véritable labyrinthe. Les fausses pistes s’enchaînent, les révélations tombent sans prévenir. Jusqu’à la dernière page, je suis resté suspendu.

Mais au final, celle qui m’a le plus marqué, c’est Marcy. Elle m’a fasciné. Ses absences, ses silences, ses trous de mémoire… Elle avance dans un brouillard constant, prisonnière d’elle-même. Et moi, j’ai ressenti cette confusion, cette fragilité, presque physiquement.

Ce que Marcy a oublié m’a touché. Parce qu’il parle de mémoire, de secrets, de ce que l’on garde enfoui… et de ce que cela peut détruire. C’est un texte à la fois poignant, dérangeant, mais profondément humain.

Je referme ce livre avec le sentiment d’avoir découvert une autrice à suivre de très près.

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Extraits :

« “— Tom ! Ils ont trouvé Grace ! Ramène-toi en vitesse.”
Le rédacteur en chef raccroche avant que je ne lui réponde. Sur l’autre ligne, j’entends au loin Louis et sa femme commenter les informations. J’allume la télé et je cherche fébrilement une chaîne locale québécoise.
C’est là, ça tourne en boucle.
Je regarde les images et je comprends que c’est grave.
La présentatrice, micro dans une main, répète d’une voix forte qui couvre à peine le bruit des sirènes :
“L’os d’un enfant a été découvert ce soir au sommet d’une colline. Le chien d’un promeneur l’a déterré. Son origine est encore incertaine, mais d’après les enquêteurs, il pourrait s’agir des restes de la petite Grace Tanner.” »

« Avant que ma vue ne se brouille de nouveau, j’ai le temps de remarquer la forme humaine floue tapie contre le mur. Mon corps se crispe, comme s’il sentait une menace. Je voudrais me relever pour me défendre, mes muscles ne m’obéissent pas. Je suis frêle et incapable de fuir. Mon cœur cogne lourdement dans ma poitrine. Je respire plus fort. Le peu d’énergie qui me reste disparaît dans un frisson qui traverse ma colonne vertébrale. Je ferme les yeux. »

« Je suis recroquevillé depuis une heure dans l’habitacle sale de la Ford. J’attends depuis une éternité. Mes nerfs sont à vif. Mon téléphone n’arrête pas de sonner : Lann exige des réponses. Louis m’a aussi envoyé quelques messages. Je ne les ai pas ouverts. Marcy est de retour et elle dort chez lui ! Comment a-t-il pu garder cela pour lui ? Je lui en veux de ce mensonge par omission. Il sait que j’aurais tout donné pour lui parler de nouveau. Je me calme en lui trouvant des excuses: le père de Louis est le médecin de Marcy. Marcy n’avait donc disparu que pour moi.
J’aurais pu insister, demander à mes amis s’ils avaient de ses nouvelles. Je me suis toujours refusé à le faire. Ça fait trop mal. »

« J’avais soif. Et peur. Les rais de lumière me perçaient les yeux, mais je ne voulais pas les fermer : Grace, son corps menu recroquevillé, surgirait.
C’était enfoui.
Puis une image. Un film flou. On jouait, on faisait du roller. Grace avait des bleus violacés sur les cuisses qui la faisaient souffrir. Moi, démarche claudicante comme si je réapprenais à marcher. Deux enfants boiteuses, endommagées.
Il y avait de la boue, des fleurs, des oiseaux. Quoi d’autre ? Des voix.
Des trous dans la terre.
Du sang sur les murs.
Plus le temps passait, plus ma tête se remplissait.
Les mouches.
L’odeur de la mort gagnait les souvenirs et les recouvrait.
J’avais cessé de pleurer. Mes yeux étaient secs, mon regard était clair. Je me souvenais de tout : un crime avait été commis. Il fallait faire vite : l’effaceur de mémoire allait revenir. Cours, petite souris, cours. »

Marion Cabrol est titulaire d’un master 2 en ingénierie culturelle, marketing et communication de l’École EAC.

Elle a travaillé en tant que responsable pédagogique, responsable marketing et communication, au zoo d’Amnéville, en Lorraine (2012-2019).
Les contacts qu’elle y a noué ont nourri son histoire. La lionne rouge (2020) est son premier roman.
Certains soigneurs ont accepté de relire le roman afin d’assurer son authenticité dans le récit du travail quotidien des animaliers.

Marion Cabrol est directrice marketing de l’entreprise Arskan depuis 2019.

Fantastique, Frisson horreur, Noir, Psychologie, Thriller

Le Voyage en Ouralie

La Saga de Newtown III
de Martine Chifflot
Broché – Broché – 12 mars 2026
Éditions : Éditions localement transcendantes

Ce roman fantastique nous transporte en Ouralie, un royaume pacifié que des disparitions en série désolent depuis quelque temps. Qui viendra à bout du mal qui s’est abattu sur l’Esternie et qui menace la paix des États Fédérés ? Les lecteurs rencontreront Helda, Franck, Gina, Wladimir Alevisky et tous les autres gardiens du sanctuaire dans des situations inextricables, confrontés aux manigances sophistiquées des pouvoirs occultes criminels.
Des aventures extraordinaires et des personnages hors du commun attendent à chaque page, au gré d’un récit télescopique qui nous embarque dans toutes les dimensions. La littérature policière fantastique trouve ici son acmé en convoquant les figures les plus saisissantes de l’imaginaire, des tréfonds infernaux aux plus paradisiaques séjours. C’est un livre vertical qui déploie les plis et les replis de récits enchâssés et de secrètes résonances. Frissons et sensations fortes garanties.

À propos de La Maison des Innocents :
« J’ai vraiment été très surpris, et ce, à de nombreuses reprises.
Je crois n’avoir jamais lu à ce jour, un roman du genre d’une telle qualité. »
J-P Dos Santos

J’ai eu la très belle surprise d’être contacté il y a quelques jours par Cyril Soler-Bonnet des éditions localement transcendantes pour me proposer la lecture du troisième volet de la saga de New Town, de Martine Chifflot, “Le Voyage en Ouralie”. Mais la “belle” surprise ne s’est pas arrêtée là…
En effet, j’avais déjà vu mon nom sur certaines couvertures de romans. Mais là, c’est une véritable émotion qui m’a emporté en le voyant figurer, non pas en tant que graphiste cette fois, mais en tant que lecteur !

Il y a des lectures qui marquent, et d’autres qui vous happent sans retour. Le Voyage en Ouralie, appartient clairement à la seconde catégorie. Après avoir découvert La maison des innocents puis Les Gardiens du Sanctuaire, je ne m’attendais pas à être de nouveau embarqué avec une telle intensité…
ni à vivre une émotion aussi personnelle

Je dois l’avouer, depuis quelques années j’avais mis de coté les sagas fantastiques et horrifiques pour des romans plus contemporains. Pourtant, ici, tout m’a saisi. L’écriture est d’une précision remarquable, exigeante, presque ciselée. Les phrases s’étirent, les chapitres s’enchaînent, et je me suis souvent retrouvé à chercher, sur quelques lignes, à quel personnage j’étais en train de m’attacher. Cette construction singulière participe à l’immersion totale. J’ai même enrichi mon vocabulaire, découvrant des termes rares comme “anatopique”, qui désigne un monde analogue au nôtre.

Mais plus j’avance dans cette saga, plus je suis bousculé. Le récit est d’une violence extrême, sans concession. Certaines scènes sont difficiles, dérangeantes, parfois insoutenables. Pourtant, rien n’est gratuit. Tout s’inscrit dans une logique sombre et cohérente, où le fantastique se mêle au pire de l’humanité. Ici, les ombres dominent, pesantes, et les thématiques abordées, le cannibalisme, le trafic d’organes, satanisme, renforcent cette atmosphère oppressante.

En Ouralie, ce monde imaginaire si proche du nôtre, les disparitions se multiplient. Hommes, femmes, enfants… nul n’est épargné. Helda, inspectrice déterminée, accompagnée d’une équipe d’élite, poursuit un combat qui dépasse l’entendement. Il ne s’agit plus seulement d’enquêter, mais de lutter contre des forces obscures, contre des réseaux impensables mêlant trafic, rituels et perversions. C’est une guerre silencieuse entre ceux qui défendent l’humanité et ceux qui cherchent à la détruire.

Avec ce troisième volet, Martine m’entraîne encore plus loin, dans une descente presque hypnotique. J’ai été captivé, troublé, parfois même mal à l’aise. Et malgré le cadre imaginaire, certains noms, certaines résonances m’ont semblé étrangement familiers, comme un écho troublant à notre propre réalité.

Je referme ce livre encore sous le choc. Une lecture puissante, dérangeante, une œuvre noire, intense, qui confirme tout le talent d’une autrice qui maîtrise son univers avec une redoutable intelligence.

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Extraits :

« LE LENDEMAIN des verdicts, un terrible orage avait éclaté au cours de la nuit. La ville s’en était trouvée purifiée, lavée, mais aussi remuée de fond en comble. Les habitants avaient craint, pendant un moment, que l’apocalypse ne fût en cours, l’intempérie s’était révélée tempête et des toitures avaient été arrachées. Les plus gros dégâts s’étaient produits sur les rives de l’Hedson, où de nombreuses masures avaient été foudroyées. Le fleuve avait brutalement grossi et ses rives avaient été submergées, les flots emportant arbustes et terres au large, vers l’océan, qui, furieux, avait aussi menacé les abords lointains de la cité. De mémoire humaine, jamais pareille intempérie n’avait assailli la capitale et tous les New-Towniens avaient connu la peur qui s’empare des cours à l’approche de la fin des temps. »

« Elle partageait les inquiétudes du président Sunert à ce propos car, dès sa nomination ministérielle, ils s’étaient tous deux appliqués à démanteler le réseau des Manipulateurs du Temps, dont les attaques climatiques avaient dévasté plusieurs États et mis les populations en péril. Les opérations avaient été rapidement menées et, grâce à l’efficacité redoutable de Helda, les installations mortifères avaient été détruites tandis que leurs ingénieurs et leurs techniciens avaient été incarcérés dans la prison administrative, où ils connaîtraient une reprogrammation irréversible, à moins d’être condamnés pour haute trahison et sabotage. »

« Il lui semblait subir un arrachage général de tous les organes et celui de son cœur causait évidemment la plus mortelle souffrance, sa poitrine ouverte laissait passer le cœur palpitant et sanguinolent que des mains avides attrapaient, récupérant le sang au passage dans des réservoirs blanchâtres et transparents qui s’assombrissaient au fur et à mesure de leur remplissage. Les officiants murmuraient des formules incompréhensibles et un gigantesque affairement secouait tous ces lieux que les ricanements démoniaques emplissaient aussi d’une odieuse vague sonore. »

« Un homme avait jailli de l’arrière du véhicule et l’avait plaquée contre le côté gauche de l’engin. Le conducteur avait secondé son complice et, tous deux la soulevant, ils l’avaient enfournée dans le véhicule, basculée sur une couverture et bâillonnée avec un chiffon humide qui empestait le chloroforme. Elle avait alors glissé dans un sommeil opaque que des rêves effrayants traversaient par intermittences. »

« Mais où suis-je ? Où sont mes parents, mes amis, mon fiancé ? Vous m’avez kidnappée ! Comment puis-je les rejoindre ? Laissez-moi partir. »

Écrivaine, autrice et réalisatrice de documentaires et de fictions, Martine Chifflot signe son troisième thriller romanesque “Le Voyage en Ouralie” de la saga de New Town, après “La Maison des Innocents” et “Les Gardiens du Sanctuaire”, dans le prolongement de son exploration du fantastique et de la criminalité.

Docteure en philosophie (HDR) et professeure agrégée honoraire de l’Université, elle investit toutes les potentialités de l’écriture littéraire ou cinématographique. Spécialiste de l’oeuvre de Lovecraft, elle lui a consacré de nombreux travaux, théoriques et filmiques.

Philosophe, traductrice (sanskritiste, latiniste), elle compose aussi des ouvrages de poésie (« Chants Journaliers », « Assises du Temps », etc.) qu’elle met en voix et en scène.

Docteure habilitée à diriger des recherches en philosophie, professeure agrégée honoraire de l’Université Lyon 1, elle se consacre à la composition de livres et à la réalisation de films.
Ses recherches et ses œuvres ressortissent à la métaphysique, à l’éthique et à la connaissance des religions.

Elle a créé, en 2003, le Festival de Bourgogne du Sud, où elle expérimente écritures et rencontres, à l’intersection des arts visuels et sonores.

La maison des innocents
https://leressentidejeanpaul.com/2023/10/26/la-maison-des-innocents/

Les Gardiens du Sanctuaire
https://leressentidejeanpaul.com/2023/11/04/les-gardiens-du-sanctuaire/

Émotion, Historique, Suspense

L’Affaire Warrender de Sales

de Bénédicte Rousset
Broché – 19 mars 2026
Éditions : LA TRACE

Tome 3 de la Saga familiale autour d’Émile : Trois vies, un siècle : l’épopée d’un homme et deux femmes dans le tumulte de la grande Histoire…

  1. L’arrivée d’une usine concurrente inquiète Clémence et Pauline. À la tannerie de Saint-Ouen, une grève éclate et Alfred Warrender de Sales, en restant sourd aux revendications de ses ouvriers, met à mal les livraisons. Sans peaux, pas de chaussures… Un vol aggrave des tensions déjà vives à la fabrique, le passé de Pierre et Etienne refait surface et les mouvements sociaux s’étendent. Comment faire face ? Comment se démarquer ? Dans cette nouvelle vie, Émile travaille, dévore ses revues scientifiques, et fait une rencontre…

Après l’émouvant Promets-moi, Émile, et le superbe Le Tout-Paris et lui, je viens de termimer L’Affaire Warrender de Sales de Bénédicte Rousset… et une fois encore, je me suis laissé complètement emporter. Une plongée dans les années 20, dans un monde encore marqué par les blessures de la guerre, mais résolument tourné vers l’avenir.

Quel plaisir de retrouver les deux cousines Pauline et Clémence, toujours aussi déterminées face aux épreuves, aidées par le jeune Émile “Ansart et Prinveaux, le godillot qu’il, vous faut”, concepteur des modèles dans leur usine de chaussures à Creil, jusque-là florissante. Mais une concurrence nouvelle s’installe juste à côté de la leur, une concurrence qui risque d’être rude… les tensions montent. Et surtout, la situation se complique lorsque la tannerie de Saint-Ouen, et principale fournisseur de l’usine de Pauline et Clémence, dirigée par Alfred Warrender de Sales, le père d’Émile, se retrouve paralysée par une grève. Sans cuir… plus de production possible. J’ai senti l’équilibre du récit se fissurer.
À cela s’ajoutent des secrets de la part de Pierre et d’Étienne qui refont surface, des vérités enfouies qui viennent troubler encore davantage les relations. Et comme si cela ne suffisait pas, le climat social devient de plus en plus tendu. Je n’ai pu m’empêcher de ressentir une réelle empathie pour ses femmes d’un monde nouveau.

L’Affaire Warrender de Sales est un récit passionnant, et ce qui m’a frappé une fois encore, c’est la qualité de l’écriture de Bénédicte. Fluide, maîtrisée, profondément humaine et très à la pointe du détail historique et richement dépeint. L’autrice alterne avec justesse entre les histoires familiales et des passages plus rudes, voire violents, marqués par les conflits sociaux, entre patronat et ouvriers. J’ai retrouvé des personnages encore plus profonds, plus humains, plus touchants aussi.

Les thématiques abordées m’ont également marqué, la place des femmes, les inégalités, la condition animale… autant de sujets déjà brûlants à l’époque. Parlons-en de la condition animale… Ui, un sujet important les vaches qui désormais pourront être tranquille, « Plus rien à craindre pour leur peau, Ansart et Prinveaux remplacent leur cuir ». Et Ui, sacré Émile, de plus en plus attachant, son esprit brillant, ses idées parfois déroutantes « Au travail ! Ouvrier Barboteur ! », son mini Lapin… et tout le reste, sa manière d’imaginer un monde différent.

Les pages se sont enchaînées sans que je m’en rende compte. Ui, ce roman m’a touché, sincèrement. Ui, il m’a emporté, questionné… et profondément captivé. “Vers l’infini et au-delà !!!”
Une suite à la hauteur des deux précédents opus, peut-être même au-dessus…

Une seule envie, me replonger dans cet univers plain de passion… Vivement le tome 4 !
Un immense merci aux Éditions La Trace et à Bénédicte pour ce merveilleux moment de lecture.

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Extraits :

« – Ce soir… dit Pierre en ouvrant l’arrière du camion.
Clémence haussa les épaules.
– Quoi, ce soir ?
– Je t’expliquerai.
Pauline la considéra en silence. Des ouvriers sortaient de l’usine pour aider à décharger des pièces de cuir. Comme Pierre s’y mettait aussi, Clémence, les sourcils froncés, n’eut d’autre choix que de tourner les talons. Elle récupèrerait Émile et les jumeaux chez Grand-mère Madeleine et patienterait. »

« Aménaïde Dupuis était une jeune ouvrière ambitieuse. Clémence avait sympathisé avec elle à la mercerie. Native de Creil, c’est par Pauline et Alphonse de Candolle, ingénieur en chef, qu’elle avait été recrutée.
L’annonce lue dans le journal était tombée à point nommé, alors qu’elle se débattait dans une petite usine de métallurgie, auprès de patrons décidés à l’essorer jusqu’à la moelle. “Mêm’si ça valait mieux que de vivre chez mon oncle, ce dégoûtant”, avait-elle avoué à Clémence, “celui qui m’a recueillie à la mort d’ma mère”.
A dix-neuf ans, elle n’avait pas la langue dans sa poche. “Tous les directeurs valent pareil, avait-elle dit à Clémence, pleine d’aplomb, mais vous, z’avez l’air honnêtes. Ou bien vous cachez bien vot’ jeu.” »

« Elle inspira puis approcha de l’usine, le pas méfiant. Des hommes y entraient sous des insultes et des huées : certainement les non-grévistes. Personne n’osa s’attaquer à elle ou même l’invectiver. Ses vêtements de qualité témoignaient de sa condition sociale mais elle avait craint que, justement, cela pousse certains à la tourmenter.
À l’intérieur, c’était le chaos. Une odeur de cuir tanné l’accueillit. Au beau milieu de machines détruites, de liquides renversés et d’outils abandonnés, des hommes jouaient aux cartes. Clémence s’engagea dans l’allée centrale, traversa le grand hall, monta à l’étage et se renseigna. Monsieur Warrender de Sales était-il sur place aujourd’hui ?
Une femme lui indiqua son bureau. »

« Le mécontentement grondait à l’usine. En plus d’une augmentation des salaires, on réclamait l’éviction définitive d’Émile. Aménaïde le défendait avec vigueur. Comment faire confiance à de tels patrons ? se plaignait-on encore.
Pire, les deux clans, de plus en plus distincts, prenaient Émile pour exemple, l’un de l’innocence, l’autre de la fourberie. Pauline maintenait l’idée de le garder loin de tout cela. Clémence en avait des insomnies, c’était injuste !
Alors, ce matin, en se levant, elle avait décrété : “Assez !” »

Bénédicte Rousset a grandi dans le Vaucluse entre le petit atelier d’imprimerie de son père et une mère institutrice. Professeur de Lettres Modernes, l’écriture lui permet d’explorer des recoins jusqu’alors ignorés d’elle-même, dans une tradition familiale qu’elle découvre à travers les pièces de théâtre, poèmes et romans qu’ont écrit ses aïeux.

https://www.facebook.com/benedicte.rousset.auteur/

« Ecrire, c’est vivre plusieurs vies à la fois. Il y a de moi dans chacun de mes personnages, même les plus noirs : ce sont peut-être eux qui me révèlent en miroir ! Ils sont un moyen d’évacuer les traumatismes vécus dans l’enfance. Deux éléments me semblent essentiels dans mes romans : la quête de l’identité, et celle de la vérité. La première nous concerne tous : qui sommes-nous ? Comment nous comportons-nous face à l’image que nous renvoyons ? Sommes-nous conformes à cette image ? La deuxième entre dans la structure du roman policier : pourquoi tuer ? Comment arrive-t-on à franchir le pas ? Je crois qu’il y a un assassin en chacun de nous, mais, la plupart du temps, il ne rencontre jamais sa victime (heureusement, non ?). »

Celles qui se taisent
https://leressentidejeanpaul.com/2021/09/03/celles-qui-se-taisent/

À toutes celles que tu es
https://leressentidejeanpaul.com/2022/04/24/a-toutes-celles-que-tu-es/

Le portrait d’Humphrey Back
https://leressentidejeanpaul.com/2023/06/13/le-portrait-dhumphrey-back/

Promets moi, Émile
https://leressentidejeanpaul.com/2024/05/23/promets-moi-emile/

Le Tout-Paris et lui (2025)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/03/12/le-tout-paris-et-lui/

Émotion, Drame, Histoire, Suspense

Le tableau du peintre juif

de Benoît Séverac
Poche – 7 septembre 2023
Éditeur : 10 X 18

L’oncle et la tante de Stéphane vident leur appartement et lui proposent de venir recupérer quelques souvenirs :
– Tu pourrais prendre le tableau du peintre juif.
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Quel peintre juif ?
– Celui que tes grands-parents ont caché dans leur grenier pendant la guerre.

C’est ainsi que Stéphane découvre un pan de l’histoire familiale complètement ignoré. Eli Trudel, célèbre peintre, aurait été hébergé pendant l’Occupation par ses grands-parents, le tableau est la preuve de sa reconnaissance et Stéphane en hérite aujourd’hui. La vente de cette œuvre de maître pourrait être un nouveau départ pour son couple mais Stéphane n’a plus qu’une obsession : offrir à ses grands-parents la reconnaissance qu’ils méritent… Cependant quand le tableau est présenté aux experts à Jérusalem, Stéphane est placé en garde à vue, traité en criminel : l’œuvre aurait été volée à son auteur. Quel secret recèle cette toile ? Que s’est-il vraiment passé dans les Cévennes, en hiver 1943, pendant la fuite éperdue d’Eli Trudel et de sa femme ?

Dans cette enquête croisée entre passé et présent, Benoît Séverac nous maintient en haleine et nous entraîne aux côtés de Stéphane sur les traces du peintre juif et de sombres secrets de l’Histoire.

Je découvre Benoît Séverac avec Le tableau du peintre juif, que je viens tout juste de refermer… et qui m’a emmené bien plus loin que je ne l’imaginais.
Ce roman m’a fait voyager. Dans le temps, d’abord, en 1943, au cœur de la guerre, mais aussi dans l’espace, dans une petite ville près de Lyon, puis à Jérusalem et à Barcelone… Je ne connais pas Jérusalem, mais je trouve que Benoît à fort bien décrit Barcelone que je connais bien, ses lieux et les gens qui y vivent, j’avais vraiment l’impression d’y être.

Stéphane vit à Firminy, avec sa femme Irène. Il a perdu son entreprise, il y a peu de temps et depuis la vie avec sa femme est assez compliquée, de plus leurs deux filles ont quitté la maison. Ils se retrouvent seuls avec ce sentiment d’être passé à côté de quelque chose, à côté des rêves qu’ils s’étaient promis.

Puis un jour, un héritage inattendu. L’oncle et la tante de Stéphane s’apprête à quitter leur appartement de Paris et propose à leur neveu de récupérer quelques affaire qu’ils ne souhaitent pas conserver. Mais aussi une peinture. Et derrière celle-ci, une histoire. Celle de ses grands-parents, qui ont caché un peintre juif, Eli Trudel, et sa femme pendant l’Occupation. Un geste courageux. Un acte de résistance silencieux.

Très vite, j’ai ressenti la fierté de Stéphane, mais aussi sa chute, car là où il voit un devoir de mémoire, son épouse y voit une opportunité financière. Stéphane tombe de très haut. Il ne s’attendait pas du tout à cette réaction, alors qu’il s’apprêtait à faire reconnaître ses grands-parents comme étant des Justes parmi les Nations, à Yad Vashem. Et tout bascule. Lorsqu’il part à Jérusalem rien ne se passe comme prévu. Le tableau serait volé. Et lui, accusé. La honte l’empêche de contacter sa famille, de toute façon, Irène ne donne plus aucune nouvelle depuis son départ. seules ses filles le contactent de temps en temps.
À partir de là, je me suis laissé happer par son enquête. Une quête intime, obsessionnelle, pour comprendre la vérité, pour réparer, pour rendre justice.
Que s’est vraiment passé avec sa famille en 1943 !

J’ai été touché par cette plongée dans l’Histoire, par ces destins brisés, ces vies en fuite, cette peur omniprésente… racontés sans jamais tomber dans l’excès. Alors oui, j’ai ressenti quelques longueurs. Mais elles n’ont jamais suffi à me sortir du récit. Parce que derrière tout ça, il y a une question essentielle. Que reste-t-il de ceux qui ont agi dans l’ombre ?

Un roman touchant, instructif, et profondément humain. Une enquête qui relie passé et présent… et qui rappelle que certaines vérités méritent d’être retrouvées, coûte que coûte.

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Extraits :

« À l’heure qu’il est, je pourrais être installé sur la terrasse d’Annie et Kader, en train de siroter un apéritif et de regarder le soleil s’avachir sur la chênaie.
Mon seul souci serait la présence de moustiques. Bien qu’aucun de nous ne croie en leur efficacité, nous allumerions des serpentins répulsifs, et nous continuerions à boire en ponctuant notre conversation de tapes sur nos avant-bras et nos chevilles.
Au lieu de quoi, je suis dans cette salle d’interrogatoire, entre cellule de prison et abri antiatomique, et je crève de chaud autant que de peur. La France, la Dordogne, les vacances… Tout cela me paraît si loin, si inaccessible. »

« Les rares sources en ligne ne m’ont pas appris grand-chose. Tout ce que l’on sait, c’est qu’au moment de l’entrée des Allemands dans Paris, en 1940, Eli Trudel a fui la capitale avec son épouse, Jeanne Fredon, la fille du peintre André Fredon.
On dit qu’Eli n’a jamais commenté les événements mondiaux. C’était sa façon à lui de résister. Ne pas laisser la barbarie et le fracas le détourner de l’unique raison de sa présence sur terre : peindre. »

« Un coup d’œil au Trudel dans le rétroviseur détourne mon esprit de ces idées maussades. Je souris. Le tableau est dans son emballage de papier bulle, je l’ai recouvert d’une vieille couverture que j’ai toujours dans le coffre. Quand les filles étaient petites, je l’étalais dans l’herbe pour qu’elles puissent s’asseoir sans que ça gratte. Je ne sais pas pourquoi je la garde alors que nous ne pique-niquons plus, Irène et moi. »

« Mais depuis quand tu t’intéresses à la Shoah, toi ?
— Ça m’a toujours fasciné, tu le sais. Mes grands-parents n’ont pas été reconnus comme tels alors qu’ils ont eu un comportement héroïque.
— Qu’est-ce qui te fait croire qu’ils auraient souhaité accéder à ce statut ? S’ils n’ont pas fait la démarche de leur vivant, il y a peut-être une raison.
Elle marque un point. »

Benoît Séverac est auteur de romans et de nouvelles en littérature noire et policière adulte et jeunesse. Ses romans ont remporté de nombreux prix, certains ont été traduits aux États-Unis ou adaptés au théâtre.
Ils font la part belle à un réalisme psychologique et une observation sensible du genre humain. Chez Benoît Séverac, ni bains de sang ni situations malsaines. L’enquête policière n’est souvent qu’un prétexte à une littérature traversée par des thèmes profonds et touchants, et une étude quasi naturaliste de notre société.

Dès qu’il le peut, il collabore à divers projets mêlant arts plastiques (calligraphie contemporaine, photographie) et littérature.

Dans le domaine cinématographique, il a participé à l’écriture du scénario de Caravane, un court métrage de Xavier Franchomme, et présenté trois documentaires sur France 3 dans la série Territoires Polars.

Par ailleurs, il est dégustateur agréé par le Comité Interprofessionnel des Vins d’Alsace, ex-Internal Assessor du Wine and Spirit Education Trust de Londres et membre du jury de dégustation Aval Qualité du Comité interprofessionnel des vins du Sud-Ouest.

Il est aussi membre cofondateur des Molars, association internationale des motards du polar qui compte plus de vingt membres représentant trois continents.

Il est curieux et touche-à-tout. Ainsi il a été tour à tour guitariste-chanteur dans un groupe punk, comédien amateur, travailleur agricole saisonnier, gardien de brebis sur le Larzac, restaurateur de monuments funéraires, vendeur de produits régionaux de luxe et de chambres « meublées » pour gros clients japonais, professeur de judo, photographe dans l’armée de l’air, serveur dans un restaurant italien en Angleterre, dégustateur de vins, conseiller municipal, président d’association périscolaire, clarinettiste dans un big band de jazz puis cofondateur d’une fanfare rock-latino-jazz… Et enfin il a enseigné l’anglais à l’École nationale vétérinaire de Toulouse et auprès des étudiants du diplôme national d’œnologie de Toulouse.

Il compte bien que la liste ne s’arrêtera pas là.

Émotion, Drame, Historique

Nous qui avons connu Solange

de Marie Vareille
Broché – 11 mars 2026
Éditeur : Flammarion

“Le jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles.”

Sarégnac, Corrèze. Célestine grandit dans la ferme familiale, bien décidée à réussir ses études pour échapper à la vie de labeur qui l’attend aux champs. Cadiran, Gironde. Solange est internée dans une école de préservation pour jeunes filles où sont envoyées des adolescentes jugées « déviantes ». Quel secret lie ces deux jeunes femmes ? Pourquoi Solange déteste-t-elle tant Célestine ? Et comment cette dernière a-t-elle pu commettre l’irréparable ? De la France de nos grands-parents jusqu’à nos jours, cette intrigue poignante ménage autant de suspense que de rebondissements. À travers les destinées de quatre générations de femmes puissantes, Marie Vareille retrace l’extraordinaire évolution de notre monde depuis un siècle et nous rappelle ce que nous devons tous à la persévérance et au courage de nos aînées.

À chaque fois que je lis un roman de Marie Vareille, j’ai cette sensation étrange… comme si, derrière chaque histoire, se cachait un message beaucoup plus profond, presque intime.
Avec La Dernière Allumette, j’avais lu ses mots comme un cri, une mémoire, un hommage à toutes ces femmes qui avaient osé, souffert et résisté…

Cette nuit, après quelques heures de lecture, j’ai fermé la dernière page de Nous qui avons connu Solange, avec un profond respect… Et en le refermant, je n’étais plus vraiment moi.
J’étais Célestine. J’étais Solange. J’étais Marguerite, Jeanne, Manon… mais aussi un peu Armand et tant d’autres encore.
J’aurais voulu ralentir ma lecture. Rester encore un peu dans leurs vies. Mais quelque chose m’attirait vers la fin, irrésistiblement. Ce moment où tout se dévoile. Où les silences se fissurent enfin, ce moment où Célestine se dévoile et s’ouvre à sa petite fille.

Célestine, née au début du siècle, grandit dans une ferme en Gironde. Très tôt, elle veut comprendre, apprendre, choisir. Elle rêve d’une vie où elle déciderai, s’émanciperai. Mais à son époque, une femme ne choisit pas. Elle obéit. Elle travaille. Elle se tait.
Et c’est là que ce roman m’a bouleversé. Parce qu’il raconte sans détour. Parce qu’il montre ce que l’on préfère parfois ne pas voir. Parce qu’il donne une voix à celles que l’on a enfermées.
Page après page, j’ai été happé. Le lien entre Célestine et Solange, je l’ai deviné très vite, il m’a frappé, profondément, m’a ému, marqué. J’ai pensé à ma mère, mes tantes, à mes grand-mères à toutes ces femmes que j’ai côtoyé dans mon enfance sans vraiment les voir…
Leur force. Leurs silences. Leurs combats invisibles, leurs espoirs peut-être.

Ce roman est dur, il fait mal car il dit la vérité. Mais il est aussi d’une beauté rare. Délicat, profondément humain, presque nécessaire. Il ouvre une nouvelle fois les yeux là où je pensais que tout avait déjà été écrit.
Non ! Tout ne sera jamais entièrement écrit. Il y aura toujours une Célestine, une Solange quelque part dans le monde, qui est perdue et qui ne demande qu’a hurler, qu’on la laisse vivre sa vie, qui refusera d’être enfermée, contrôlée, et d’être jugée dès qu’elle refusera de se taire, même quand tout la pousse à plier…

Un livre qui pourrait être un livre “de femmes” pour les femmes, mais il est bien plus que cela. C’est un livre pour comprendre. Pour ressentir. Pour ne plus détourner les yeux. Tel un cri, une évidence, un livre qui doit être lu. Un hommage à toutes celles que l’on a voulu faire taire face à la violence de certains hommes.

Un livre qui m’a remué, sincèrement, peut-être même mon plus gros coups de cœur pour 2026…
Merci Marie, pour cette force silencieuse, cachée entre les mots, qui attend que la vérité éclate et bouleverse, malgré les blessures, en traversant les générations.

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Extraits :

« Je vais commencer, ma Biquette, par te dire ceci : le jour de la mort de Solange, ce jour où je suis devenue une meurtrière, j’ai cessé d’aimer les mirabelles. Pourtant, avant cette nuit terrible, durant laquelle la grange bleue a brûlé et où Solange est morte, aucune saveur n’égalait celle des mirabelles chauffées au soleil que je ramassais dans le verger des Bellanger ; celles que Maman glissait dans la poche de mon tablier en cachette, celles que je partageais avec Solange, sa joue tiède contre la mienne, au bord de la rivière. »

« J’ai vécu mes premières années principalement entourée de femmes et d’enfants. Les hommes, mobilisés en masse, étaient tous morts à la guerre, ou presque, et ceux qui étaient revenus avaient laissé un bout de leur âme au fond des tranchées boueuses. Note que cela ne les a pas empêchés, dès leur retour, de prendre la direction de la coopérative et de renvoyer les femmes du village à leur juste place, à savoir, selon eux, dans la cuisine. »

« Malgré la loi de 1882 qui avait rendu l’école obligatoire de six à treize ans, Maman, comme beaucoup des enfants de paysans dont l’aide était nécessaire à la ferme, était peu allée en classe. Elle savait néanmoins lire et écrire et elle possédait même quelques livres. C’était une de ses grandes fiertés. Les rares moments où elle me prenait sur ses genoux plus de quelques secondes ont été pour m’apprendre à lire, vers l’âge de cinq ans. »

« Je m’appliquais autant que je pouvais, pour être sa meilleure élève et voir le visage de ma mère s’éclairer quand elle tournait les pages de mes cahiers à carreaux aux marges fleuries d’excellentes notes. À l’époque, dans un village aussi petit que Sarégnac, les cours préparatoire et élémentaire étaient mélangés dans une seule et même salle de classe. M. Dujardin me citait en exemple, s’émerveillant de mes étonnantes capacités en calcul, surtout pour une fille, précisait-il parfois, et il me donnait souvent les exercices destinés aux plus âgés. »

« Ma passion pour les romans exaspérait Alphonse, pour qui perdre du temps à lire des événements qui ne sont jamais arrivés à des gens qui n’ont jamais existé relevait de la démence. Il a même jeté une fois Le Tour du monde en quatre-vingts jours au feu après m’avoir giflée, parce que bien trop profondément plongée dans les passionnantes aventures de Phileas Fogg je ne l’avais pas entendu m’ordonner de préparer le dîner. »

Marie Vareille est née en Bourgogne en 1985 et vit aux Pays-Bas avec son mari et ses deux filles. Elle est l’autrice de plusieurs best-sellers totalisant près d’un million de ventes dans le monde. Son roman Désenchantées, paru en 2022 aux éditions Charleston et en 2023 au Livre de Poche, a remporté le Prix des lecteurs Système U, ainsi que le Prix des lecteurs de la librairie Lamartine. La Vie rêvée des chaussettes orphelines a reçu le Prix Charleston poche 2020 et le Prix des Petits mots des libraires 2021. Ses livres sont traduits dans plus de dix pays.

Elle est également l’autrice, aux éditions Charleston, de Je peux très bien me passer de toi (Prix Confidentielles), Ainsi gèlent les bulles de savon et Désenchantées.

Elle a reçu de nombreux Prix en littérature jeunesse pour sa trilogie « Elia la Passeuse d’âmes » et son roman Young Adult « Le syndrome du spaghetti » a été récompensé du Prix Babelio en 2021 et figure dans la sélection du Prix des Incorruptibles 2022-2023, organisé tous les ans en partenariat avec le Ministère de la culture et l’Éducation Nationale.

Là où tu iras j’irai (2018)
https://leressentidejeanpaul.com/2023/07/19/la-ou-tu-iras-jirai/

La vie rêvée des chaussettes orphelines (2020)
https://leressentidejeanpaul.com/2022/06/08/la-vie-revee-des-chaussettes-orphelines/

Désenchantées (2022)
https://leressentidejeanpaul.com/2023/04/15/desenchantees/

Ainsi gèlent les billes de savon (2024)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/02/03/ainsi-gelent-les-billes-de-savon/

La Dernière Allumette (2025)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/04/17/la-derniere-allumette/

Dystopie, Psychologie, Suspense, Thriller psychologique

Mourir deux fois

de Maxime Girardeau
Broché – 19 mars 2026
Éditeur : Robert Laffont

Il ne se contente pas de tuer.
Il programme une seconde mort.

Paris, juin 2026
14 h 17
Un homme meurt chez lui, asphyxié, son corps martyrisé, une horloge tailladée dans sa chair. Sur son torse, un smartphone s’allume et affiche un sablier accompagné d’un message : “Vous n’avez droit qu’à une question.” À l’intérieur se trouve capturée toute sa mémoire. La bonne question permettra de déverrouiller l’appareil, toute autre proposition provoquera un effacement total des données, une seconde mort. Paul Moreau est la cinquième victime ayant subi cette sordide mise en scène de son agonie, ce piège numérique.
Lorsque Bianca découvre son père, elle décide de s’enfuir avec le téléphone avant que la police n’arrive. Elle doit absolument trouver la bonne question, et préserver ce qu’il reste de la vie de son père. Le compte à rebours a commencé. Dans un Paris au bord de la rupture, les policiers, les scientifiques et la jeune fille vont s’affronter pour résoudre l’énigme posée par ce mystérieux serial killer que la presse a déjà surnommé le “Sablier noir”.

UNE EXPÉRIENCE DE LECTURE VERTIGINEUSE

J’ai découvert Maxime Girardeau en juillet dernier avec Je te mens, un thriller vertigineux qui m’avait littéralement happé.
Alors quand Nicolas Hecht de Babelio m’a proposé de découvrir Mourir deux fois, je n’ai pas hésité une seule seconde.

Et très vite, j’ai replongé.

Dans ce nouveau roman, l’intelligence artificielle est partout. Pas en toile de fond. Non. Elle est au cœur de tout. De chaque chapitre. De chaque réflexion. Et c’est précisément ce qui m’a troublé. Parce que cette IA, elle n’est pas qu’un concept de fiction.
Elle est déjà là, dans nos téléphones, nos ordinateurs… et même dans mon propre métier, puisque depuis quelques mois, elle a pris ma place dans les créations visuelles que je proposais à mes clients. Difficile alors de ne pas me sentir directement concerné.

Mais là où l’auteur frappe fort, c’est dans les questions qu’il soulève. Des questions éthiques, humaines, presque vertigineuses. Très vite, je me suis laissé entraîner dans une intrigue pourtant simple en apparence, mais qui m’a ouvert un véritable abîme intérieur.
Un récit profondément psychologique, qui m’a poussé à réfléchir… à mes souvenirs, à ceux que j’ai perdus, à ceux que j’aimerais retrouver.

Juin 2026, à Paris.
Cinq meurtres. Cinq jours. Un même rituel.
Un tueur insaisissable que l’on surnomme le “Sablier noir”. Les enquêteurs non aucun début de piste. Le compte à rebours est lancé pour les policiers, pour résoudre une mystérieuse énigme !
Et pendant ce temps le monde vacille. Les tensions montent. La colère gronde, les français sont révoltés par la crise économique et par l’incompétence des politiques. Dans cet équilibre fragile, tout semble prêt à basculer.

Dans ce roman choral, structuré autour des étapes de développement de l’IA : acquisition, alignement et évaluation, Maxime propose une idée aussi fascinante qu’effrayante, et si l’on pouvait faire survivre une personne après sa mort… à travers ses souvenirs, ses émotions, ses doutes ?
Avec un simple téléphone comme réceptacle d’une vie entière.

J’ai trouvé ça brillant, haletant, voire envoutant. Dérangeant aussi…

Une intrigue addictive parfaitement orchestrée, avec des thèmes forts et des personnages très atypiques, notamment Bianca et Mathilde, pour ne citer qu’elles, qui apportent une vraie densité au récit, renforçant encore cette tension qui ne m’a jamais quitté.

Comme pour son précédent roman, j’ai été complètement embarqué.
Un thriller intelligent, addictif, et profondément actuel. Et une chose est sûre, je suivrai désormais cet auteur de très près.

Merci à Babelio et aux éditions Robert Laffont pour cette découverte.

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Extraits :

« MES PAUPIÈRES SE SOULÈVENT. Ma main droite reste crispée sur le manche du scalpel, mes articulations blanchies par la tension. Dans la pièce haussmannienne, Paul Moreau respire encore. Ses inspirations sifflent à travers le bâillon tandis que ses expirations projettent des gouttes de sang sur le parquet massif.
– Nous devons continuer, dis-je. »

« 14 h 17.
Le sablier se retourne sur l’écran. La voix synthétique résonne encore : « Vous n’avez droit qu’à une question. »
Je m’approche de la tête de Paul et lui ôte son bâillon.
Il ouvre la bouche, mais il est trop tard. Je plonge une seringue dans son cou d’un geste vif et précis. Ses muscles se tendent un instant sous la surprise, puis son corps entier se raidit. Je maintiens l’instrument enfoncé tandis que le pentobarbital se répand et libère son effet. Ses lèvres laissent échapper quelques mots à peine audibles :
— Ma petite étoile… »

« Douleur = 73 %. Terreur = 81 %. Fonction motrice = maintenue.
C’est comme ça que je vis depuis que Maman est partie. Je transforme l’insupportable en données. Je convertis le chaos en probabilités. Sinon, je me noie dans les couleurs de ma propre souffrance. Papa ne le comprenait pas. Il ne comprenait pas mes équations, mes bouées de sauvetage. Maintenant il ne comprendra plus jamais rien. Et moi, je dois protéger ses derniers octets, même si ça doit me détruire pixel par pixel. »

« LES STATIONS DÉFILENT. RÉPUBLIQUE. CHÂTELET. Les voyageurs montent, descendent, m’ignorent. Une adolescente qui pleure dans le métro, ça n’a rien d’extraordinaire. Mes poumons brûlent, ma gorge se serre. Les sanglots viennent par vagues, tsunami de douleur brute qui défie toute catégorisation.
Durée crise : 11 minutes 34 secondes. Déshydratation légère.
Fonction cognitive = restauration 67 %.

Peu à peu, les larmes se tarissent. Le damier mental se rallume, case par case. BitGrid recalibre ses paramètres. Je dois réfléchir. Analyser. Survivre. Le smartphone avec les restes de Papa contient peut-être des réponses. Mais quelle est la question ? Qui pourrait m’aider ? »

« La piqûre dans mon cou est professionnelle. L’aiguille trouve la veine jugulaire du premier coup. Le liquide brûle en entrant. Ma vue se trouble. Les lumières de Paris deviennent des traînées colorées. Ma bouche se tapisse d’un goût métallique. Abou ne saura pas. Personne ne saura. Le message était un piège et j’ai… »

Maxime Girardeau a passé plus de dix ans à travailler dans le marketing pour Microsoft.
Il partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et la direction d’un incubateur de startups.
Il est l’auteur de PERSONA (Fayard, 2020) sélectionné pour le Prix des Nouvelles Voix du Polar et d’EGO (Fayard, 2022), finaliste du Prix Landerneau du Polar.
Les livres de Maxime ont été publiés au Japon, en République tchèque et en Russie.

Je te mens (2024)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/07/29/je-te-mens/