Adolescence, Émotion, Drame, Psychologie

La mauvaise rencontre

de Philippe Grimbert
Poche – 1 septembre 2010
Éditions : Le Livre de Poche

Rien n’aurait dû séparer les deux garçons, croix de bois croix de fer, à la vie à la mort. Il n’y a pas eu de rivalités imbéciles, c’est autre chose qui les a déchirés, quelque chose qui était là depuis le début, mais que personne ne pouvait encore imaginer.
P. G.

Par l’auteur d’Un secret.

Un beau et grand récit de l’intime. Appelé à devenir un classique du genre.
Serge Bressan, Le Quotidien.

Philippe Grimbert […] publie aujourd’hui La Mauvaise Rencontre l’histoire d’une amitié passionnelle dans laquelle on retrouve toute sa délicatesse.
Pascale Frey, Elle.

Au fond, on dirait Stefan Zweig qui aurait suivi les cours de Lacan.
Grégoire Leménager, Nouvel Observateur.

Après avoir lu Un Secret il y a quelques années, j’étais curieux de lire un autre roman de Philippe Grimbert.
J’ai eu l’occasion de trouver hier chez une amie La mauvaise rencontre et je me suis lancé. C’est un roman profondément humain qui interroge la nature de l’amitié, le poids de nos choix et la part de responsabilité que nous portons dans la vie des êtres que nous aimons.

Dès les premières pages, j’ai senti qu’un drame se préparait. Cette impression ne m’a plus quitté, tant Philippe Grimbert installe une tension discrète mais constante, comme un voile qui se soulève lentement jusqu’à une révélation bouleversante.

À travers les souvenirs de Loup, le narrateur, je découvre une amitié née dans l’enfance, profonde, fusionnelle, mais peu à peu gagnée par une emprise inquiétante. En remontant le fil de sa mémoire, il évoque Mando, son ami de toujours, mais aussi Nine, cette femme qu’il considère comme une seconde mère, et Gaby, fidèle présence de son entourage. Tous participent à ce puzzle où les non-dits, les promesses oubliées et les regrets prennent une place essentielle.

J’ai été particulièrement touché par la finesse psychologique de ce récit. Philippe ne cherche jamais l’effet spectaculaire. Il préfère explorer les failles de l’âme humaine, les mécanismes de la culpabilité et cette facilité que nous avons parfois à détourner le regard lorsque les signes du mal-être apparaissent.
Au fil des chapitres, l’inquiétude grandit. L’amitié, si belle en apparence, révèle peu à peu son visage le plus sombre. Mando consigne tout dans un journal, comme s’il voulait préserver chaque instant d’un lien devenu indispensable, presque étouffant. On sent qu’un engrenage est en marche et qu’il sera bientôt impossible de revenir en arrière.

Je me suis souvent interrogé sur la responsabilité de Loup. Aurait-il pu agir autrement ? Était-il réellement capable de voir ce qui se jouait sous ses yeux ? Le roman ne délivre jamais de réponse définitive, et c’est précisément ce qui lui donne toute sa force.

La plume de Philippe est élégante, sensible et d’une grande délicatesse. Elle laisse les émotions s’installer sans jamais les souligner avec excès. Jusqu’à un final d’une intensité remarquable, où tout prend enfin son sens.

Une lecture subtile, et émouvante que je vous conseille…

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Extraits :

« Il n’y a pas eu de filles dans cette histoire. Juste deux garçons et ça n’a pas été plus simple pour autant. Bien sûr, les années passant, une ou deux beautés y ont fait leur apparition, trois petits tours et puis s’en sont allées. Elles ont pris le bras de l’un, la bouche de l’autre, mais cela est resté une histoire de garçons. Rien n’aurait dû les séparer, croix de bois croix de fer, à la vie à la mort. Il n’y a pas eu de rivalités imbéciles, c’est autre chose qui les a déchirés, quelque chose qui était là depuis le début, mais que personne ne pouvait encore imaginer. »

« Disparaître, voilà à quoi j’aimais jouer, de retour du collège, au moment où je me retrouvais devant la porte cochère de mon immeuble. J’avais un rituel : jeter un bref coup d’œil alentour, pousser le battant le plus rapidement possible et me glisser comme un voleur dans la pénombre du hall. Je m’imaginais alors dans une dimension parallèle, un autre monde laissant loin derrière lui le va-et-vient des passants, la fièvre de la circulation. Tout le confirmait, la fraîcheur des murs, le moelleux du tapis d’escalier, l’élévation enfin, qui me conduisait aux portes de mon domaine. Une fois à l’abri chez moi, il ne me restait plus qu’à compter, trois, trois fois trois, trois fois trois fois trois – un autre de mes rituels – et tout s’apaisait, jusqu’au lendemain. »

« Mando, mon meilleur ami. Mando l’intransigeant avec qui je partage tout, depuis les premiers jeux au Parc. Mando qui ne me laisse jamais m’éloigner des idéaux que nous nous sommes fixés, qui pointe mes faiblesses et dont je crains le jugement.
Mando et sa force, sur laquelle je m’appuie quand, si souvent, le courage me manque. »

« Adolescents, nous nous sommes enflammés pour la littérature fantastique et nous avons scellé ce pacte enthousiaste : le premier de nous deux qui passe de l’autre côté se débrouille pour faire signe à celui qui reste. Beaucoup se le sont promis, mais nous c’est autre chose. »

Philippe Grimbert est un auteur et psychologue français.

Après des études de psychologie, Philippe Grimbert a passé une dizaine d’années en analyse chez un lacanien, avant d’ouvrir son propre cabinet. Il travaille aussi dans deux instituts médico-éducatifs, à Asnières et à Saint-Cloud, auprès d’adolescents autistes ou psychotiques.

Passionné de musique, de danse et d’informatique, il a publié divers essais, dont « Psychanalyse de la chanson » (Belles Lettres, 1996) et « Pas de fumée sans Freud » (Armand Colin, 1999).

Il est aussi l’auteur de romans,
La fille de l’être (1998),
La petite robe de Paul (2001),
Un secret (2004) qui fut adapté au cinéma (avec Patrick Bruel et Cécile de France dans les rôles principaux) et qui fut récompensé par le prix Goncourt des lycéens 2004, le prix des Lectrices de Elle et le prix Wizo en 2005,
https://leressentidejeanpaul.com/2024/07/04/un-secret/
La mauvaise rencontre (2009),
Un garçon singulier (2011),
Nom de dieu ! (2014),
Rudik, l’autre Noureev (2015).

Drame, Folie, Noir, Psychologie, Thriller, Violence

Cavaliers de l’orage

de Chris Anthem
Broché – 10 Mai 2017
Éditeur : L’Atelier Mosesu

« C’était leur première grande sortie depuis des mois. Comme les fleurs et les animaux, Vincent et Agnès quittaient leur coque protectrice, le trou où ils venaient d’hiberner pour renaître à la faveur du printemps… Eux et leurs instincts engourdis par le froid, qui démarraient leur dégel. »


Un frère et une sœur en route vers le Sud. La campagne isolée. Un aubergiste maniaque. Des morts violentes. Mais sous l’apparence du slasher, un imprévu choc des titans.

Il y a quelques années, une importante inondation m’avait obligé à mettre une partie de ma bibliothèque à l’abri dans le grenier. Depuis, il m’arrive régulièrement d’y remonter pour récupérer un ou deux cartons… et chaque fois, j’y redécouvre des trésors oubliés. Cavaliers de l’orage en faisait partie…

Si vous aimez les romans noirs, violents et sans concession, celui-ci risque fort de vous marquer. Dès les premières pages, Chris Anthem installe une atmosphère oppressante où la folie, la brutalité et la peur s’invitent sans le moindre détour. Ici, rien n’est édulcoré. L’horreur frappe de plein fouet et ne laisse aucun répit.
Tout d’abord il y a Malone, c’est un tueur cruel et dérangé sur le plan psychiatrique, il est conseillé de respecter le code de la route sinon l’amende sera salée. Et puis très vite de nouveau “invités”. Vincent, sa sœur jumelle Agnès et la compagne de cette dernière, en pleine crise d’adolescence, partis vers le sud pour un voyage qui va rapidement virer au cauchemar. Une simple halte sur une aire d’autoroute, un auto-stoppeur inquiétant accepté à bord… et le destin bascule. Très vite, j’ai compris que les apparences étaient trompeuses et que le véritable danger ne se trouvait peut-être pas là où je l’attendais.

J’ai particulièrement apprécié la manière dont Chris Anthem construit son intrigue. Il prend le temps de développer ses personnages, leurs relations, leurs blessures et leurs motivations avant de faire exploser toute la violence contenue dans son récit. Cette progression rend chaque événement encore plus percutant.

La seconde partie m’a un peu moins convaincu et j’aurais aimé que certaines relations entre les protagonistes soient davantage approfondies. Mais cette légère réserve tout à fait personnelle n’a jamais entamé ma curiosité, tant j’avais envie de découvrir jusqu’où l’auteur allait oser nous entraîner. Car derrière ce road trip sanglant se cache bien plus qu’un simple roman gore. Ce qui m’a le plus surpris, c’est la profondeur psychologique qui finit par émerger. Peu à peu, les monstres dévoilent leurs failles, leurs blessures et une part d’humanité aussi inattendue que bouleversante.
Chris Anthem évite les clichés faciles du genre et préfère explorer la complexité de l’âme humaine, capable du pire comme de moments de fragilité presque désarmants.

J’ai refermé ce roman avec le sentiment d’avoir découvert une œuvre bien plus subtile qu’elle n’en donne l’impression au premier abord. Derrière le sang, la violence et l’horreur se cache une véritable réflexion sur les instincts humains et leurs contradictions.

Une lecture sombre, brutale, dérangeante, mais aussi étonnamment sensible, que je recommande à uniquement aux amateurs d’horreur psychologique et de thrillers extrêmes.

Et, au passage, un grand merci à Marc Falvo pour cette belle découverte.

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Extraits :

« Le papier peint n’avait pas dû être changé depuis les années soixante-dix. Depuis l’époque du plein emploi et des cols pelle à tarte. Depuis sa jeunesse. De grosses fleurs orange au teint fané s’étalaient sur les murs, rongés aux angles par l’humidité. Ici, avec l’étang proche, c’était un véritable fléau qui s’insinuait partout, remontait du sol argileux et grignotait l’auberge entière. Dans un futur qu’il aurait voulu moins rapide, Malone devrait prendre des mesures drastiques pour éviter la ruine. Mais pour l’heure, il lui fallait entrer en scène.
Son public attendait. »

« L’autostoppeur observa Vincent puis Agnès, suppliant ses tortionnaires du regard. Ils ne lui avaient encore rien fait – enfin, rien de grave -, mais l’homme sentait que la douleur, la foutue douleur ne tarderait pas. Il constatait la froideur de leurs yeux. L’inexpressivité de leurs visages. Il en avait vu, depuis le temps, sur les routes… Il se croyait préparé à tout. »

« Vincent s’accroupit à côté du corps démembré de l’autostoppeur. Au début il posa les deux mains sur ses genoux avant d’avoir une meilleure idée. En effet, quoi de mieux que de se faire photographier en pleine action ?
Vincent fit mine d’empoigner la hache qui dépassait du thorax meurtri. Agnès revint et donna l’appareil à Clara.
Sous la direction de l’adolescente, frère et sœur composèrent un tableau macabre. Idyllique. Vincent plantant gaiement sa hache dans la poitrine du voyageur et Agnès, sourire aux lèvres, appuyée sur l’arbre, offrant un clin d’œil exagéré en levant le pouce. Une lueur de joie puérile illuminait leurs traits. »

« Début de soirée.
La citadine de Vincent, Clara et Agnès stoppa sur le parking d’un motel bon marché. Une ceinture de chambres aux fenêtres étroites sur deux étages. Un endroit sordide. Mal éclairé, à la peinture lépreuse. Vrai trou à cafards dont ils avaient entendu parler trente bornes plus tôt, dans un restauroute où le trio s’était arrêté manger un hamburger. Leurs finances étaient basses et ils se moquaient du confort. Ils cherchaient surtout la tranquillité. »

« Le gérant de ce trou possédait lui aussi une gueule de sorcière. Cheveux filasse, quelques chicots pourris et l’air de sortir d’une pub pour la cirrhose. Avachi derrière un comptoir poussiéreux, il observa Clara, puis Vincent et Agnès, marcher vers lui. »

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Né en 1984 selon les manifestants – bien plus tôt selon la police – Chris Anthem se réjouit que des éditeurs aient un jour croisés son chemin. Ça lui évite de chercher un vrai travail. À part ça, on ignore d’où il vient, peut-être d’un pays étranger. Peut-être du ventre de sa mère. Il aime le bon vin et la musique blues, si ça vous intéresse. Et il n’a pas le permis.

Cavaliers de l’orage est son premier roman pour la collection Slash. Mais on murmure qu’il se cacherait ailleurs, sous d’autres noms d’emprunt.

Émotion, Drame, Psychologie, Suspense, Thriller

La nuit n’est jamais complète

de Niko Tackian
Broché – 17 mai 2023
Éditeur : Calmann-Lévy

UN HUIS CLOS SUFFOCANT À CIEL OUVERT

Un désert de rocaille écrasé par le soleil. La route à perte de vue. Arielle et Jimmy parcourent le bitume de ce paysage hostile au volant de leur vieille Ford, vers une destination mystérieuse. Mais quand le père et la fille tombent sur un barrage de police et sont obligés de passer la nuit sur place, tout dérape…
Ils se réveillent abandonnés, naufragés de l’asphalte, avec trois autres rescapés. À quelques kilomètres de là, deux immenses tours métalliques se dressent, cadavres rongés par la rouille et le temps. Quelques maisons en tôle froissée se serrent pour se protéger du vent. Cette mine désaffectée sera leur refuge. Ou leur pire cauchemar… Car sont-ils vraiment seuls ?

(Re)Découvrez La nuit n’est jamais complète, un thriller terrifiant et addictif !
Écriture visuelle, scénario ficelé à la perfection, final déstabilisant : tout ce qui fait la force de Niko Tackian est déjà présent dans ce texte enfin réédité et accompagné d’une préface inédite de l’auteur.

Une lecture en apnée dont vous ne sortirez pas indemnes !

J’ai eu l’occasion de rencontrer Niko Tackian, un sacré personnage au regard impressionnant ! Je voulais lire ce roman… En me le dédicaçant, il m’avait simplement écrit : « Bonne lecture… et bonne chance. » Sur le moment, j’avais souri. Une fois le livre refermé, j’ai compris toute la portée de ces mots.

Vous le savez, je suis particulièrement sensible aux ambiances, et La nuit n’est jamais complète m’a littéralement happé. Dès les premières pages, je me suis senti désorienté, perdu au milieu d’un désert brûlant où chaque certitude semblait s’effondrer. Et c’est précisément cette sensation que j’ai adorée. Tout commence comme un simple voyage qui tourne au cauchemar. Jimmy et sa fille Arielle se retrouvent bloqués avec trois inconnus sur une route coupée, avant de s’enfoncer dans un décor aussi fascinant qu’oppressant. Un village minier abandonné, un silence inquiétant, des papillons noirs dessinés sur les murs, des phénomènes inexplicables… Niko Tackian construit un véritable piège psychologique dont il devient impossible de s’échapper.

J’ai eu l’impression de voir un film tant les scènes défilaient avec une force visuelle incroyable. La chaleur écrasante, les nuits étouffantes, la peur omniprésente et cette impression constante d’être observé créent une tension qui ne retombe jamais. À plusieurs reprises, j’ai élaboré des théories, imaginé mille explications… pour finalement me tromper à chaque fois. Ce que j’aime profondément chez cet auteur, c’est sa capacité à nous faire croire au fantastique avant d’offrir une explication rationnelle, toujours intelligente et parfaitement amenée. Mais derrière ce thriller d’une redoutable efficacité se cache aussi une véritable réflexion sur les blessures humaines, la mémoire, les liens familiaux et la manière dont notre esprit affronte les traumatismes. La relation entre Jimmy et Arielle m’a particulièrement touché, apportant une belle dose d’émotion au cœur de cette descente dans l’inconnu.

La plume de Niko est à la fois incisive, immersive et profondément humaine. Même lorsqu’il nous entraîne dans les ténèbres, il laisse toujours filtrer une fragile lumière d’espoir.
J’ai refermé ce roman avec le sentiment d’avoir traversé une expérience autant psychologique qu’émotionnelle.

Un thriller brillant, oppressant, impossible à lâcher, qui prouve une nouvelle fois le talent de l’auteur pour manipuler nos certitudes sans jamais perdre de vue l’essentiel : l’humain.
Une lecture que je vous conseille… Faites comme moi, lisez-le de préférence en pleine nuit.

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Extraits :

« Ruta n° 33. C’est ce qu’Arielle eut le temps d’apercevoir sur le petit panneau à moitié dissimulé par la poussière de la piste. Jimmy conduisait depuis trois heures, sans interruption, au milieu de ce paysage quasi désertique. Le bitume, rongé par le soleil, lézardait entre d’immenses champs de pierres grises et noires, encadrés de montagnes ciselées comme des dents de requin. À peine apercevait-on çà et là quelques clôtures en schiste qui délimitaient d’improbables propriétés et formaient avec les moutons et les chèvres sauvages le seul signe de vie depuis leur départ. Arielle savait qu’ils devaient se rendre dans cette ville, même si elle n’avait pas compris l’urgence avec laquelle son père l’avait pressée de faire ses valises. Maintenant ils étaient embarqués tous les deux dans ce voyage et elle pouvait ressentir à quel point il semblait important pour Jimmy. Il avait les mains crispées sur le volant, le regard tendu vers l’horizon et sa jambe droite bougeait légèrement en signe de
nervosité.
— Tout va bien aller, papa, dit-elle, en lui posant une main sur l’épaule. »

« Le café avait un goût huileux et une amertume désagréable. Jimmy observait sa fille qui s’était éloignée de quelques pas pour jeter le contenu de sa tasse sur le sable. À dix-sept ans, elle était presque devenue une femme. Toute en jambes dans son short en jean, elle portait un débardeur jaune sur lequel on pouvait lire « Go Tigers Go ». Ses cheveux noirs coupés court et sa silhouette de danseuse lui rappelaient sa femme. Il n’arrivait pas à se résoudre à l’appeler ex-femme, même si la maladie l’avait emportée depuis près de dix ans. Jimmy ne croyait pas vraiment à la mort. Il pensait que les esprits continuaient à vivre quelque part, tant que leur âme n’avait pas réussi à trouver le repos. Ses parents avaient beau avoir lutté bec et ongles pour lui donner une bonne éducation catholique, il n’avait jamais usé les bancs de l’église. Et pourtant, très tôt dans sa vie, il avait développé une sorte de dialogue intérieur. Dialogue avec qui ? Dieu, son inconscient, il ne savait pas. »

« Une chose était sûre, ce flic les avait abandonnés à leur sort. Ils ne pouvaient plus compter que sur eux. Pourtant, Victor n’arrivait toujours pas à l’admettre.
— Peut-être qu’on devrait attendre ici. Le flic va revenir, c’est pas possible qu’il nous laisse seuls toute une journée.
Jimmy se retourna vers lui et prit ce ton paternaliste qu’il utilisait chaque fois qu’il fallait convaincre un auditoire. Ça rappelait à Arielle les fréquentes disputes entre ses parents dont elle avait été témoin. »

« Comment est-elle arrivée là ? fut la première question qui lui vint à l’esprit. C’est alors qu’il sentit une présence sur sa droite. Une grande femme aux longs cheveux bruns portant une robe blanche se tenait debout à quelques mètres de lui et fixait l’horizon. Elisabeth avait un visage allongé et légèrement ovale. Ses traits fins formaient une symétrie parfaite, mis à part la partie gauche de sa bouche qui remontait légèrement, lui donnant un petit air moqueur que Jimmy avait toujours adoré et qu’elle avait transmis à sa fille.
— Je rêve, dit-il à son intention. »

Nicolas Tackian ou Niko Tackian est un scénariste, réalisateur et romancier français.

De l’écriture à la réalisation, il s’exprime avec le même engouement au cinéma, en bande dessinée, à la télévision et dans les jeux vidéo.

Il a été journaliste et rédacteur en chef de différents magazines de presse avant de devenir scénariste. Il devient auteur de bande dessinée et signe son premier projet aux éditions Semic, avant de rejoindre l’équipe de Soleil Productions avec laquelle il va signer plus de 30 albums.

Thriller ésotérique, science fiction, dark fantasy, anticipation, polar, fantastique sont autant d’univers qu’il aime explorer en BD (« Kookaburra Universe« , « Le Syndrome de Caïn« , « L’Anatomiste« , « Orks« , « La Compagnie des Lames« , « Corpus Hermeticum« …).

Il devient également scénariste pour la télévision et signe plusieurs dizaines de téléfilms avant de créer avec Franck Thilliez, en 2015, la série « Alex Hugo » pour France 2 dont il continue d’assurer une partie des scenario.

En 2008, il écrit et réalise son premier film « Azad« , primé dans de nombreux festivals à travers le monde.

Après une minutieuse enquête sur le phénomène de la mort imminente, il écrit « Quelque part avant l’enfer » (2015), son premier roman et obtient le prix des lecteurs au festival polar de Cognac 2015.
Suivra « La nuit n’est jamais complète » en 2016 (lauréat du prix du polar lycéen d’Aubusson 2018) puis il change d’éditeur et publie « Toxique » (2017), puis « Fantazmë » (2018) et « Celle qui pleurait sous l’eau (2020), une trilogie introduisant le personnage de Tomar Khan, commandant à la brigade criminelle parisienne.
En 2019 son thriller « Avalanche Hôtel » obtient de nombreux prix, dont le célèbre « prix de la ligue de l’imaginaire« , qu’il intègre la même année rejoignant des auteurs à succès tels que Bernard Minier, Bernard Werber, Olivier Norek, Maxim Chattam et son camarade Franck Thilliez.
En 2021, il publie « Solitudes » aux éditions Calmann-Levy.

Page Facebook : https://www.facebook.com/niko.tackian.auteur/

Adolescence, Émotion, Fantastique, Folie, Frisson horreur, Psychologie, Suspense

Le Signal

de Maxime Chattam
Broché : 24 octobre 2018
Éditeur : Albin Michel

La famille Spencer vient de s’installer à Mahingan Falls.
Un havre de paix.
Du moins c’est ce qu’ils pensaient….
Meurtres sordides, conversations téléphoniques brouillées par des hurlements inhumains et puis ces vieilles rumeurs de sorcellerie et ce quelque chose d’effrayant dans la forêt qui pourchasse leurs adolescents…
Comment le shérif dépassé va-t-il gérer cette situation inédite?
Ils ne le savent pas encore mais ça n’est que le début…

Avez-vous déjà eu vraiment peur en lisant un livre ?

J’ai retrouvé avec Le Signal un Maxime Chattam déjà au sommet de son art. Dès les premières pages, il m’a entraîné dans une histoire dont il m’a été impossible de m’échapper. Ce qui semblait n’être qu’un simple déménagement vers une paisible petite ville de Nouvelle-Angleterre se transforme rapidement en un véritable cauchemar.

J’ai suivi la famille Spencer avec une inquiétude grandissante. Leur installation à Mahingan Falls, censée marquer un nouveau départ, devient peu à peu une descente dans l’inexplicable. Les phénomènes étranges, les morts violentes, les secrets enfouis et cette forêt inquiétante composent une atmosphère oppressante qui ne cesse de gagner en intensité.
Bien sûr, certains passages rappellent volontairement les grands classiques du cinéma d’horreur. Pourtant, Maxime dépasse très vite ces codes pour construire un thriller fantastique d’une redoutable efficacité. Chaque chapitre alimente l’angoisse, chaque révélation ouvre une nouvelle porte sur l’horreur.

J’ai particulièrement aimé la famille Spencer, profondément humaine et soudée. Je me suis également laissé séduire par cette bande d’adolescents qui m’a rappelé l’univers de Stranger Things ou encore les romans de Stephen King. Les références sont évidentes, mais l’auteur parvient à leur donner une identité bien à lui.

Impossible également de ne pas saluer l’objet-livre lui-même, avec ses pages noires qui annoncent déjà la noirceur du récit. Et que dire des deux cents dernières pages… Elles sont tout simplement magistrales. J’avais parfois l’impression d’assister à un film tant les scènes prenaient vie sous mes yeux. Certaines descriptions m’ont véritablement donné des frissons.

J’ai même prolongé l’expérience en écoutant la playlist proposée par l’auteur. L’immersion est alors devenue totale, au point que le moindre bruit autour de moi semblait soudain suspect.

Avec Le Signal, Maxime signe, à mes yeux, l’un de ses romans les plus ambitieux et les plus aboutis. Un thriller fantastique puissant, angoissant, remarquablement construit, qui m’a captivé de la première à la dernière page.

Une lecture qui fait peur… et que je ne suis pas près d’oublier.

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Extraits :

« Filant en pleine nuit, la camionnette ressemblait à un minuscule vaisseau perdu dans l’immensité du cosmos. Entourée d’obscurité, elle flottait dans le néant, guidée par ses phares blancs, comme propulsée par les lueurs rouges à l’arrière. La Ford se mit à tourner pour suivre la route à flanc de colline. Elle était seule sur des kilomètres à la ronde.
À l’intérieur, Duane Morris se concentrait pour ne pas perdre de vue le ruban d’asphalte étroit qui défilait face à lui. Il était hors de question de ralentir. Il devait maintenir une allure suffisante pour rester le moins de temps possible dans le secteur. »

« Lise se pencha vers le miroir de la salle de bains pour vérifier si le léger renflement qu’elle avait perçu sous son doigt n’était pas un point noir au milieu de son front. Rien qu’une miette qu’elle fit voler d’un coup d’ongle. Elle fixa son reflet. Ses cheveux d’ébène tombaient de part et d’autre de son visage blanc, comme le voile d’une veuve. Khôl pour souligner les yeux, presque jusqu’à s’en faire un masque, rouge à lèvres noir, vernis assorti, tout était parfait.
Corset en vinyle sur un T-shirt résille, jupe plissée écossaise et bottes lacées jusque sous le genou, rien n’était laissé au hasard C’était important car son look la définissait, il était sa véritable carte d’identité au quotidien, l’empreinte vive que Lise apposait sur les rétines, parfois sensibles, qu’elle croisait. Mais plus que tout, c’était capital qu’elle soit irréprochable pour ce soir.
Le grand soir. »

« — C’est vrai. Et surtout s’il y a quoi que ce soit, tu n’hésites pas, tu m’appelles.
— Pas de problème.
— Oh, et le babyphone est sur la table de la cuisine.
Lise acquiesça, elle savait tout cela. Elle n’avait qu’une envie : être seule avec le morveux assoupi. Elle était plutôt attention-née, voire carrément investie émotionnellement, avec les gosses qu’elle gardait. Arny était l’exception. Ce gamin, elle le détestait. Capricieux, moche et douillet de surcroît ! Dès qu’elle le pinçait – ce qu’elle faisait lorsqu’il l’énervait à brailler pour un rien -, il continuait à hurler pendant dix minutes, comme s’il avait été mutilé. Une vraie lopette. Un fils à papa qui allait se croire tout permis à l’adolescence, un de ces connards pour qui l’argent n’est pas un problème, et qui ne vivent que pour l’exercice du pouvoir. Dominer. Asservir. Maîtriser. Jouir. »

« Le piano tanguait, en équilibre sur la plateforme arrière du camion de déménagement, lorsque Thomas Spencer vit la sangle se rompre brutalement, libérant le monstre de cordes qui s’effondra aussitôt sur le manutentionnaire tout en nerfs qui se tenait dessous, l’écrasant contre le bitume de la route. Le plateau du clavier vint lui fracasser la boîte crânienne dans un terrible craquement humide et une éclaboussure de sang noir.
Thomas cligna des yeux pour chasser cette horrible image. »

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Maxime Guy Sylvain Drouot, connu sous les noms de plume Maxime Chattam et Maxime Williams, est un romancier français, spécialisé dans le thriller.

Au cours de son enfance, il fait de fréquents séjours aux États-Unis : sa première destination en 1987 est Portland dans l’Oregon, ville qui lui inspirera son premier roman. Rêvant d’abord d’être comédien, il suit le Cours Simon, devient figurant dans un spectacle de Robert Hossein et joue dans plusieurs téléfilms.

En 1988, il passe un certain temps dans la jungle thaïlandaise, rédigeant un journal de cette expérience. Cela marque ses premiers pas dans l’univers de l’écriture. Il ébauche son premier roman, Le coma des mortels. Il fait plusieurs petits boulots pendant plus de deux ans et reprend ses études de Lettres modernes. Il écrit Le Cinquième règne à cette époque puis fin 1999 il devient vendeur de romans policiers à la FNAC. « Le Cinquième règne » est publié bien plus tard, en 2003, sous le pseudonyme de Maxime Williams, et obtient le Prix du Roman Fantastic’Arts du Festival de Gérardmer 2003.

Il suit une formation en criminologie pendant un an à l’Université de Saint-Denis. Durant cette année, il apprend les rudiments de la psychologie criminelle, de la police technique et scientifique et de la médecine légale.

Toujours libraire, il consacre ses week-ends à son projet de thriller. Il rédige L’âme du mal en 2001, qui est publié l’année suivante chez Michel Lafon. Signé du pseudonyme de « Chattam », en référence à une petite ville de Louisiane, le livre crée la surprise et conquiert rapidement un public. Ce roman devient le premier volet de la Trilogie du mal, suivi de In Tenebris (2003) et Maléfices (2004). Il a par la suite écrit un préquel à sa Trilogie du Mal, La Promesse des ténèbres (2009).

Il a vendu plus de 7 millions d’exemplaires en France et est traduit dans une vingtaine de pays.
Plusieurs de ses romans ont été adaptaté en série télé.

Émotion, Drame, Psychologie, Suspense

Derrière les volets bleus

de Florence Tachoires
Broché – 11 juin 2026
Éditeur : Taurnada Éditions

Affronter son passé sera inévitable… tout comme choisir qui elle veut devenir.

Afin de fuir un avenir incertain, Rosa se réfugie chez son grand-père au bord du bassin d’Arcachon. Mais la découverte du corps de Jérémy, son ami d’enfance, bouleverse tout.
Pour comprendre, la jeune femme plonge au cœur de l’île aux Oiseaux et se heurte à un enchevêtrement de secrets et de vérités dérangeantes.

Quand la vérité se révèle encore plus dangereuse que la mort elle-même !

Je découvre Florence Tachoires avec Derrière les volets bleus, et quelle belle surprise…
Dès les premières pages, j’ai été happé par une atmosphère singulière, à la fois douce, mystérieuse et profondément troublante.

Au cœur du bassin d’Arcachon, entre l’Île aux Oiseaux, les cabanes emblématiques et les embruns marins, l’autrice déploie un décor d’une grande intensité. J’avais l’impression de sentir le vent salé sur mon visage, d’entendre le clapotis de l’eau et le chant des oiseaux. Ici, les lieux ne servent pas seulement de toile de fond. Ils deviennent de véritables personnages.

J’ai suivi Rosa avec beaucoup d’émotion.
Touchante, fragile parfois, mais déterminée, elle avance au milieu des non-dits, des blessures anciennes et des secrets enfouis. La mort de Jérémy agit comme un déclencheur et ouvre la voie à une quête de vérité qui deviendra peu à peu une quête intérieure.

J’ai particulièrement apprécié la construction du récit, faite d’allers-retours entre passé et présent. Florence Tachoires distille les révélations avec beaucoup d’habileté, nous invitant à assembler les pièces d’un puzzle complexe dont chaque élément trouve finalement sa place.
Les personnages ont beaux être nombreux, chacun possède sa voix, son histoire et sa part d’ombre. Ce roman est bien plus qu’une enquête. C’est une plongée dans les méandres de l’âme humaine, dans les rancœurs, les regrets, les silences et les blessures que le temps ne parvient pas toujours à effacer.

La plume de l’autrice, est fluide, élégante et délicate… Elle sait créer une tension psychologique subtile qui ne cesse de grandir jusqu’aux dernières pages.
J’ai refermé ce roman le cœur serré, avec cette sensation particulière d’avoir partagé quelque chose d’intime avec ses personnages.
Derrière les volets bleus est un thriller psychologique qui m’a captivé, il est empreint d’émotions et d’humanité, tout ce que j’aime.

Une très belle découverte que je recommande aux amateurs de mystères, de secrets de famille, mais aussi de récits humains.

Une nouvelle fois, un grand merci à Joël Maïssa de Taurnada éditions !

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Extraits :

« Elle descendit de la voiture. Sa silhouette se découpa sous un réverbère. Trentenaire, grande et élancée, elle dégageait une énergie tranquille. Rosa était une femme que l’on remarquait. Sa haute taille, héritée d’un père au physique imposant, la forçait souvent à se pencher vers les autres, une inclinaison qui lui donnait l’air d’écouter plus qu’elle ne parlait. C’était peut-être cela qui attirait les confidences à elle. Mais en cet instant, ses traits semblaient figés, sa bouche fine dessinait une ligne droite presque sévère, et ses paupières pesaient sur ses yeux d’un bleu changeant. »

« Rosa se versait une seconde tasse de café quand son téléphone vibra. Appel vidéo de Yann.
« J’ai beaucoup réfléchi », dit-il, la voix molle.
Chaque fois que Yann commençait ainsi, c’était pour revenir sur un sujet laissé en suspens. Le week-end dans les Pyrénées. Elle quitta la cuisine où Max prenait son petit déjeuner pour s’installer au salon. Smoky se coucha aussitôt à ses pieds.
Yann souffla sans énergie dans le téléphone.
« C’est à cause de moi que tu es partie si vite ? » demanda-t-il. »

« Claudio effleurait le clavier de son ordinateur. Il touchait son problème du bout des doigts. Ce n’était pas l’angoisse de la page blanche qui le bloquait, non, mais une forme de syndrome de Stockholm. Il était prisonnier des mots, pris en otage par la langue, et pourtant étrangement satisfait de cet emprisonnement. Pourquoi déranger le vocabulaire ? Pourquoi aligner des phrases ? Pour explorer les recoins obscurs de l’hu-manité, pénétrer des esprits tortueux, nommer l’innommable, faire parler les silences, recréer la réalité ?
Quelle arrogance ! »

« Sous un ciel bas, les contours noyés dans la brume de l’ile de Noirmoutier apparurent.
Claudio ralentissait devant le portail de la maison d’Isabelle lorsqu’un son strident fendit soudain l’habitacle. Il hésita un instant à décrocher.
« Monsieur Maril, dit une voix glaciale qu’il ne connaissait que trop. La banque Richelieu exige la couverture immédiate de votre découvert. À défaut, une saisie sera engagée dès demain matin. »
Le message tomba telle une sentence. Pétrifié, Claudio serrait le volant, les jointures blanchies par la pression. Depuis des semaines, il mentait à son banquier pour repousser l’inévitable. Maintenant, la réalité le rattrapait. Une sueur glacée perla sur son front.
Il supplia le banquier, qui ne l’écoutait plus.
C’était fini. »

Florence Tachoires vit dans le sud-ouest de la France avec sa famille.
Avant de se consacrer pleinement à l’écriture, elle occupait un poste de cadre en statistiques et en stratégie commerciale au sein d’une entreprise internationale.

Émotion, Biographie, Drame, Histoire vraie, Journalisme d'investigation, Philosophique, Psychologie

L’Homme sans fil

de Alissa Wenz
Broché – 5 janvier 2022
Éditeur : Denoël

“S’amarrer dans des villes inconnues, ne pas savoir où il va dormir, voilà ce qu’il aime. L’exaltation du nouveau. C’est exactement ce qu’il ressent quand il entre dans des réseaux informatiques. Oui, c’est la même chose, se dit-il, c’est un acte de foi. […] Les journaux l’appellent ainsi : le hacker sans abri.”

En 2010, le jeune soldat Bradley Manning est accusé d’avoir divulgué des documents classés secret-défense, révélant d’importantes bavures de l’armée américaine. Il risque alors la prison à perpétuité. Qui se souvient aujourd’hui d’Adrian Lamo, l’homme qui l’a dénoncé ? Hacker hors pair, Adrian Lamo est une légende dans son domaine. Mais le génie adulé, l’insolent vagabond, s’isole progressivement. Happé par les univers parallèles dont il se fait l’architecte, Adrian Lamo s’extrait peu à peu de la vie. Il perd dangereusement le fil du réel, entraînant dans sa chute ceux qui l’admiraient.

Avec une grande finesse, Alissa Wenz explore la part sombre de notre humanité et compose le portrait saisissant d’un antihéros 2.0.

Avec L’Homme sans fil, Alissa Wenz m’a entraîné dans une histoire aussi fascinante que troublante, à la frontière du roman, de l’enquête journalistique et du récit biographique. Une lecture singulière qui m’a permis de découvrir un personnage que j’ignorais. Adrian Lamo, hacker de génie devenu l’une des figures les plus controversées de son époque.

Dès les premières pages, j’ai été captivé par cet homme hors normes, vivant sans attaches, parcourant les États-Unis avec pour seuls compagnons un sac à dos, un ordinateur et une conception très personnelle de la liberté. Adrian ne cherchait ni la richesse ni la célébrité. Il piratait les systèmes informatiques des grandes entreprises pour en révéler les failles et les aider à les corriger. Une démarche paradoxale, à la fois illégale et profondément sincère.

Ce qui m’a particulièrement touché, c’est la complexité de cet homme. Derrière le hacker adulé se cache un être fragile, solitaire, souvent incompris, en quête permanente de sens et de cohérence avec lui-même. Plus le récit avance, plus son parcours prend une dimension tragique.

Alissa Wenz choisit de raconter cette histoire à travers différents témoignages et une enquête qui reconstitue peu à peu le puzzle d’une existence hors du commun. Cette construction donne au roman une véritable force, tout en entretenant une part de mystère autour de son personnage principal.

J’ai également apprécié la réflexion que le livre propose sur la liberté, la vérité, la surveillance et les limites de l’engagement. L’affaire Bradley Manning et WikiLeaks sert ici de toile de fond à des questionnements particulièrement actuels. Où s’arrête le devoir moral ? Peut-on enfreindre la loi au nom d’une cause que l’on juge juste ? Qui sont les héros et qui sont les traîtres ?

Au-delà du hacker, j’ai découvert le portrait d’un homme profondément humain, généreux, tourmenté et vulnérable. Un homme qui rêvait peut-être simplement de rendre le monde meilleur, mais qui s’est retrouvé prisonnier de ses choix et de ses convictions.
Il m’aura fallu attendre plus de la moitié de ma lecture pour me rendre compte que ce récit était inspiré de faits réels qui se sont déroulés en 2010 aux États-Unis. Bradley Manning a vendu ou fourni des documents sécurisés à Wikileaks. Adrian Lamo est celui qui l’a dénoncé. L’Homme sans fil est une lecture originale, sensible et intelligente, qui mêle réalité et fiction pour dresser le portrait poignant d’un personnage aussi fascinant qu’insaisissable.

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Extraits :

« Vous vous en souvenez. Vous avez vu cette vidéo. C’était le 5 avril 2010. La vidéo s’appelait “Collateral murder”, meurtre collatéral. Elle apparaissait sur le site WikiLeaks.
Une vidéo en noir et blanc. Vous l’avez vue. Vous avez vu ces images prises d’un hélicoptère américain, à Bagdad, en 2007.
Des images en noir et blanc, dans le viseur. Une grande croix menaçante au milieu du cadre. Des voix américaines commentaient les individus qu’elles observaient. Leurs cibles. “C’est une arme, il est armé.” Une autre voix américaine renchérissait. “Lui aussi, lui aussi, il est armé.” L’hélicoptère se trompait. Ce n’étaient pas des armes. C’étaient des appareils photo. Les hommes dans le viseur étaient des journalistes. Une voix disait, “Je vais tirer, on va tirer”.
L’hélicoptère tournait autour des hommes. “On va tirer, il faut tirer.” Les hommes en noir et blanc ne se doutaient de rien. Ils parlaient, ils marchaient. »

« “Question hypothétique…”, risque alors Bradass87.
« Si tu avais la main sur des réseaux classifiés pendant… disons, huit, neuf mois… et que tu voyais des choses incroyables, des choses horribles… qui appartiennent au domaine public, et non pas à un serveur rangé dans une salle obscure de Washington… qu’est-ce que tu ferais ? »

« Adrian Lamo est aimé de ces hommes, mais il n’en tire aucune gloire personnelle. Puisqu’il sait y faire avec les ordinateurs, pourquoi ne mettrait-il pas ses talents au service de ceux qui en ont besoin ? »

« Il n’acceptait jamais d’argent de personne, assure Sullivan au téléphone, par-delà les centaines de kilomètres qui le séparent de Vera Keller. Il ne cherchait pas l’argent, il vivait sans dépenses, il ne possédait rien, il ne souhaitait rien posséder, vous comprenez. Il aurait pu demander de l’argent à Yahoo, à tous ces gens, il ne l’a jamais fait. Il ne cherchait pas à être riche, il cherchait seulement à être heureux, ou en cohérence avec lui-même, quelque chose comme cela. »

Après une formation de piano et de chant en conservatoire, des études de lettres à l’École normale supérieure, ainsi qu’une formation théâtrale, Alissa Wenz choisit de partager sa vie entre la chanson et l’écriture.

Autrice compositrice interprète, elle se produit dans de nombreuses salles à Paris et en région, soutenue par Contrepied Productions.

Elle a étudié à la Fémis, et poursuit des activités de scénariste et enseignante de cinéma.

Elle est également écrivaine.
Ses deux romans, À trop aimer (2020) et L’Homme sans fil (2022), sont publiés aux Éditions Denoël.
L’homme sans fil fait partie des finalistes du Prix Pampelonne-Ramatuelle, ainsi que du Prix Orange du Livre.

Son album Je, tu, elle paraît chez EPM / Universal le 9 septembre 2022.
Romain Didier en signe les arrangements.
Un nouveau spectacle accompagne cet album.

Le Désir dans la cage
https://leressentidejeanpaul.com/2026/03/28/le-desir-dans-la-cage/

À trop aimer
https://leressentidejeanpaul.com/2026/04/23/a-trop-aimer/

Émotion, Drame, Fantasy, Folie, Psychologie, Suspense, Thriller

La stratégie de l’écureuil

De Serge Brussolo
Broché – 13 novembre 2019
Éditeur : ‎Bragelonne

Mickie Katz est engagée pour remettre en état le manoir de Savannah Warlock, célèbre romancière disparue dix ans plus tôt dans des conditions demeurées inexpliquées. Située aux confins du désert, à proximité d’un lac insalubre, la demeure est devenue un musée assiégé par les fans. Savannah Warlock, aujourd’hui oubliée, a été un auteur contesté mais vénéré telle une idole. Les légendes les plus terrifiantes courent à son sujet. Ses thrillers, jugés insoutenables, ont provoqué de nombreux scandales. Mais qui était-elle en réalité ?

Retrouver Serge Brussolo, c’est toujours retrouver ce plaisir rare de se laisser embarquer dans une histoire où les certitudes ne durent jamais longtemps. Avec La stratégie de l’écureuil, j’ai une nouvelle fois été happé par son imagination débordante et son incroyable talent de conteur.

J’ai eu beaucoup de plaisir à retrouver Mickie Katz, cette héroïne au caractère bien trempé que les lecteurs de Brussolo connaissent déjà. Chargée de rénover le manoir isolé de Savannah Warlock, une célèbre romancière de l’horreur mystérieusement disparue, elle pense accepter une mission comme une autre. Mais très vite, les zones d’ombre se multiplient et l’affaire prend une tournure bien plus personnelle qu’elle ne l’imaginait.
Au cœur du désert américain, dans une demeure oppressante où chaque mur semble conserver les traces du passé, l’atmosphère devient rapidement étouffante. Serge Brussolo excelle dans l’art de créer un malaise diffus, une tension permanente qui s’installe sans avoir besoin de multiplier les scènes d’action.

J’ai particulièrement aimé la galerie de personnages qui entoure Mickie. Un ancien biker devenu gardien des lieux, un policier retraité fasciné par la romancière disparue, ainsi qu’une bande de fans passionnés dont les comportements alimentent encore davantage le mystère.
L’un des aspects qui m’a le plus séduit est la manière dont l’auteur relie cette enquête à l’histoire personnelle de son héroïne. La découverte d’anciens secrets familiaux, les questions qui surgissent autour de son enfance et les révélations qui s’accumulent donnent au récit une profondeur émotionnelle inattendue.

Comme souvent chez l’auteur, les frontières entre polar, thriller, fantastique et horreur deviennent floues. Les fantômes semblent rôder, les apparences sont trompeuses et il devient impossible de distinguer clairement les victimes des manipulateurs.
Le suspense monte progressivement jusqu’à un final riche en révélations. Les rebondissements sont nombreux, souvent imprévisibles, et m’ont tenu en haleine jusqu’à la dernière page.

La stratégie de l’écureuil est un excellent cru de Serge Brussolo. Un roman sombre, intrigant et terriblement addictif, porté par une ambiance remarquable et une héroïne toujours aussi attachante. Une lecture que j’ai dévorée avec le même enthousiasme que ses meilleurs romans.

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Extraits :

« Si tu dois enlever quelqu’un et le retenir prisonnier, m’expliquait souvent mon père, tu dois gérer la chose en bonne ménagère. Ne te contente pas de l’abandonner ficelé au fond d’un cagibi, tu t’exposerais à des désagréments certains. Mieux vaut l’installer dans une baignoire, après lui avoir ôté son pantalon et ses sous-vêtements. De cette manière, il pourra se soulager sans problème au fil des heures en t’épargnant la corvée du nettoyage.
Le jet de la douchette te permettra de faire disparaître ses déjections en un clin d’œil et sans trop de manipulations. Ce sont là de petits détails qui prennent leur importance lorsqu’un kidnapping se prolonge suite à des négociations difficiles. »

« Mais il est grand temps de me présenter.
Je suis grande et d’allure garçonnière. Maigre, diraient certains. Pas de hanches, des seins d’adolescente et des jambes interminables. J’ai le ventre plat, musclé, et l’on peut sans peine me compter les côtes. Je mange beaucoup et n’importe quoi sans prendre un gramme. Mon métabolisme fonctionne à plein régime et consomme davantage qu’une chaudière de paquebot. J’ai des cheveux longs et raides, de couleur carotte, ce qui fait que je ne passe pas inaperçue. Certains hommes me jugent attirante, d’autres froide et désincarnée, dans le style top-modèle anorexique. Je m’appelle Michelle Annabella Katz, et – vous l’avez sans doute deviné – je suis la fille d’un terroriste en fuite. »

« J’ai longuement regardé la photo de Savannah Warlock. J’ai vu une femme osseuse mais belle, au regard intense de possédée. Une masse hirsute de cheveux noirs, bouclés, encadrait son visage aux pommettes proéminentes, slaves. Ses paupières lourdes, fardées de bistre, lui conféraient un faux air d’hypnotiseuse ou de voyante extralucide. Une sorcière, soit, mais foutrement sexy. Je ne m’y suis pas arrêtée, il était manifeste que le photographe avait voulu donner d’elle l’image d’un succube.
C’était là le cliché promotionnel typique. Du chiqué. On ne pouvait toutefois s’empêcher de discerner une ombre douloureuse chez cette femme.
Une souffrance cachée. Un secret. Ou alors, c’est qu’elle jouait super bien la comédie. »

Né à Paris en 1951, Serge Brussolo écrit depuis son plus jeune âge. Ses premières tentatives de publication ont lieu dès sa douzième année… À sa sortie de faculté, après des études de lettres et de psychologie, il se lance dans la bataille de l’écriture, vivant dans des conditions précaires pour avoir le temps d’écrire ses premiers textes. Commence alors pour lui une formation à la manière des auteurs américains : métiers incongrus, hétéroclites, qui lui fourniront matière à l’études des milieux les plus disparates. Il lui faudra attendre 1978 pour que sa première nouvelle paraisse, qui sera aussitôt saluée par la critique (notamment par Bernard Pivot alors animateur de l’émission Apostrophe). Funnyway (Editions Denoël) sera en effet couronnée par le Grand Prix de la science-fiction française devenu aujourd’hui le Grand Prix de l’imaginaire.

D’autres prix littéraires (onze ou douze à ce jour !) récompenseront ses nombreux romans fantastiques publiés dans les célèbres collections Présence du Futur et Anticipation, et qui conduiront la critique à voir en lui « le Stephen King français ». Qualificatif réducteur, car, pour Brussolo, le fantastique ou la science-fiction ne sont que des prétextes, des clefs permettant d’accéder à un univers psychanalytique où règnent le trouble, l’obscur, l’inavoué. Il se souciera d’ailleurs peu d’observer les règles du genre et s’appliquera plutôt à les pervertir systématiquement au grand scandale des puristes.

Il donnera à Présence du Futur (Denoël) ses plus grands textes hallucinés, littérature visionnaire bourgeonnant au carrefour du baroque et du surréalisme. Ne s’interdisant rien, osant tout, Brussolo deviendra l’auteur qui fait scandale dans un milieu où robots et soucoupes volantes tiennent lieu de pantoufles. Pendant dix ans, il allumera les controverses, la haine et l’adulation la plus absolue. Tantôt voué au bûcher, tantôt hissé sur un piédestal.

À la fin des années 80 il se détourne momentanément du genre pour s’attaquer à la littérature générale et au roman historique. Quoi qu’il soit difficile d’appliquer des étiquettes à ses romans, chacune de ses œuvres se déplaçant sur plusieurs genres à la fois. Auteur polyphonique, Brussolo est un mutant réconciliant les extrêmes, un maître expert en mélanges, à la manière des auteurs sud-américains toujours attentifs aux arrière-plans du réel, aux mythologies et au fantastique quotidien. Il est important de rappeler que par ses origines il est en partie Brésilien, et qu’il a baigné dans un univers folklorique issu de la selva.

Le prix RTL-LIRE lui est décerné en 1995 pour La Moisson d’hiver. Son entrée dans la collection FOLIO prouve qu’il est tout à fait à l’aise dans l’analyse psychologique et le roman d’atmosphère. Pour certains critiques, Brussolo se situe dans la grande tradition des auteurs populaires comme Simenon ou Frédéric Dard.

Conteur doué d’une imagination surprenante et d’un époustouflant sens de l’intrigue, il s’épanouit dans la littérature criminelle et trouve son inspiration dans les aberrations sociologiques de nos sociétés. Il a reçu le Prix du Roman d’Aventures en 1994 pour Le Chien de minuit paru au Masque et son roman Conan Lord, carnets secrets d’un cambrioleur a été élu Masque de l’année 1995. Ses thrillers explorent le suspense sous toutes ses formes, conciliant roman noir et énigme classique, thriller international et machinations savantes.

Aujourd’hui, de retour dans la collection FOLIO-SF pour laquelle il écrit désormais des textes inédits, il est revenu à ses premières amours.

La Société des Gens de Lettres lui a décerné le prix Paul Féval pour l’ensemble de son œuvre.

Anatomik (2019
https://leressentidejeanpaul.com/2021/12/28/anatomik/

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Amour, Émotion, Drame, Psychologie

Regarde-moi tomber, mon amour

de Hugo Boris
Broché – 5 février 2026
Éditeur : Iconoclaste

Sauver des vies, c’est le métier d’Arnaud, secouriste de haute montagne. Jusqu’au jour où tout vacille. Encordé avec une jeune collègue au fond d’une crevasse, il voit le sauvetage échapper à leur contrôle.
Hanté par ce qu’il croit être son erreur, il se met chaque jour un peu plus en danger. Sa collègue, sa femme, ses enfants ne le reconnaissent plus. Qu’a-t-il laissé au fond du glacier? Quels désirs enfouis pourraient bien le rattraper?
Dans l’espoir fou de réparer, Arnaud se rapproche de l’abîme.

Hier soir avec le Cercle littéraire du Château de Hermitage nous avons eu le grand plaisir de recevoir Hugo Boris ! Une soirée très chaude… mais très vivante et intéressante…

Il y a des romans qui racontent une histoire… et d’autres qui ouvrent une faille.

Avec Regarde-moi tomber, mon amour, Hugo Boris m’a entraîné au cœur d’une vertigineuse descente intérieure, celle d’un homme que la montagne n’a pas seulement blessé dans sa chair, mais dans son âme.

Arnaud est secouriste en haute montagne. Un homme solide, expérimenté, habitué à affronter l’extrême sans jamais vaciller. Il fait partie de ceux qu’on imagine inébranlables. Ceux qui sauvent les autres. Ceux qui gardent le contrôle.
Mais un jour, tout bascule.
Lors d’une intervention en crevasse, il ne parvient pas à sauver Éric, littéralement englouti par la glace sous ses yeux. À partir de cet instant, quelque chose se brise en lui. Une part de son esprit reste prisonnière du glacier.

J’ai été profondément touché par cette lente chute psychologique, racontée avec une tension presque étouffante. Arnaud revit sans cesse le drame, cherche des fautes, des réponses, un sens à ce qui lui échappe. La culpabilité devient une obsession. Elle le dévore peu à peu, jusqu’à le couper du monde, de sa famille, de lui-même.
À ses côtés, Renée, sa coéquipière présente le jour de l’accident, tente de le maintenir à flot. Entre eux se crée un lien fragile, puissant, presque suspendu au-dessus du vide. Deux êtres cabossés, unis par le traumatisme et par cette montagne qui fascine autant qu’elle détruit.

J’ai aimé le côté technique du roman, la modernité du regard porté sur cet univers. Ici, les héros ne sont plus invincibles. Hugo Boris déconstruit le mythe du sauveteur héroïque pour révéler un homme vulnérable, vieillissant, traversé par le doute et la peur de tomber, physiquement, moralement, humainement.

La montagne, elle, demeure immense, froide, majestueuse. Un décor sauvage et oppressant, presque vivant, qui semble observer les hommes lutter contre leurs propres abîmes.

C’est un roman tendu, intime, humain. Un récit sur la culpabilité, l’épuisement intérieur et cette manière qu’a parfois un drame de continuer à nous ensevelir longtemps après la catastrophe.

Une lecture âpre et bouleversante, qui m’a laissé le cœur serré jusqu’à la dernière page.

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Extraits :

« Il croise le regard affolé de Samia, griffe la paroi, incapable de crier.
Le vent siffle à ses oreilles – serpent dans la neige.
Cette brève seconde qui s’allonge.
La sensation d’échapper à la gravité au moment même où elle s’exerce.
Les paquets de glace pleuvent autour de lui comme des oiseaux morts.
La pesanteur lui tire la peau. »

« S’il a un truc à dire, c’est en face. Sans méchanceté, sans prendre de gants non plus. Ce personnage-là, qu’on respecte parce qu’il sait dire «non» en haut et «non» en bas. Capable de t’expliquer les yeux dans les yeux que t’as fait de la merde. Il ne sait pas bien quand il a lâché sur le tact, mais il en a soupé des garçons comme Cyril, Glenn, Kosta et les autres. »

« Il avance la main pour la glisser derrière le dos du type, vérifier sa colonne. Il se penche sur le côté, tend le cou pour focaliser la lampe au bon endroit.
Il n’arrive pas à passer les doigts. La trame du teeshirt est vitrifiée, prise dans la glace. La chaleur d’Éric a fait fondre la paroi derrière lui. La surface bleutée s’est creusée autour de son dos pour en épouser l’arrondi. Arnaud hoche doucement la tête pour balayer la zone avec sa frontale. »

« Il est encore bien gaulé, torse nu. Un peu plus nappé qu’il y a quinze ans, peut-être, mais toujours dans la course avec ses trapèzes en pente douce, ses triceps volumineux. Il recule jusqu’à sentir la cloison de la cabine dans son dos. Les pecs tapissent sa poitrine en armure de centurion. Il enfile un des pantalons que la vendeuse lui a déposés, vérifie son cul dans la glace, passe un pull en cachemire fabriqué dans un pays triste, et se demande à quel moment il a arrêté de s’intéresser à ses fringues. »

Hugo Boris est un écrivain français.

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux et de l’École nationale supérieure Louis-Lumière, il travaille dans une école de cinéma le jour et écrit la nuit.

En 2003, il est remarqué par sa nouvelle N’oublie pas de montrer ma tête au peuple, publiée au Mercure de France, qui remporte le prix du jeune écrivain.

Son premier roman, Le baiser dans la nuque (Belfond, 2005), a été sélectionné au festival de Chambéry et a remporté le prix Emmanuel-Roblès 2006, remis par les membres du jury Goncourt.

La délégation norvégienne, son deuxième roman (Belfond, 2007), a reçu le premier prix littéraire des Hebdos en Région 2008.

En 2010 paraît Je n’ai pas dansé depuis longtemps. L’ouvrage a été récompensé par le prix Amerigo-Vespucci et a été finaliste de nombreux prix, dont le Grand Prix RTL-Lire, le prix Landerneau, et le prix Françoise-Sagan.

Publié en 2013, Trois grands fauves est retenu dans la sélection finale du Prix du roman Fnac.

En 2016, son roman Police est publié chez Grasset. Il est sélectionné pour le premier Prix Patrimoines, et remporte le Prix Eugène-Dabit du roman populiste 2016 ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2018. Traduit dans plusieurs pays, « Police » est adapté au cinéma par Anne Fontaine en 2020, avec Omar Sy et Virginie Efira.

Hugo Boris a également réalisé une dizaine de films courts et a travaillé comme assistant réalisateur sur des documentaires.

Émotion, Polar, Psychologie, Suspense

Police

de Hugo Boris
Poche – 7 septembre 2017
Éditeur : Pocket

“Ferme les yeux et pense à la France.” C’est une blague qu’on se lance, entre flics, quand il faut faire le sale boulot. Déjà épuisés par la routine des violences, trois gardiens de la paix se voient confier une mission inhabituelle. Une reconduite à la frontière. À Roissy. De là, le réfugié tadjik qu’ils escortent s’envolera pour une mort certaine.
Dans le huis clos de la voiture sérigraphiée : quatre corps, quatre consciences, quatre tragédies personnelles. Suffit-il vraiment d’ouvrir les yeux pour changer le monde ?

“Un roman bouleversant.”
Bernard Poirette – RTL

“POLICE ne dénonce pas, n’impose rien, mais se place à hauteur de ces hommes et de cette femme qui s’agrippent comme ils peuvent au quotidien pour tenir et avancer.”
Christine Ferniot – L’Express

Cet ouvrage a reçu le prix Eugène Dabit du roman populiste et le Prix des Lycéens et Apprentis de la région PACA.

J’avais lu Police d’Hugo Boris à sa sortie, il y a bientôt dix ans, et j’en gardais un souvenir fort. À l’approche de ma rencontre avec l’auteur dans quelques jours, j’ai eu envie de me replonger dans ce roman. Et je n’ai absolument pas été déçu.

Tout commence avec trois policiers, Virginie, Erik et Aristide.
Trois collègues, trois personnalités, trois vies très différentes. Virginie, seule femme du groupe, mariée, mère d’un jeune enfant et enceinte d’Aristide, semble perdue dans ses propres contradictions. Aristide, lui, s’accroche maladroitement à cet amour impossible. Quant à Erik, chef de groupe fatigué mais profondément humain, il apparaît comme une sorte de figure paternelle, celui qui tente encore de maintenir un équilibre moral.

Leur mission paraît simple, conduire un réfugié tadjik jusqu’à l’aéroport de Roissy afin de l’expulser. Mais très vite, ce trajet de quelques kilomètres va devenir un véritable séisme intérieur. Car le dossier de cet homme est clair. S’il retourne dans son pays, la mort l’attend probablement.

Et soudain, tout vacille.
À travers ce huis clos tendu et presque étouffant, Hugo Boris nous plonge dans la conscience de ces trois policiers. Chacun raconte sa vision du métier, ses convictions, ses blessures, ses doutes aussi. Derrière l’uniforme, il y a des êtres humains. Des hommes et des femmes qui appliquent les lois, certes, mais qui restent traversés par leurs émotions, leurs valeurs et leur propre morale.

Ce qui m’a profondément touché, c’est cette manière qu’a l’auteur de faire naître le doute presque silencieusement. Une mission ordinaire devient peu à peu une question de conscience. Jusqu’où peut-on obéir ? À partir de quand désobéir devient-il un acte profondément humain ?

Je m’étais demandé lors de ma première lecture ce que j’aurais fait à leur place. Aujourd’hui, je le sais.
Et c’est là toute la force de ce roman. Il nous oblige à nous interroger nous-mêmes. Hugo Boris ne juge jamais ses personnages. Il les regarde avec empathie, avec nuance, et nous laisse seuls face à nos propres contradictions.
L’écriture est sobre, précise, terriblement efficace. En quelques pages, l’auteur construit un roman choral d’une grande intensité émotionnelle, où chaque silence, chaque hésitation, chaque regard semble peser lourd.

Police est bien plus qu’un simple roman sur les forces de l’ordre. C’est un récit profondément humain sur la loyauté, la conscience et la désobéissance. Une lecture tendue, sensible et bouleversante.

Et vous… qu’auriez-vous fait à leur place ?

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Extraits :

« Le sang sur son treillis n’est pas le sien. Elle est intervenue sur une bagarre plus tôt dans la journée, se sera salie à cette occasion. Elle est seule dans le vestiaire, debout à côté du lavabo, jambes nues sur le carrelage, à fouiller parmi les pantalons de son casier.
Elle en passe un premier qui lui arrive à mi-ventre. Elle sait que le poids du ceinturon, de l’arme, du chargeur, des menottes et de la matraque fera redescendre le treillis au niveau des hanches. L’entrejambe traînera à mi-cuisse, si bas qu’elle aura l’air de porter un baggy, alors elle le laisse glisser à ses pieds, en pioche un autre dans la pile. »

« Elle envoie un message à Thomas, prévient qu’elle rentrera tard, rappelle de donner à Maxence ses gouttes de vitamine D et de lui plâtrer les fesses d’Aloplastine.
Elle s’était promis que sa vie ne changerait pas radicalement, qu’elle garderait du temps pour elle, ne se laisserait pas déborder. Sa mère, ses tantes, ses amies, peut-être, parce qu’elles avaient manqué de vigilance.
Mais elle n’y a pas coupé, elle non plus, sa vie a été retournée comme un sac. »

« Monsieur le Directeur,
Je tiens à porter à votre connaissance les difficultés d’interprétariat que j’ai rencontrées lors de ma convocation. Je précise que j’avais demandé à être entendu en tadjik, qui est ma langue maternelle. À l’entretien, l’interprète était un Ouzbek, je m’en suis rendu compte dès les premières phrases échangées et j’en ai été déstabilisé. Il maîtrisait mal la langue tadjike, ce qui m’a empêché de saisir précisément les questions qui m’étaient posées par l’officier. Je ne comprenais pas certaines tournures de phrases, des expressions entières. Je lui répondais en tadjik mais je ne vois pas comment il a pu traduire correctement mes réponses. »

Hugo Boris est un écrivain français.

Diplômé de l’Institut d’études politiques de Bordeaux et de l’École nationale supérieure Louis-Lumière, il travaille dans une école de cinéma le jour et écrit la nuit.

En 2003, il est remarqué par sa nouvelle « N’oublie pas de montrer ma tête au peuple », publiée au Mercure de France, qui remporte le prix du jeune écrivain.

Son premier roman, « Le baiser dans la nuque » (Belfond, 2005), a été sélectionné au festival de Chambéry et a remporté le prix Emmanuel-Roblès 2006, remis par les membres du jury Goncourt.

« La délégation norvégienne », son deuxième roman (Belfond, 2007), a reçu le premier prix littéraire des Hebdos en Région 2008.

En 2010 paraît « Je n’ai pas dansé depuis longtemps ». L’ouvrage a été récompensé par le prix Amerigo-Vespucci et a été finaliste de nombreux prix, dont le Grand Prix RTL-Lire, le prix Landerneau, et le prix Françoise-Sagan.

Publié en 2013, « Trois grands fauves » est retenu dans la sélection finale du Prix du roman Fnac.

En 2016, son roman « Police » est publié chez Grasset. Il est sélectionné pour le premier Prix Patrimoines, et remporte le Prix Eugène-Dabit du roman populiste 2016 ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de la région PACA 2018. Traduit dans plusieurs pays, « Police » est adapté au cinéma par Anne Fontaine en 2020, avec Omar Sy et Virginie Efira.

Hugo Boris a également réalisé une dizaine de films courts et a travaillé comme assistant réalisateur sur des documentaires.

Émotion, Drame, Folie, Noir, Psychologie, Thriller psychologique

L’écume de tes yeux

de Pierre-Henri Murcia
Broché – 31 janvier 2026
Éditeur : Éditions localement transcendantes

Sam est l’acteur le plus désiré de sa génération. Clara est booktokeuse, elle fait et défait les succès littéraires depuis son hameau perdu dans le sud. Quand leurs regards se croisent, elle fait semblant de ne pas le reconnaître.

Et c’est le début du jeu.

Car entre eux s’installe une danse étrange : qui manipule qui ? Qui désire vraiment l’autre ? Et pourquoi ce qui devrait être simple — s’aimer — devient-il si compliqué ?

Un roman sur le désir et ses pièges. Sur l’orgueil qui nous empêche de voir clair. Sur ces jeux de pouvoir qu’on appelle parfois « amour ». Et sur ce qu’il faut perdre pour enfin se trouver.

Avec L’Écume de tes yeux, Pierre-Henri Murcia propose un roman aussi troublant qu’intelligent, qui dialogue ouvertement avec L’Étranger de Camus. Mais ici, là où Meursault restait enfermé dans son silence et son indifférence, Murcia choisit d’ouvrir la porte et d’explorer ce qui se cache derrière le vide.

J’ai donc suivi Sam Roman, un acteur célèbre chargé d’incarner Meursault dans une adaptation cinématographique de L’Étranger. Fasciné par cette figure de l’homme détaché de tout, Sam finit peu à peu par confondre son rôle avec sa propre existence. Égocentrique, souvent insupportable, il se construit un récit où plus rien ne semble avoir d’importance… et il s’enfonce dans ce rôle, plus il semble se perdre lui-même, jusqu’au moment où le réel finit par résister.

Autour de lui gravitent Clara, influenceuse littéraire au regard étonnamment lucide, et Kevin, ancien détenu devenu écrivain malgré lui. Entre désir, jalousie, manipulation et violence, le roman explore notre époque obsédée par l’image de soi et les récits que chacun fabrique sur les réseaux sociaux, ce besoin constant de fabriquer un récit valorisant de sa propre vie…
Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la richesse philosophique du texte. Murcia questionne avec finesse le nihilisme, l’orgueil et cette tentation moderne de vouloir vivre sans conséquences. Pourtant, malgré la profondeur du propos, le récit reste fluide, tendu et très prenant. Et puis il y a Clara. Sans grands discours, simplement par sa présence et son regard sincère, elle devient une forme de résistance au vide intérieur de Sam. Elle rappelle que le réel existe encore, que les actes ont des conséquences, et qu’aucun être humain ne peut totalement échapper aux autres.

Alors oui, j’ai trouvé que ce n’était pas une lecture toujours confortable, ni un roman facile d’accès, surtout si l’on connaît peu l’univers de Camus. Mais j’ai aimé être bousculé par cette œuvre singulière, qui utilise la littérature pour interroger notre rapport au réel, aux autres… et surtout à nous-mêmes.

Merci à Cyril Soler-Bonnet pour cette proposition de lecture…

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Extraits :

« Ce matin-là j’étais complètement dans les vapes. Mon téléphone était saturé de messages. L’important c’était celui de mon agent, il voulait qu’on se voie au sujet d’un navet avec une chèvre dans le rôle principal. Je n’avais pas envie parce que je sortais d’un rôle très prestigieux, celui d’un héros de Balzac, et j’avais tout déchiré avec ce film. J’étais passé à un autre niveau, l’Himalaya du cinéma, et aussi je ne me suis jamais senti aussi seul de ma vie. C’était le sommet, le toit du monde social. Je n’avais plus envie de rien, même pas de jouer dans un navet. »

« Franck a tapé à ma porte. Il voulait sortir mais je n’ai pas voulu. Je n’aime pas être reconnu, j’attends toujours la nuit, l’heure des chats gris, sans lune de préférence. La célébrité, dans mon métier, c’est ce qui m’intéresse le moins. Ce que je voulais, avant d’être célèbre, c’est la vie, c’est toucher à tout. J’ai eu de la chance. Les portes se sont ouvertes naturellement. Je suis séduisant, intelligent, tout me réussit. Je voulais tout manger. C’est pourquoi j’aimais l’idée de devenir acteur, pour jouer des rôles et frissonner mille fois par jour. Mais je n’ai pas vu le piège, comment la gloire m’a sorti du monde. »

« Dans ma courte vie j’ai touché à tout. C’est ce que je voulais, toucher à tout. J’ai joué les adolescents perdus, j’ai joué les jeunes hommes ambitieux, les théorèmes irrésistibles du désir. Et maintenant je vais jouer le séducteur suprême, le mystère impénétrable de Meursault, ce minable. Ce rôle me va si bien que j’en suis effrayé. Malgré son triomphe, Meursault restera un minable. Et son histoire restera l’histoire d’un minable. Et il le sait. Je le sais. »

« Clara est une jeune femme cultivée, elle n’a rien à faire avec lui. Elle sait comment se tenir devant les immenses tableaux de Jérémy. Mais lui, Kevin semble gauche et veule, intimidé et timide. Il n’a pas l’habitude. Qu’est-ce qu’elle trouve à ce type ?
Elle est intriguée, mais pourquoi ? C’est vrai que son histoire a quelque chose d’unique, un ouvrier voyou qui fait de la prison pour de vrai et qui écrit un roman pour de vrai, c’est intrigant. Il ne joue pas à être ce qu’il est, il est vraiment ce qu’il est. Mais c’est lassant d’être toujours la même chose. Un jour ou l’autre, elle verra bien que ce type est limité, elle se lassera de son numéro de victime, de voyou devenu écrivain. »

Pierre-Henri Murcia est né en 1965 à Noisy-le-Sec en Seine-Saint-Denis mais il a grandi du côté de Pézenas. Il est ouvrier du bâtiment et œuvrier en littérature. Entre deux chantiers de rénovation, il cherche le moyen de partager l’expérience de libération intérieure que lui a apporté l’anthropologie critique de René Girard. Mais comment rendre accessible une pensée théorique aussi complexe ? Et comment faire entendre la voix d’un penseur systématiquement marginalisé par les autorités cultu(r)elles ? La théorie mimétique de Girard dérange car elle est vraie : elle met à nu les mécanismes du désir et expose les arrangements confortables de notre culture. De pièces de théâtre et romans auto-édités en essais abscons, Pierre Henri n’a jamais désespéré de propager la lumière de cette vérité qui rend libre.
Après Comment rater sa vie de couple à coup sûr, il poursuit avec L’écume de tes yeux l’exploration de sa formule nouvelle pour court-circuiter les pré-requis culturels et la sourde censure des évidences officielles.