Drame, Fantastique, Polar, Suspense, Terroir, Violence

Sur la dalle

de Fred Vargas
Poche – 29 mai 2024
Éditeur : J’ai lu

– Le dolmen dont tu m’as parlé, Johan, il est bien sur la route du petit pont ?
– À deux kilomètres après le petit pont, ne te trompe pas. Sur ta gauche, tu ne peux pas le manquer. Il est splendide, toutes ses pierres sont encore debout.
– Ça date de quand, un dolmen ?
– Environ quatre mille ans.
– Donc des pierres pénétrées par les siècles. C’est parfait pour moi.
– Mais parfait pour quoi ?
– Et cela servait à quoi, ces dolmens ? demanda Adamsberg sans répondre.
– Ce sont des monuments funéraires. Des tombes, si tu préfères, faites de pierres dressées recouvertes par de grandes dalles. J’espère que cela ne te gêne pas. – En rien. C’est là que je vais aller m’allonger, en hauteur sur la dalle, sous le soleil.
– Et qu’est-ce que tu vas foutre là-dessus ?
– Je ne sais pas, Johan.

Avec Sur la dalle, Fred Vargas m’a une nouvelle fois entraîné dans un univers singulier, mais cette fois, Adamsberg quitte Paris pour rejoindre la Bretagne et le mystérieux village de Louviec, une petite bourgade millénaire qui devient bien plus qu’un simple décor, un personnage à part entière.

Dès les premières pages, j’ai senti l’atmosphère particulière des lieux m’envelopper. Les ruelles pavées, les maisons de granit, les voûtes romanes, les auberges aux allures de cloîtres… chaque pierre semble porter en elle le poids des siècles et des légendes. Fred Vargas utilise l’histoire locale avec une habileté fascinante pour construire son intrigue. Ici, il est question d’un fantôme boiteux dont la jambe de bois résonne sur les pavés avant chaque mort annoncée. Et forcément, impossible pour moi de résister à une ambiance aussi étrange et envoûtante.

Comme toujours chez l’auteure, j’ai retrouvé cette galerie de personnages incroyablement travaillés, parfois décalés, souvent touchants, profondément humains. Qu’ils soient attachants ou franchement agaçants, chacun possède ses failles, ses manies. Entre un sosie parfait de Chateaubriand et un bossu qui a perdu sa bosse, l’autrice s’amuse avec ses personnages tout en leur donnant une véritable profondeur.

Et puis il y a Adamsberg… ce commissaire nonchalant, intuitif, presque lunaire, que j’aime tant, au fil des enquêtes. J’ai retrouvé avec bonheur sa manière unique de réfléchir, de « pelleter les nuages », comme il le dit lui-même. À ses côtés, quelques membres emblématiques de son équipe reviennent également, notamment l’inoubliable Retancourt, toujours aussi impressionnante et définitivement ma préférée.

Ce que j’apprécie particulièrement chez Fred, c’est cet équilibre subtil entre intrigue policière, humour discret et immense humanité. Au-delà du crime à résoudre, elle raconte avant tout des histoires d’hommes et de femmes, avec leurs blessures, leurs contradictions et leurs secrets. Tout semble délicieusement alambiqué, les pistes se croisent, les intrigues s’entremêlent, et pourtant tout finit par trouver sa place avec une précision remarquable.

J’ai été captivé du début à la fin. Une fois encore, elle m’a promené là où elle le voulait sans jamais me laisser deviner l’identité du coupable. Et comme souvent avec ses romans, j’ai presque regretté que l’enquête se termine tant je me sentais bien dans cet univers étrange et familier à la fois.

Pour les lecteurs déjà amoureux d’Adamsberg, “Sur la dalle” est un vrai plaisir. Et pour ceux qui ne connaissent pas encore le commissaire le plus atypique du polar français, je conseillerais peut-être de commencer par ses premières enquêtes afin de savourer pleinement l’évolution de cette équipe hors norme.

Une lecture immersive, mystérieuse et profondément humaine, portée par une plume inimitable.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« D’emblée, Adamsberg détesta ce type qui s’arrogeait tous les privilèges et la morgue de la richesse. Son visage lui déplaisait. C’était un type dur et arrogant, mince et de haute taille, qui les dévisageait de manière implacable pardessus ses verres cerclés d’or.
– Suivez-moi, je n’ai que quelques minutes à vous consacrer.
– Mais nous, dit Adamsberg en bloquant sa marche, nous avons besoin de plus que quelques minutes pour vous parler. »

« Adamsberg souriait. Qu’on le considère comme étrange – encore qu’il n’ait jamais bien compris pourquoi – ne le gênait en rien, mais croiser sur sa route d’autres dérèglements manifestes lui plaisait. Au moins n’était-il pas seul à “pelleter des nuages”. »

« Ici par exemple, beaucoup croient dur comme fer que si quelqu’un marche sur son ombre, et particulièrement la tête, cela porte atteinte à l’intégrité de ton âme et, à la longue, te fait mourrir. Beaucoup d’autres, la majorité, en rigolent et s’amusent à traverser les ombres. Des enfants surtout, qui jouent en groupe à sauter dessus jusqu’à ce qu’ils soient chassés à coups de claques. »

« Non, sa patience ne tiendra pas la route. Il doit la tuer, il veut tuer. Et pour satisfaire cette pulsion, il dressera un plan anti-flics et il commettra une erreur, l’erreur à ne pas faire. Si la prochaine victime vit au village, il est bloqué mais il tente audacieusement le coup. Et il est cuit. Si elle vit hors de Louviec, il se heurte au cordon de sécurité. Il devra donner son nom en sortant et en rentrant, et il se trahit. »

« Il s’ennuyait, très visiblement, mais ses collègues ne s’en inquiétaient pas, sachant depuis longtemps que le commissaire était très capable de vivre l’ennui sans que cela l’ennuie. »

Fred Vargas est née en 1957, il s’agit là de son nom de plume pour l’écriture de romans policiers. Passionnée d’archéologie, pendant toute sa scolarité, elle ne cesse d’effectuer des fouilles. Elle suit des études d’histoire, s’intéresse premièrement à la Préhistoire puis choisit d’orienter son parcourt sur le Moyen-Âge.

Fred Vargas a quasiment créé un genre romanesque : le Rompol. Avec 13 romans à son actif, tous parus aux Éditions Viviane Hamy, elle a été primée à plusieurs reprises notamment pour Pars vite et reviens tard qui se voit récompensé du Grand Prix des Lectrices de ELLE en 2002, du Prix des libraires et du Deutscher Krimipreis (Allemagne). Fred Vargas a su créer des personnages étonnants et attachants. Le plus célèbre des commissaires vargassiens, Jean-Baptiste Adamsberg, et son acolyte, Adrien Danglard, constituent des personnages récurrents des ouvrages de l’auteur. Les livres de Fred Vargas sont traduits dans une quarantaine de pays et sont adaptés au cinéma ou la télévision.

Médiéviste et titulaire d’un doctorat d’histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéologie au CNRS. Primés à plusieurs reprises, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie.

Drame, Fantastique, Frisson horreur, Thriller psychologique

Les croassements de la nuit

de Douglas Preston & Lincoln Child
Poche – 4 mai 2016
Éditeur : J’ai lu

Medicine Creek, localité paisible du Kansas. Quand le shérif Nazen découvre le cadavre dépecé d’une inconnue au milieu d’un champ de maïs, il se demande s’il ne rêve pas : le corps est entouré de flèches indiennes sur lesquelles ont été empalés des corbeaux. OEuvre d’un fou ? Rituel satanique ? Il faut le flair de Pendergast, l’agent du FBI, pour comprendre que cette sinistre mise en scène annonce une suite.L’épouvante saisit les habitants de la petite ville, mais pour Pendergast, il ne fait pas l’ombre d’un doute que le tueur est l’un d’eux…

Quel plaisir de retrouver une nouvelle fois l’univers de Douglas Preston et Lincoln Child, ainsi que leur fascinant inspecteur Pendergast… Avec Les croassements de la nuit, je me suis replongé avec bonheur dans une enquête sombre, inquiétante et totalement addictive.

Dès les premières pages, l’atmosphère m’a happé. Un crime sauvage est découvert au milieu d’un champ de maïs, dans une petite ville agricole perdue au cœur de l’Amérique profonde : Medicine Creek. Très vite, la tension devient palpable. Pendergast, officiellement en repos après les événements de La chambre des curiosités, se retrouve malgré lui entraîné dans cette affaire aussi brutale qu’inexplicable.
J’ai adoré le décor choisi par les auteurs. Cette campagne américaine, conservatrice et refermée sur elle-même, cache sous ses apparences tranquilles une foule de secrets et de rancœurs. Les fermiers luttent pour survivre face à l’industrie agroalimentaire, les marginaux sont rejetés, et chacun semble dissimuler quelque chose.

Comme toujours avec Preston et Child, les descriptions sont extrêmement précises. Les scènes de crime, notamment, sont détaillées avec un réalisme parfois glaçant. J’avais l’impression d’être aux côtés de Pendergast, au milieu des champs, de la poussière et des silences lourds de menace.
Mais ce qui m’a particulièrement marqué dans ce roman, c’est la présence de Corrie Swanson. Cette adolescente autochtone, rebelle, abandonnée par son père et vivant avec une mère alcoolique dans un mobile-home, apporte une vraie fraîcheur au récit. Derrière son insolence et son humour, elle cache une profonde solitude qui m’a beaucoup touché. La relation qui se construit entre elle et Pendergast fonctionne merveilleusement bien. Elle devient peu à peu son assistante improvisée, le conduisant dans ses investigations à travers la région. Ensemble, ils vont fouiller le passé trouble des habitants de Medicine Creek afin de comprendre qui se cache derrière ces meurtres atroces.

L’enquête est haletante, tendue du début à la fin. Le suspense monte progressivement jusqu’aux derniers chapitres, particulièrement oppressants. Entre superstitions indiennes, secrets enfouis et horreurs indicibles, les auteurs construisent un thriller redoutablement efficace.

Impossible pour moi de refermer ce livre avant d’en connaître le dénouement.
Les amateurs de Pendergast retrouveront ici tout ce qui fait le charme de la série : une ambiance sombre, une intrigue intelligente, des personnages marquants et ce mélange si particulier entre enquête classique et étrangeté presque surnaturelle.

Une aventure captivante, inquiétante et terriblement divertissante.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Le légiste releva le drap très lentement, laissant apparaitre le cadavre gonflé de Stott dont les chairs se détachaient des os.
Hazen avait détourné machinalement les yeux; honteux, il se força à regarder le corps. Il avait vu pas mal de choses répugnantes dans sa vie, mais jamais rien d’aussi éprouvant. la peau s’était déchirée au niveau du torse, comme si elle avait rétréci, laissant échapper des lambeaux de chair. »

« Dans toutes les enquêtes qu’il lui avait été donné de mener par le passé, l’inspecteur s’était toujours efforcé de comprendre son adversaire afin de mieux anticiper ses réactions, mais cela lui était impossible dans le cas présent. La logique du meurtrier ne correspondait à aucun schéma connu, et il ne s’était jamais senti aussi éloigné de la psychologie d’un assassin. Pour la première fois de son existence, l’inspecteur Pentergast se sentait démuni. »

« Corrie, était au bord des larmes. pour une fois que sa vie l’intéressait, pour une fois qu’elle rencontrait une personne digne de respect et d’admiration, pour une fois qu’elle prenait tout simplement plaisir à ce lever le lever le matin, voilà qu’on la renvoyait à la médiocrité de son quotidien. Malgré tous ses efforts, elle ne put empêcher une larme de rage et d’impuissance de rouler sur sa joue. Elle s’empressa de l’essuyer du revers de la main. »

« Smit Ludwig, installé au comptoir chez Maisie, remuait machinalement sa cuillère dans sa tasse de café. Il avait à peine touché sa tourte de viande. Il était plus de six heures et il n’avait pas encore rédigé une ligne. Cette histoire le dépassait, ou bien alors c’est qu’il ne faisait pas le poids. À force de faire le compte rendu des foires agricoles et autres chiens écrasés, il avait peut-être perdu la main. Si tant est qu’il l’ait jamais eue. »

« Elle lui tendit le livre et Pendergast eut le temps d’entrevoir l’illustration. Le livre était tout taché et déchiré, mais l’inspecteur reconnut aussitôt un tableau qu’il ne connaissait que trop bien. Il recula d’un pas, saisi par cette révélation. »

Le duo américain formé par Douglas Preston et Lincoln Child a bâti, en près de trente ans de carrière, un univers aussi cohérent que foisonnant, dominé par l’agent spécial Pendergast et agrémenté de personnages hauts en couleur tels que Gideon Crew, Nora Kelly ou encore Constance Greene, entre autres. Leurs romans sont devenus des classiques du thriller contemporain et se prêtent particulièrement bien au format audio.
Un duo d’auteurs devenu une véritable marque

Douglas Preston est né en 1956 à Cambridge, dans le Massachusetts. Avant de se consacrer pleinement à l’écriture, il travaille de nombreuses années au musée américain d’Histoire naturelle de New York. Ce décor, qu’il connaît intimement, deviendra le théâtre de certains des plus grands frissons de leur œuvre, à commencer par « Relic ».

Lincoln Child, né en 1957 dans le Connecticut, est d’abord éditeur chez St. Martin’s Press, où il lance notamment une collection dédiée à l’horreur. Il devient ensuite analyste, puis se consacre lui aussi à l’écriture. La rencontre entre les deux hommes débouche, au milieu des années 1990, sur un projet commun : un thriller se déroulant dans les coulisses d’un grand musée new-yorkais.

Ce sera « Relic », publié en 1995, et rapidement traduit en français. Avec ce premier roman, Preston & Child posent les bases de ce qui deviendra leur signature : un mélange de roman policier, de thriller scientifique et d’horreur, porté par un sens aigu du rythme et du suspense. C’est aussi la première apparition d’Aloysius Pendergast, agent du FBI au look de gentleman du Sud, qui deviendra le fil rouge d’un vaste cycle romanesque.

Depuis, le duo a publié plusieurs dizaines de titres, dont une majorité de thrillers centrés sur des crimes mystérieux, des expériences scientifiques qui dérapent et des secrets enfouis qui ressurgissent au pire moment.

Fantastique, Frisson horreur, Noir, Psychologie, Thriller

Le Voyage en Ouralie

La Saga de Newtown III
de Martine Chifflot
Broché – Broché – 12 mars 2026
Éditions : Éditions localement transcendantes

Ce roman fantastique nous transporte en Ouralie, un royaume pacifié que des disparitions en série désolent depuis quelque temps. Qui viendra à bout du mal qui s’est abattu sur l’Esternie et qui menace la paix des États Fédérés ? Les lecteurs rencontreront Helda, Franck, Gina, Wladimir Alevisky et tous les autres gardiens du sanctuaire dans des situations inextricables, confrontés aux manigances sophistiquées des pouvoirs occultes criminels.
Des aventures extraordinaires et des personnages hors du commun attendent à chaque page, au gré d’un récit télescopique qui nous embarque dans toutes les dimensions. La littérature policière fantastique trouve ici son acmé en convoquant les figures les plus saisissantes de l’imaginaire, des tréfonds infernaux aux plus paradisiaques séjours. C’est un livre vertical qui déploie les plis et les replis de récits enchâssés et de secrètes résonances. Frissons et sensations fortes garanties.

À propos de La Maison des Innocents :
« J’ai vraiment été très surpris, et ce, à de nombreuses reprises.
Je crois n’avoir jamais lu à ce jour, un roman du genre d’une telle qualité. »
J-P Dos Santos

J’ai eu la très belle surprise d’être contacté il y a quelques jours par Cyril Soler-Bonnet des éditions localement transcendantes pour me proposer la lecture du troisième volet de la saga de New Town, de Martine Chifflot, “Le Voyage en Ouralie”. Mais la “belle” surprise ne s’est pas arrêtée là…
En effet, j’avais déjà vu mon nom sur certaines couvertures de romans. Mais là, c’est une véritable émotion qui m’a emporté en le voyant figurer, non pas en tant que graphiste cette fois, mais en tant que lecteur !

Il y a des lectures qui marquent, et d’autres qui vous happent sans retour. Le Voyage en Ouralie, appartient clairement à la seconde catégorie. Après avoir découvert La maison des innocents puis Les Gardiens du Sanctuaire, je ne m’attendais pas à être de nouveau embarqué avec une telle intensité…
ni à vivre une émotion aussi personnelle

Je dois l’avouer, depuis quelques années j’avais mis de coté les sagas fantastiques et horrifiques pour des romans plus contemporains. Pourtant, ici, tout m’a saisi. L’écriture est d’une précision remarquable, exigeante, presque ciselée. Les phrases s’étirent, les chapitres s’enchaînent, et je me suis souvent retrouvé à chercher, sur quelques lignes, à quel personnage j’étais en train de m’attacher. Cette construction singulière participe à l’immersion totale. J’ai même enrichi mon vocabulaire, découvrant des termes rares comme “anatopique”, qui désigne un monde analogue au nôtre.

Mais plus j’avance dans cette saga, plus je suis bousculé. Le récit est d’une violence extrême, sans concession. Certaines scènes sont difficiles, dérangeantes, parfois insoutenables. Pourtant, rien n’est gratuit. Tout s’inscrit dans une logique sombre et cohérente, où le fantastique se mêle au pire de l’humanité. Ici, les ombres dominent, pesantes, et les thématiques abordées, le cannibalisme, le trafic d’organes, satanisme, renforcent cette atmosphère oppressante.

En Ouralie, ce monde imaginaire si proche du nôtre, les disparitions se multiplient. Hommes, femmes, enfants… nul n’est épargné. Helda, inspectrice déterminée, accompagnée d’une équipe d’élite, poursuit un combat qui dépasse l’entendement. Il ne s’agit plus seulement d’enquêter, mais de lutter contre des forces obscures, contre des réseaux impensables mêlant trafic, rituels et perversions. C’est une guerre silencieuse entre ceux qui défendent l’humanité et ceux qui cherchent à la détruire.

Avec ce troisième volet, Martine m’entraîne encore plus loin, dans une descente presque hypnotique. J’ai été captivé, troublé, parfois même mal à l’aise. Et malgré le cadre imaginaire, certains noms, certaines résonances m’ont semblé étrangement familiers, comme un écho troublant à notre propre réalité.

Je referme ce livre encore sous le choc. Une lecture puissante, dérangeante, une œuvre noire, intense, qui confirme tout le talent d’une autrice qui maîtrise son univers avec une redoutable intelligence.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« LE LENDEMAIN des verdicts, un terrible orage avait éclaté au cours de la nuit. La ville s’en était trouvée purifiée, lavée, mais aussi remuée de fond en comble. Les habitants avaient craint, pendant un moment, que l’apocalypse ne fût en cours, l’intempérie s’était révélée tempête et des toitures avaient été arrachées. Les plus gros dégâts s’étaient produits sur les rives de l’Hedson, où de nombreuses masures avaient été foudroyées. Le fleuve avait brutalement grossi et ses rives avaient été submergées, les flots emportant arbustes et terres au large, vers l’océan, qui, furieux, avait aussi menacé les abords lointains de la cité. De mémoire humaine, jamais pareille intempérie n’avait assailli la capitale et tous les New-Towniens avaient connu la peur qui s’empare des cours à l’approche de la fin des temps. »

« Elle partageait les inquiétudes du président Sunert à ce propos car, dès sa nomination ministérielle, ils s’étaient tous deux appliqués à démanteler le réseau des Manipulateurs du Temps, dont les attaques climatiques avaient dévasté plusieurs États et mis les populations en péril. Les opérations avaient été rapidement menées et, grâce à l’efficacité redoutable de Helda, les installations mortifères avaient été détruites tandis que leurs ingénieurs et leurs techniciens avaient été incarcérés dans la prison administrative, où ils connaîtraient une reprogrammation irréversible, à moins d’être condamnés pour haute trahison et sabotage. »

« Il lui semblait subir un arrachage général de tous les organes et celui de son cœur causait évidemment la plus mortelle souffrance, sa poitrine ouverte laissait passer le cœur palpitant et sanguinolent que des mains avides attrapaient, récupérant le sang au passage dans des réservoirs blanchâtres et transparents qui s’assombrissaient au fur et à mesure de leur remplissage. Les officiants murmuraient des formules incompréhensibles et un gigantesque affairement secouait tous ces lieux que les ricanements démoniaques emplissaient aussi d’une odieuse vague sonore. »

« Un homme avait jailli de l’arrière du véhicule et l’avait plaquée contre le côté gauche de l’engin. Le conducteur avait secondé son complice et, tous deux la soulevant, ils l’avaient enfournée dans le véhicule, basculée sur une couverture et bâillonnée avec un chiffon humide qui empestait le chloroforme. Elle avait alors glissé dans un sommeil opaque que des rêves effrayants traversaient par intermittences. »

« Mais où suis-je ? Où sont mes parents, mes amis, mon fiancé ? Vous m’avez kidnappée ! Comment puis-je les rejoindre ? Laissez-moi partir. »

Écrivaine, autrice et réalisatrice de documentaires et de fictions, Martine Chifflot signe son troisième thriller romanesque “Le Voyage en Ouralie” de la saga de New Town, après “La Maison des Innocents” et “Les Gardiens du Sanctuaire”, dans le prolongement de son exploration du fantastique et de la criminalité.

Docteure en philosophie (HDR) et professeure agrégée honoraire de l’Université, elle investit toutes les potentialités de l’écriture littéraire ou cinématographique. Spécialiste de l’oeuvre de Lovecraft, elle lui a consacré de nombreux travaux, théoriques et filmiques.

Philosophe, traductrice (sanskritiste, latiniste), elle compose aussi des ouvrages de poésie (« Chants Journaliers », « Assises du Temps », etc.) qu’elle met en voix et en scène.

Docteure habilitée à diriger des recherches en philosophie, professeure agrégée honoraire de l’Université Lyon 1, elle se consacre à la composition de livres et à la réalisation de films.
Ses recherches et ses œuvres ressortissent à la métaphysique, à l’éthique et à la connaissance des religions.

Elle a créé, en 2003, le Festival de Bourgogne du Sud, où elle expérimente écritures et rencontres, à l’intersection des arts visuels et sonores.

La maison des innocents
https://leressentidejeanpaul.com/2023/10/26/la-maison-des-innocents/

Les Gardiens du Sanctuaire
https://leressentidejeanpaul.com/2023/11/04/les-gardiens-du-sanctuaire/

Amour, Anticipation, Émotion, Drame, Dystopie, Fantastique

Nouvelle Vie™

de Pierre Bordage
Poche – 26 mai 2004
Éditeur : ATALANTE

Bienvenue dans ces mondes qui seront peut-être bientôt le nôtre. Tout s’y vend, tout s’y achète, jusqu’au patrimoine génétique et l’être humain qui le contient. Faites confiance au marché comme à ceux qui le gouvernent. D’ailleurs ils se sont emparés des technologies nouvelles. Tous les clonages sont possibles, la nature humaine et la vie dérivent… Qu’importe si les sociétés se délitent, si des territoires d’exclus s’étendent d’où la violence remonte, si le pouvoir des groupes financiers convoque des armées d’adolescents pour son profit ? Il y a encore moyen de survivre dans un monde virtuel ou de prendre racine… dans un potager. Bon séjour dans une humanité en déroute. Mais s’il reste  » l’amour qui meut le soleil et les autres étoiles « , un monde bien ordonné commencerait-il par soi-même ? Douze nouvelles et un préambule : le premier recueil de Pierre Bordage.

Mon dernier Ressenti de 2025 ne pouvait être qu’un hommage.
Un hommage à Pierre Bordage, un écrivain que j’ai découvert il y a plus de vingt-cinq ans avec Les Fables de l’Humpur. Un choc à l’époque. Un monde fantastico-médiéval sombre, peuplé de créatures hybrides, dans lequel j’avais déjà senti cette angoisse sourde face à un monde en perdition.
Pour moi, Pierre était un grand. Un très grand écrivain. Parti bien trop tôt.

Ses romans m’ont toujours embarqué ailleurs, souvent dans des futurs peu réjouissants, mais jamais gratuits. À travers l’anticipation et la science-fiction, il questionnait notre rapport au progrès, à la biotechnologie, à l’argent, au pouvoir. Des sociétés dominées par la rentabilité, parfois totalitaires, souvent inhumaines. Des mondes qui faisaient froid dans le dos parce qu’ils semblaient terriblement plausibles.

Nouvelle Vie™ est un recueil de douze nouvelles, ciselées avec une précision redoutable. On y retrouve tous les thèmes qui lui sont chers. La manipulation génétique, le clonage, la quête d’une humanité dite « parfaite », l’aliénation technologique, la marchandisation du vivant.
Au fil des pages, j’ai traversé des univers tantôt intimistes, tantôt désespérés, toujours marqués par l’oppression d’individus écrasés par des entités devenues aveugles à toute notion d’éthique. Ici, l’homme devient artificiel pour frôler l’immortalité. Là, il est surveillé, pucé, contrôlé. Ailleurs, il se perd dans des mondes virtuels ou se dissout dans des sociétés ultra-industrialisées.
Une question revient sans cesse : l’homme est-il encore libre ?

La nouvelle n’était pas le format de prédilection de Pierre, lui qui excellait dans les grandes sagas, mais son talent de conteur opère pleinement.

Ces textes font réfléchir, dérangent, inquiètent. Ils nous tendent un miroir peu flatteur de notre avenir possible. Fiction ? Peut-être. Avertissement ? Sûrement.
Il nous invite à ne pas détourner le regard, à rester maîtres de notre destin, à lutter sans accepter la facilité de nos sociétés consuméristes et numérisées.
La lecture de ces nouvelles pourra vous donner froid dans le dos et un certain pessimisme envers notre espèce, ses textes vous mettront forcément face à notre propre réalité.
Mais derrière la froideur des systèmes, il y a toujours l’humain. Ses failles, ses peurs, mais aussi l’amour, qui résiste encore…

Merci Pierre, pour ces mondes, pour ces alertes, pour ces histoires profondément humaines.
Je ne suis pas prêt de t’oublier. J’ai encore une dizaine de tes romans dans ma PAL et me connaissant il ne serait pas surprenant que j’en ajoute d’autres encore…
Je ne sais pas exactement où tu es parti, mais j’espère vraiment que tu profites de tes nouveaux acquis !
On reste en contact…

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Ils se présentèrent à cinq heures du matin. Un homme et une femme vêtus d’uniformes gris perle. Des envoyés du Nouvel Éden, sans doute. Il ne parvint pas à leur donner un âge – difficile, d’ailleurs, de donner un âge aux habitants du Nouvel Éden, originaires pour la plupart des régions de l’Amérique du Nord, de l’Europe et de l’Australie; ils ne quittaient que rarement les cités flottantes dans lesquelles ils s’étaient retirés des dizaines d’années plus tôt. »

« La femme sonna de nouveau puis sortit d’une poche de son uniforme un passe, une clef électronique qui décodait et forçait n’importe quelle serrure. Un petit bijou de technologie réservé aux keufs et autres cerbères assermentés du bas-pays. Il s’agissait donc d’une visite domiciliaire officielle. Il valait mieux leur ouvrir plutôt que les laisser flinguer en toute légalité la serrure octopussy – deux mille euros le système de sécurité, huit serrures, huit codes, huit barrières pour le visiteur indélicat. Il activa le micro extérieur. »

« “Vous êtes en train de me dire que… que votre compagnie a breveté le génome de mes parents ?”
La femme lui retourna une moue d’encouragement, la moue décernée par un professeur à un élève sur le point de résoudre une équation difficile.
“Mais… on n’a pas le droit d’acheter les êtres humains…”
En même temps qu’il prononçait ces mots, la vérité s’imposa à lui, terrible, inconcevable.
“Tout est à vendre, monsieur Quint. Depuis l’affaire Erkhan, en 2023, les Nations unies ont admis le principe du brevet du génome humain. À condition que ce même génome présente une particularité remarquable et concoure au progrès de l’humanité.” »

« Des larmes roulaient sur ses joues. À l’idée de ne plus la revoir, de ne plus la serrer dans ses bras, de ne plus se repaître de ses mots, de ses sourires, de ses bouderies, il faillit s’écrouler sur son lit. Il éteignit comme il le put une nouvelle flambée de rage. Il n’avait pas le droit de se révolter. Ce foutu contrat et ses clauses de pénalité. Il s’habilla avec des gestes maladroits, dépecé déjà par les regrets, sortit de la chambre, s’avança d’une allure chancelante vers les deux employés de la Vie™.
“Je suis prêt…” »

Pierre Bordage est né en janvier 1955 à la Réorthe, en Vendée. Après une scolarité sans histoire, neuf ans de karaté et quelques cours de banjo, il s’inscrit en lettres modernes à la faculté de Nantes et découvre l’écriture lors d’un atelier en 1975. Il n’a encore jamais lu de SF, lorsqu’il est amené à lire pour une dissertation Les chroniques martiennes de Ray Bradbury, qui est une véritable révélation. Découvrant à Paris un ouvrage d’Orson Scott Card édité par l’Atalante, il propose Les guerriers du silence à l’éditeur qui l’accepte. Il a publié depuis de nombreux ouvrages, qui bénéficient de la reconnaissance des amateurs et des professionnels de la science-fiction à travers notamment le Grand Prix de l’Imaginaire ou le prix Bob Morane.

Les fables de l’Humpur
https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/24/les-fables-de-lhumpur/

Émotion, Drame, Fantastique, Polar historique, Suspense

Les disparus de Blackmore

de Henri Lœvenbruck
Broché – 23 février 2023
Éditeur : XO

Octobre 1925. À Blackmore, une île coupée du monde au large de Guernesey, meurtres et disparitions sèment la terreur. Alors que la police piétine, Lorraine Chapelle, première femme diplômée de l’Institut de criminologie de Paris, est appelée en renfort. Cette cartésienne irréductible va devoir mener l’enquête aux côtés d’Edward Pierce, un Britannique spécialisé dans les sciences occultes qui se présente comme  » détective de l’étrange « .

Ensemble, ils affrontent les plus sombres secrets de Blackmore : les statues énigmatiques disséminées sur l’île, la rumeur d’un culte maléfique qui sévirait dans l’ombre, et ce vent lancinant, le murmure des brumes, qui ne cesse jamais. Entre mensonges et confidences, ce duo improbable devra démêler le vrai du faux dans une course contre la montre diabolique.

Un thriller palpitant et mystérieux dans la lignée de H.P. Lovecraft et d’Agatha Christie

Voyager avec Henri Lœvenbruck, c’est accepter de se laisser happer par son imaginaire. Avec Les disparus de Blackmore, j’ai embarqué pour les années 1920, sur une île anglo-normande fictive, et j’ai vécu une expérience de lecture à la fois dépaysante, troublante et exaltante.

Dès les premières pages, j’ai été séduit par ce duo improbable. Lorraine Chapelle, jeune parisienne brillante et audacieuse, première femme diplômée de l’Institut de criminologie, et Edward Pierce, détective de l’étrange, érudit, rêveur et ouvert à toutes les énigmes de l’ésotérisme. Leur association m’a semblé évidente et leurs échanges savoureux m’ont souvent arraché des sourires. Leur complicité est un des moteurs les plus réjouissants de ce roman, mais pas que…

Blackmore, c’est bien plus qu’une enquête. C’est une atmosphère. Légendes celtiques, superstitions, religion, peurs enfouies, horreurs à peine dicibles, tout se mêle pour créer une ambiance à la fois inquiétante et fascinante. On y trouve du mystère à chaque page, une tension permanente, et un souffle d’épouvante qui plane jusque dans les détails les plus infimes. Je me suis souvent dit qu’Henri avait pris un plaisir fou à inventer cette histoire. Les décors minutieux, les petites touches d’humour, l’importance donnée à ses passions (ah, ces motos ! 😊), et même le soin de glisser des expressions d’époque pour nous plonger encore plus profondément dans le récit. Comme toujours, j’ai appris, découvert, nourri ma curiosité.

Des disparitions mystérieuses, une île coupée du monde battue par un ven qui ne cesse de souffler, des habitants terrorisés, tout contribue à faire monter une angoisse sourde. Le roman m’a tenue en haleine du début à la fin, avec un suspense qui ne faiblit jamais. Et puis, il y a cette conclusion… Un véritable feu d’artifice, un bouquet final éblouissant, qui m’a fait totalement oublier le monde réel pendant quelques instants.

Henri Lœvenbruck est décidément un magicien, il invente des histoires qui m’enveloppent, des émotions qui me transpercent.
Avec Les disparus de Blackmore, il signe un roman captivant, érudit et profondément envoûtant.

÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« C’est en voyant se dessiner, à travers le brouillard, les contours de l’île de Blackmore que, au soir du samedi 24 octobre 1925, Lorraine Chapelle entendit pour la première fois ce son si singulier qui allait la hanter des jours durant. WI-IH-ISH… Les gens d’ici l’appelaient le murmure des brumes. Il résonnait en toute saison dès que le vent se levait de la Manche pour se faufiler entre les blocs de granite de l’île, produisant ce sifflement sinistre, comme autant de plaintes échappées des bouches torturées de mille fantômes. WI-IH-ISH… Lancinant, obsédant, il semblait ne jamais s’éteindre. Il n’y avait guère que le bruit d’un orage pour le faire oublier un instant. »

« Il régnait dans la grande pièce une atmosphère si paisible, si suspendue, qu’il en émanait quelque chose de mystérieux.
On se fût dit dans quelque histoire extraordinaire d’Edgar
Allan Poe, où le silence et le calme précèdent souvent l’irruption de l’étrange. L’écho lointain de la voix de la grande Bessie Smith sur le gramophone, le cliquetis de l’horloge, le clapotis de la pluie contre les carreaux de verre, le crépitement des flammèches qui s’échappaient de la cheminée, ces petites virgules dans le silence, le vacillement des lampes à pétrole, l’odeur du feu, du vieux cuir et des tissus emplis de poussière… »

« — Missionnée ? Mais à quel titre ?
— Celui de détective privée.
— Détective ? Une femme ? s’étonna le connétable avec aplomb, comme si son étonnement eût été légitime.
Le pauvre homme ignorait que cette petite phrase venait de sceller son sort à tout jamais.
— Il n’est pas plus étonnant de voir une femme détective qu’un homme totalement crétin, vous savez ?
— Pardon ?
— Dites à M. le juge que j’aimerais le voir, et allez jouer avec des cubes, s’il vous plaît.
Décontenancé, le connétable se mit à bégayer bêtement en la dévisageant, les yeux écarquillés.
— Mais… je… enfin… des cubes ? Quels cubes ?
Lorraine fit de grands gestes explicites.
— Vous Parker, moi Chapelle. Vous chercher juge.
M. Parker, qui était resté assis jusqu’alors, se dressa d’un bond, l’air fâché et menaçant. »

« Lorraine et Edward échangèrent un regard perplexe. En vérité, cet entretien calamiteux ne leur avait certes apporté aucune réponse, mais il scellait leur collaboration. À cette minute précise, le sort avait fait de ces deux étonnants investigateurs un couple bien plus redoutable que le juge n’eût pu l’imaginer. »

Henri Loevenbruck est né en 1972 à Paris. Fils d’enseignants, il grandit dans le quartier de la Nation et hérite de ses parents d’une passion pour la culture anglo-saxonne. À 25 ans, après des études littéraires, il épouse d’ailleurs une Anglaise et part vivre avec elle en Angleterre puis ils reviennent en banlieue parisienne. Après quelques pas dans le journalisme et la musique, au milieu des années 90, amoureux des littératures de l’imaginaire, il fonde Science-Fiction Magazine avec Alain Névant, un ami d’enfance. Après avoir tenu le poste de rédacteur en chef de ce magazine pendant plusieurs années, il décide ensuite de se consacrer pleinement à l’écriture. Il partage aujourd’hui son temps entre les romans et les scénarios, avouant son penchant pour le thriller investigatif, la Fantasy et le roman d’aventure en général.

J’irai tuer pour vous
https://leressentidejeanpaul.com/2019/02/05/jirai-tuer-pour-vous-de-henri-loevenbruck/

La Moïra
https://leressentidejeanpaul.com/2020/05/07/la-moira/

Le Loup des Cordeliers
https://leressentidejeanpaul.com/2021/02/09/le-loup-des-cordeliers/

Le Mystère de la Main rouge
https://leressentidejeanpaul.com/2021/02/16/le-mystere-de-la-main-rouge/

Émotion, Drame, Dystopie, Fantastique, Thriller

TIME* OUT

de Andreas Eschbach
Broché – 23 janvier 2014
Éditeur : Atalante

« Internet, c’est du passé. Le 8 juin à huit heures, entrez dans l’avenir ! »

C’est en ces termes que FriendWeb annonce le lancement mondial du Lifehook, sa nouvelle interface neuronale de communication en réseau. Succès immédiat : les candidats se pressent dans les centres spécialisés pour se faire poser l’indispensable implant.

Mais derrière FriendWeb la Cohérence est à l’œuvre et elle s’étend. N’a-t-elle pas résolu d’absorber aussi le président des États-Unis? Que faire alors ?

Christopher Kidd est seul à défendre sa ligne d’action, convaincu que son mystérieux correspondant P.O-Man détient sans le savoir des informations capitales pour la lutte contre l’entité collective. Faut-il aussi qu’il parte seul à la bataille? Pas tout à fait puisque c’est avec Serenity qu’il entreprend une course contre la montre qui le mène d’Arizona en Bretagne puis à Londres. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?

Time* Out conclut la trilogie de la Cohérence.

Ce dernier tome continue d’explorer les enjeux vertigineux liés aux implants cérébraux, devenus ici un choix assumé par une humanité en quête de connexion absolue. Cette fusion des esprits fait froid dans le dos, mais elle pose une vraie question. Que sommes-nous prêts à sacrifier pour ne plus être seuls ?

J’ai beaucoup aimé la maturité du propos. L’auteur ne diabolise pas la technologie, il nous pousse simplement à réfléchir.
Brad, ce garçon populaire qui refuse de se connecter au Lifehook, devient le symbole d’un libre arbitre en sursis. Mais à quel prix ? Même l’amour devient conditionnel.
Christopher, quant à lui, doute, résiste, puis part en quête d’un dernier espoir, retrouver P.O-Man. Ce road-trip numérique entre l’Arizona, la Bretagne et Londres sert de colonne vertébrale à un roman qui reste profondément humain malgré son propos technologique. Les tensions internes au Hide Out, le bunker des résistants, sont très bien rendues. Comment lutter quand le monde entier accepte volontairement ce contre quoi vous vous battez ?

Et puis il y a cette sensation étrange, en refermant le livre.
Un final un peu expédié, presque sec. Mais finalement plus j’y pense, plus je me dis qu’il ne pouvait en être autrement. Cette brièveté finale est un miroir de ce que vivent les personnages dans un monde qui change vite, beaucoup trop vite, un avenir qu’on n’a plus le temps d’apprivoiser. Je ferme les yeux, puis me lève et ouvre la fenêtre… Je respire un bon coup. C’est ça, beaucoup trop vite…

Un roman intense, intelligent, qui risque de me poursuivre un moment.
Une lecture nécessaire.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« C’était en réalité un piège de la Cohérence. L’homme les avait menacés d’un pistolet et Serenity l’avait assommé à l’aide d’une planche en bois trouvée dans le coffre de la voiture de son frère Kyle. Elle avait agi avec une détermination rageuse qui stupéfiait encore Christopher chaque fois qu’il y repensait. Lui-même en aurait probablement été incapable. »

« Les “Upgraders” ne sont pas télé-guidés, ils font partie de la Cohérence. Les puces connectent directement leurs cerveaux les uns aux autres. »

« Serenity dévisagea discrètement Christopher qui écoutait le rescapé d’un air impassible. Au début, quand elle ne le connaissait pas encore très bien, ses manières de sphinx avaient le don de la glacer. Depuis, elle avait compris qu’il s’agissait d’un mécanisme de défense. C’était sa manière de ne pas se laisser affecter par les menaces qui planaient sur lui.
– Monsieur Burns, reprit Jeremiah, on vous a implanté une puce qui a fait entrer votre cerveau en connexion avec une entité virtuelle composée de quelque cent mille autres cerveaux. Nous appelons cette entité la Cohérence. Ce nom vous dit-il quelque chose ? »

« Au même instant, il activa ses deux puces.
Entrer dans le champ était une expérience indescriptible. Il avait l’impression d’être propulsé en un lieu dont les paysages se composaient de données et où nul chemin n’était nécessaire car une pensée suffisait pour changer de place. D’ailleurs, la notion même de lieu était dépourvue de sens. Il se mouvait dans une lumière faite d’informations, surmontait d’invisibles remparts, esquivait des pièges dressés partout et nulle part à la fois, percevait des voix qu’il comprenait sans les entendre, des voix nombreuses qui pourtant n’en faisaient qu’une… En fin de compte, ces descriptions étaient fallacieuses car les mots pour décrire vraiment le champ n’existaient pas. »

Andreas Eschbach est un écrivain de science-fiction.

Il fait des études « classiques » dans le domaine aérospatial à l’Université technologique de Stuttgart avant de travailler dans cette ville, comme développeur en informatique, puis comme cadre dans une entreprise de conseil. Il fonde en partenariat une société de développement et de conseil informatique en 1993, dont il se retire quelques années plus tard pour consacrer plus de temps à l’écriture.

Sa première publication est une nouvelle, « Poupées », qui sort en 1991 dans le magazine informatique allemand « C’t ». Ses premières nouvelles sont publiées dans diverses revues littéraires allemandes.

En 1994, il décroche une subvention de la Fondation Arno Schmidt (réservée aux jeunes auteurs particulièrement doués) qui lui permet de se consacrer entièrement à son nouveau projet : « Des milliards de tapis de cheveux » (« Die Haarteppichknüpfer »). Avec ce premier roman, publié en 1995, il signe une entrée réussie sur la scène de la littérature, s’imposant d’emblée comme le chef de file de la science-fiction en Allemagne. Le succès rencontré par cette œuvre l’encourage à abandonner sa carrière dans l’informatique pour désormais vivre de sa passion : l’écriture. Traduit entre autres en français, tchèque, italien, polonais, espagnol et anglais, ce livre lui vaut une renommée internationale.

En 2001, son troisième roman, « Jésus video » (« Das Jesus Video », 1998), est adapté en téléfilm qui vaut à la chaîne allemande qui le diffuse des records d’audience, malgré sa piètre qualité. Le roman « Eine Billion Dollar » (2001) a fait l’objet d’une adaptation pour la radio allemande en 2003.

Figure majeure la littérature allemande avec pas moins d’une quinzaine de prix littéraires (dont le prestigieux Prix Kurd-Laßwitz du meilleur roman, décroché à cinq reprises), il est lauréat du Grand Prix de l’Imaginaire – Roman étranger 2001 pour « Des milliards de tapis de cheveux ».

Il s’est par ailleurs essayé à la littérature jeunesse, tout en restant bien sur dans son domaine de prédilection, la science-fiction.
Il est l’un des rares écrivains allemands à vulgariser l’écriture par le biais de séminaires et d’ateliers, en particulier à l’Académie fédérale d’éducation culturelle de Wolfenbüttel.

Andreas Eschbach vit depuis 2003 en Bretagne avec sa femme.

http://www.andreaseschbach.com/

BLACK* OUT
https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/26/black-out/

HIDE* OUT
https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/28/hide-out/

Émotion, Conte, Dystopie, Fantastique

Les fables de l’Humpur

de Pierre Bordage
Poche – 23 mars 2022
Éditeur : J’AI LU

Dans le pays de la Dorgne, des êtres mi-hommes, mi-animaux perdent peu à peu leur patrimoine humain et s’enfoncent lentement dans la régression animale. Parce qu’il ne supporte pas de voir la jeune Troïa qu’il aime livrée aux appétits collectifs lors de la cérémonie rituelle de reproduction, Véhir brise l’enclos de fécondité et s’enfuit en quête des derniers dieux humains de la légende. Lui, le grogne paysan, va accomplir ce chemin en compagnie de Tia, une jeune prédatrice hurle en exil.

Comme souvent avec Pierre Bordage, j’ai refermé Les fables de l’Humpur avec un sourire et une joie au cœur. Cet auteur a vraiment l’art de m’emmener ailleurs, de me faire voyager dans des mondes inattendus, toujours riches et imprégnés d’une imagination débordante.

Ici, il m’a transporté dans un univers fantastico-médiéval peuplé de créatures étonnantes, des êtres mi-hommes mi-animaux, régis par les lois immuables de l’Humpur. J’y ai fait la connaissance de Véhir, un “grogne”, à la fois homme et cochon, paysan vivant dans une communauté qui ne tolère aucun écart. Mais Véhir, lui, refuse de se plier à cette obéissance aveugle. Il s’enfuit et, au fil de son chemin, découvre la forêt, ses dangers, et surtout la rencontre avec un autre grogne marginal, qui bouleversera son destin.

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt ce héros en quête de lui-même, qui peu à peu s’affranchit de son héritage pour trouver sa propre voie. J’ai aimé voir comment les prédateurs, d’abord menaçants, apprennent à le voir autrement que comme une simple proie.

Ce qui me fascine toujours chez Pierre Bordage, c’est la force de son imaginaire et la richesse de son propos. Même quand j’avais du mal à visualiser certaines de ces créatures hybrides, j’étais totalement happé par l’histoire, par son souffle et sa profondeur.

Derrière cette fable, on retrouve des thèmes universels, le poids des croyances, la différence, la tolérance, le respect de l’autre. Des thèmes qui résonnent fort, portés par une écriture fluide, poétique et pleine de malice. J’ai pensé à Orwell (La ferme des animaux), à La Fontaine et à ses fables, mais aussi à ces contes intemporels qui ont baigné mon enfance et mon adolescence, qui, sous couvert d’animalité, nous parlent en réalité d’humanité.

Et puis il y a aussi cette romance inattendue, entre un grogne et une louve, qui apporte une tendresse particulière au récit. La fin, d’ailleurs, est à la hauteur de tout le chemin parcouru, émouvante, lumineuse, inoubliable.

Pierre Bordage signe encore une fois un roman unique, une fable humaniste qui me restera longtemps en mémoire.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Souvent les puissants prêchent la fausse vérité, Malheur à celui qui proclame la vérité vraie. »

« Ce n’est parce que les uns ripaillent les autres que les uns sont supérieurs aux autres […]. Un ordre invisible gouverne le monde, où les faibles ne sont pas toujours ceux qu’on croit. »

« Les couches de savoir s’empilent les unes sur les autres, nous empêchent de nous regarder au plus profond de nous-même, de dompter cette violence animale qui grossit à notre insu et finit par nous déborder. »

« Nous sommes tombés bien bas pour séparer les troïas de leurs petits, reprit Jarit en se secouant comme pour chasser ses souvenirs. La mère ne fournit pas seulement le lait à son nourrisson, elle arrose ses racines de tendresse, elle lui permet de se dresser vers les cieux comme un chêne ou un hêtre. »

« Ils avaient connu une civilisation magnifique, supérieure sur tous les plans à l’organisation des clans – il suffisait, pour s’en convaincre, de découvrir quelques-unes de leurs merveilles qui avaient résisté à l’œuvre destructrice du temps -, mais il s’était passé quelque chose, un événement, un désastre, qui les avait entraîné dans la chute. »

Pierre Bordage est né en janvier 1955 à la Réorthe, en Vendée. Après une scolarité sans histoire, neuf ans de karaté et quelques cours de banjo, il s’inscrit en lettres modernes à la faculté de Nantes et découvre l’écriture lors d’un atelier en 1975. Il n’a encore jamais lu de SF, lorsqu’il est amené à lire pour une dissertation Les chroniques martiennes de Ray Bradbury, qui est une véritable révélation. Découvrant à Paris un ouvrage d’Orson Scott Card édité par l’Atalante, il propose Les guerriers du silence à l’éditeur qui l’accepte. Il a publié depuis de nombreux ouvrages, qui bénéficient de la reconnaissance des amateurs et des professionnels de la science-fiction à travers notamment le Grand Prix de l’Imaginaire ou le prix Bob Morane.

Adolescence, Amour, Émotion, Fantastique

La Terre qui penche

de Carole Martinez
Poche – 6 avril 2017
Éditions : Folio

Blanche, la môme chardon, est-elle morte en 1361 à l’âge de douze ans comme l’affirme son fantôme ? Cette vieille âme qu’elle est devenue et la petite fille qu’elle a été partagent la même tombe. L’enfant se raconte au présent et la vieillesse écoute, s’émerveille, se souvient, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend. Veut-on l’offrir au diable pour que le mal noir qui a emporté la moitié du monde ne revienne jamais ? Un voyage dans le temps sur les berges d’une rivière magnifique et sauvage, la Loue, par l’auteur du Domaine des Murmures et du Cœur cousu.

J’ai refermé La Terre qui penche avec le sentiment d’avoir traversé un rêve sombre, un conte médiéval d’une beauté étrange. C’est le troisième roman de Carole Martinez que je lis, et encore une fois, elle m’a emporté ailleurs. Après Dors ton sommeil de brute, qui m’avait permis de découvrir un monde très personnel et Le Cœur cousu, qui m’avait laissé tellement de souvenirs incroyable, j’avais de nouveau envie d’être surpris, mais je ne m’attendais pas à ce voyage-là.

Je dois l’avouer, les premières pages m’ont dérouté. Le style me paraissait lourd, les phrases ciselées comme de la dentelle, demandaient de l’attention, le récit, dense et travaillé, m’obligeait parfois à revenir en arrière. Puis, peu à peu, mon esprit s’est laissé prendre par le rythme, happé par cette atmosphère particulière et romanesque, par cette langue poétique et ces tournures d’un autre temps. L’histoire, ancrée au Moyen-âge, a commencé à me murmurer ses secrets, et je n’ai plus lâché le livre.

Deux voix s’y répondent, deux femmes, “La vieille âme”, et “La petite fille”, Blanche. Elles sont à elles seules les piliers de cette histoire. Elles alternent, se complètent, et dessinent une fresque où se mêlent la rudesse de la vie médiévale et la magie des légendes. On croise des enfants-chien, l’ogre de la forêt qui ne s’intéresse qu’aux femmes… et d’autres créatures nées de l’imaginaire et de la peur. Entre réalité et surnaturel, la frontière est mince, comme elle devait l’être à l’époque.

“La petite fille” m’a particulièrement touché. Confrontée à la cruauté des adultes, aux non-dits, elle cherche à comprendre ses origines et finit par découvrir un frère, un père, une mère… Les révélations s’enchaînent, parfois brutales, mais toujours empreintes de cette poésie sombre qui caractérise l’auteure.

Il y a dans ce roman une force étrange, il nous parle de fragilité, de violence, d’amour et de rêves, tout en tissant une atmosphère envoûtante. Ce n’est pas un livre qu’on lit vite, mais qu’on savoure, mot après mot, comme on écouterait un vieux récit conté à la lueur des chandelles.

Réservé à un public averti peut-être, suite à certaines scènes qui pourraient heurter la sensibilité des plus jeunes, ce récit m’a entraîné dans cette poésie d’outre tombe où, on le comprends assez vite, les deux « âmes » se complètent.

Bravo Carole et merci… J’ai encore une fois été surpris et bouleversé.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« À tes côtés, je m’émerveille.
Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
Tu dors, ô mon enfance,
Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille.
Tout aurait dû crever quand tu as gagné ton trou, gamine,
Au lieu de quoi la vie a dominé, sans joie.
Seule la rivière a tenté quelque chose pour marquer ton départ, ma lumineuse. »

« Je cause ! Je sais bien que je cause. Je sais que je n’ai aucun secret pour qui dort à mes côtés et, comme une fille ne dort jamais seule, je suis un livre ouvert. Quoiqu’un livre, même ouvert, reste toujours fermé pour moi, puisque mon père se refuse à m’instruire, par peur que le diable ne s’insinue.
Il est filou, le diable, et agile, il se glisse dans les têtes par de toutes petites portes, un livre s’ouvre et le voilà qui pointe le bout de son nez entre deux pages. »

« Peut-être suis-je aussi vicieuse que le diable…
J’aimerais tant être un garçon et non une créature tellement fragile et mauvaise! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n’empêche l’esprit de virevolter, de s’égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt. »

Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.

Conte, Drame, Fantastique, Frisson horreur, Thriller psychologique

De fièvre et de sang

de Cédric Sire
Broché – 1 janvier 2010
Éditeur : Le Pré aux Clercs

Ils semblent se nourrir de sang. Leurs victimes sont retrouvées exsangues. Eva Svärta et le commandant Vauvert viennent enfin de mettre un terme aux agissements des frères Salaville. Mais les meurtres continuent, défiant toute logique. Les talents d’Eva, policière albinos dotée d’un instinct hors normes, vont la conduire aux frontières de la rationalité. Là où, à tout instant, les ténèbres menacent de s’ouvrir sous vos pieds, où votre propre reflet dans le miroir pourrait vous engloutir, où la part d’ombre qu’Eva porte en elle causera sa perte ou lui sauvera la vie…

Dès les premières pages, j’ai su que je ne refermerais pas ce livre avant d’en avoir arraché la dernière ligne. De fièvre et de sang m’a happé comme une bête dans l’ombre, m’a entraîné là où l’horreur côtoie le sacré, là où les monstres ont parfois un uniforme et les anges, un masque de porcelaine.

Tout commence dans une ferme isolée, au cœur de l’horreur. Une jeune fille, ligotée sur un matelas souillé, des miroirs brisés comme autant de reflets de folie, et deux frères dégénérés, plus fangeux que humains. Mais l’odeur de souffre va bien au-delà du simple fait divers, le surnaturel rôde. Et il a des crocs. Dans cette atmosphère saturée de peur et d’énigmes, deux figures se dressent, le commandant Vauvert, brute bourrue au cœur cabossé, et Eva Svärta, profileuse albinos, aussi fascinante qu’énigmatique, marquée dans sa chair et son esprit par un passé indicible. Le duo fonctionne à merveille, entre tension, ironie et complémentarité troublante.

Cédric Sire nous livre ici un thriller qui flirte avec le gothique et le fantastique (j’adore !!!), tout en gardant les pieds dans une enquête policière solide. L’écriture est vive, dense, parfois baroque, souvent cruelle. Elle convoque les ombres de Poe, des idées de Baudelaire, les cauchemars de Clive Barker. On sent les influences, mais la voix est bien celle de Cédric, brute, directe et très envoûtante.

Plus j’avançais, plus le roman m’entraînait vers l’abîme, un personnage étrange, un masque figé, des jeunes filles saignées, et cette question obsédante. “Et si la légende de la comtesse Erzsébet Báthory, n’en était pas une ?”

Le récit m’a glacé, et pourtant, j’en redemandais. Addictif, terrifiant, viscéral. C’est un roman qui vous attrape à la gorge, vous secoue, vous trouble, vous hypnotise… m’a hypnotisé…
Et quand vient la chute, magistrale, brutale, inattendue… j’ai refermé le livre, le souffle court, désarçonné…

Cédric Sire signe ici un chef-d’œuvre de noirceur et de tension. Une pépite pour ceux qui aiment les histoires qui saignent et les vérités qui dérangent.

Extraits :

« Quand ils l’avaient traînée de force ici, sans qu’elle ne puisse rien faire pour se défendre, quand ils lui avaient arraché ses vêtements un par un, jusqu’à ce qu’elle soit entièrement nue, et qu’ils l’avaient attachée à des sangles, solidement serrées autour de ses poignets et de ses chevilles, sur un matelas poisseux, elle avait encore cru qu’ils ne voulaient que la violer – et cette pensée était déjà insupportable -, mais au fond d’elle, là où l’âme ne se ment pas, elle le savait. Ses tripes le savaient. Ce qu’ils allaient lui faire quand ils reviendraient serait bien pire qu’un viol. »

« Aucun des deux frères ne se releva de la table d’autopsie. Cela n’empêcha pas la presse de leur trouver le surnom de “vampires de la montagne Noire” et de diffuser toute une cascade de descriptions, plus ou moins discutables, au sujet de la folie meurtrière qui s’était emparée de ces deux hommes.
Après tout, ils avaient tué plus de vingt jeunes femmes de manière particulièrement atroce, sur une période d’une année entière, et cela en toute impunité. Le mystère autour de ce qu’ils avaient bien pu faire de tout ce sang – et de la peau des visages, qu’on n’avait pas retrouvée – demeurait une source de spéculations quasi inépuisable. Une manne, pour les médias, de tous genres et de tous bords confondus. »

« Le soleil avait disparu depuis longtemps quand, derrière la baie vitrée, un éclair illumina le ciel. Les premières gouttes de pluie commencèrent à tinter contre les vitres, presque avec timidité. Puis le tintement devint rafale. La pluie se changea en orage, où il n’y avait plus aucune timidité. Juste la volonté de s’abattre, de frapper, avec une rage sans cesse accrue. »

« Le sang.
Tout ce sang.
Jailli de ce corps-là, désarticulé en travers de la table.
Le sang a éclaboussé les murs, la moquette, les fauteuils en cuir. Les projections ont atteint jusqu’à la baie vitrée. À la lueur des éclairs, il s’écoule, douce-ment, imitant la pluie au-dehors.
Tout ce sang merveilleux.
Cette éternelle source de pouvoir. »

……………………………

Sire Cedric, né le 24 octobre 1974 à Saint-Gaudens, est un écrivain français auteur de thriller.
Après des études d’anglais, il travaille quelques années dans le milieu de l’édition, du journalisme et de la traduction, tout en publiant dans les pages de magazines des nouvelles fantastiques et policières, fortement inspirées par des auteurs tels que Stephen King, Clive Barker ou encore Edgar Allan Poe.

Depuis 2005, il se consacre entièrement au métier d’écrivain, publiant des thrillers souvent teintés de surnaturel.

Il a reçu le prix Masterton pour son roman L’Enfant des cimetières et le prix Polar (festival de Cognac) pour son thriller De fièvre et de sang. En 2014, il reçoit le prix Littéraire Histoires de Romans pour son thriller fantastique, La Mort en tête.

Ses livres sont traduits en anglais, en polonais et en turc.

Il a également été vocaliste du groupe de death metal Angelizer.

Aujourd’hui, Sire Cedric vit et écrit à Toulouse.

Conte, Fantastique, Historique

La compagnie des menteurs

de Karen Maitland
Poche – 1 septembre 2011
Éditeur : Pocket

1348. La peste s’abat sur l’Angleterre. Rites païens, sacrifices rituels et religieux : tous les moyens sont bons pour tenter de conjurer le sort. Dans le pays en proie à la panique et à l’anarchie, un petit groupe de neuf personnes réunies par le plus grand des hasards essaie de gagner le Nord, afin d’échapper à la contagion. Bientôt, l’un d’eux est retrouvé pendu…
Alors que la mort rôde, les survivants vont devoir résoudre l’énigme de ce décès avant qu’il ne soit trop tard…

    « Il vous sera difficile de vous interrompre dans la lecture de ce roman très noir. »
    Psychologies

    Je viens de refermer La Compagnie des menteurs, de Karen Maitland, et je dois dire que ce roman m’a laissé une impression étrange, entre admiration et légère frustration.

    L’histoire se déroule dans une Angleterre médiévale d’un réalisme saisissant, en pleine épidémie de peste. Un groupe de neuf voyageurs se forme, chacun avec ses raisons, mais tous mus par un même but, fuir la maladie. Je fais ici la connaissance du narrateur, un marchand de reliques, et de ses compagnons, une galerie particulièrement étonnante où se mêlent un peintre et sa femme enceinte, un musicien et son élève, un magicien, une sage-femme, une enfant qui lit les runes, et un mystérieux conteur.

    Au début, le roman prend son temps. Je me suis doucement imprègné du décor, j’ai découvert peu à peu les personnages et les routes qu’ils empruntaient. Mais c’est dans la seconde moitié que les choses s’accélèrent : les morts s’enchaînent, et les secrets se dévoilent. L’ambiance de huis clos, cette impression que le danger rôde parmi eux, m’a rappelé Dix petits nègres d’Agatha Christie. Même si j’ai deviné certaines révélations avant la fin, cela n’a pas gâché mon plaisir. Ce n’est pas tant l’intrigue qui m’a captivé, mais l’atmosphère, le mystère, le mélange réussi entre histoire et surnaturel.

    Le côté fantastique est, à mes yeux, la grande réussite du livre. Il s’insère naturellement dans cet univers médiéval où les croyances tenaient lieu de vérité. C’est sans doute ce qui m’a le plus accroché, bien plus que l’aspect « thriller ». J’ai refermé le livre avec l’envie de le relire, de retrouver les indices disséminés au fil du récit. Et cette fin… j’ai hésité, mais finalement je ne lui ai pas donné mes 5 étoiles, il m’a manqué un soupçon d’émotion, une profondeur dans les sentiments qui aurait pu en faire un coup de cœur absolu.

    Cela restera une très belle découverte, et une belle porte ouverte vers l’univers de Karen Maitland, que je compte bien explorer davantage !

    ÷÷÷÷÷÷÷

    Extraits :

    « “C’est donc entendu, nous l’enterrerons vivante avec la bride de fer. Ça lui fera tenir sa langue.” L’aubergiste croisa les bras, soulagé qu’ils soient au moins parvenus à s’entendre sur cela.
    “Le fer contiendra tous ses blasphèmes. Il peut tout arrêter. C’est l’une des matières les plus puissantes pour résister au diable, après l’hostie et l’eau bénite. Bien sûr, ce serait mieux si nous en avions, hélas, nous n’en avons pas par les temps qui courent. Mais le fer fera tout aussi bon usage”. »

    « Il faisait nuit à mon réveil, c’était l’heure la plus sombre, juste avant l’aube, lorsque les chandelles se sont consumées et que les premiers rayons de soleil n’ont pas encore percé les fentes des volets. Mais ce n’est pas la froideur de la nuit qui me fit frissonner. Nous étions bien trop entassés les uns contre les autres dans la grange pour que quiconque sentît le moindre courant d’air. »

    « Nous devons tous gagner notre vie, dans ce monde et il y a autant de manières de le faire qu’il y a de gens. Comparé à d’autres, mon commerce pourrait être considéré comme respectable, et il ne fait aucun mal. Vous pourriez dire qu’il fait même du bien, car je vends de l’espoir, et c’est le plus précieux de tous les trésors. L’espoir est peut-être une illusion, mais c’est ce qui vous retient de sauter dans une rivière ou de boire la ciguë. L’espoir est un mensonge magnifique et il faut du talent pour le donner aux autres. Et à l’époque, en ce jour où soi-disant tout commença, je croyais sincèrement que la création de l’espoir était le plus grand de tous les arts, le plus noble de tous les mensonges. Je me trompais. »

    « Rien d’inhabituel à ce qu’un enfant reçoive une correction ; j’en avais déjà vu au moins une demi-douzaine ce jour-là – un coup de baguette sur des jambes nues pour avoir négligemment laissé tomber un panier d’œufs, un postérieur rougi pour s’être éloigné sans permission, une claque sur l’oreille sans raison valable sinon que le gamin s’était trouvé au milieu du chemin. Tous les jeunes pécheurs tentaient d’esquiver les coups en hurlant assez fort pour convaincre leur tourmenteur que la punition avait été pleinement comprise, tous, sauf elle. Elle ne hurlait pas ni ne se débattait, et demeurait aussi silencieuse que si les coups sur son dos avaient été assénés avec une plume et non une ceinture, ce qui ne semblait qu’accroître la fureur de la personne qui la battait. Je crus qu’il allait la tuer à force de la frapper, mais finalement, vaincu, il la laissa partir. »

    Karen Maitland est née en 1956. Elle vit en Angleterre, dans le Norfolk.
    Elle a publié trois romans en France, parus chez Sonatine Éditions :

    • La Compagnie des menteurs (2010),
    • Les Âges sombres (2012)
    • La Malédiction de Norfolk (2014).