Histoire, Psychologie

Les bandits

de Jorge Volpi
Broché – 5 mars 2015
Éditeur : Seuil

Le 17 septembre 2008, J. Volpi, fondateur et directeur du fonds d’investissement J.V. Capital Management et mécène du Metropolitan Opera, est accusé d’avoir détourné quinze milliards de dollars et prend la fuite. Quelque temps plus tard, d’un lieu tenu secret, il envoie à un agent littéraire un manuscrit autobiographique révélant comment les maîtres de Wall Street se sont enrichis sans limites pendant la bulle immobilière tandis que des experts financiers de tout poil orchestraient une des plus grandes catastrophes économiques mondiales.

Mais à la différence d’autres confessions, celle de J. Volpi est une passionnante histoire de famille aux accents de roman noir et la quête d’un fils dévoyé qui cherche à découvrir si son père disparu, employé au Département du Trésor pendant la Seconde Guerre mondiale, était vraiment un espion à la solde de Moscou. Afin de connaître la vérité, J. Volpi charge une jeune historienne de mener une enquête.

De mensonges en escroqueries, où s’entrecroisent personnages de fiction et personnages historiques, le lecteur plonge dans les méandres de la fragilité humaine, les coulisses de Wall Street et les passages secrets de la guerre froide.

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli

Avec Les bandits, je découvre l’univers de Jorge Volpi. Et quelle découverte ! Dès les premières pages, je me suis retrouvé face à une construction romanesque fascinante, d’une grande maîtrise. Le style est marqué, parfois dense, presque vertigineux. L’érudition de l’auteur est impressionnante et m’a obligé, je l’avoue, à faire plusieurs pauses pour digérer toutes les informations qui se bousculaient au fil des pages. On sent derrière ce roman un travail colossal de recherches. Les références historiques, économiques et politiques s’entrelacent dans un récit ambitieux qui demande une attention constante. Il m’est arrivé de me perdre un peu dans cette forêt de détails financiers et d’analyses, mais impossible de ne pas reconnaître le talent de l’auteur dans cette critique frontale d’un capitalisme débridé, cynique et profondément amoral.

Le personnage principal porte d’ailleurs le même nom que l’auteur, Jorge Volpi. Un choix aussi surprenant qu’audacieux. Dans ce roman, ce Volpi-là est un escroc qui raconte avec un aplomb presque désarmant comment il s’est enrichi sur le dos de la classe moyenne, notamment jusqu’à la crise des subprimes. À travers la création de sociétés d’investissement douteuses, il manipule, trompe et dépouille des milliers d’investisseurs pour accumuler des fortunes.

Mais l’intrigue ne s’arrête pas là. En parallèle de ses propres turpitudes, le narrateur part aussi à la recherche de la vérité sur son père, un homme qu’il n’a jamais connu et qui aurait été soupçonné de sympathies communistes en pleine guerre froide. Cette quête intime vient perturber le récit principal et ouvre de nouvelles ramifications, tout aussi passionnantes.

Je ne m’attendais pas à pénétrer dans une œuvre aussi foisonnante. Entre crises financières, escroqueries internationales, espionnage, guerre froide, URSS, 11 septembre ou encore la création du Fonds monétaire international, l’auteur explore de multiples facettes de notre monde contemporain. À travers cette fresque dense, se dessine une vision profondément cynique du pouvoir et de l’argent. Un monde où les mensonges, la manipulation et la duplicité semblent être les véritables moteurs de l’histoire. J’ai particulièrement apprécié cette narration atypique, qui entremêle habilement fiction et faits historiques. Les personnages évoluent dans un univers où rien ne semble vraiment normal, et c’est justement ce qui rend la lecture si captivante.

Une lecture exigeante, parfois déroutante, mais indéniablement stimulante et passionnante.

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Extraits :

« Tel est, à peu de chose près, le récit de la mort de mon père que me fit Judith, laquelle, comme on a pu s’en rendre compte, a la langue bien pendue. Je devais avoir cinq ou six ans quand elle a évoqué devant moi cet épisode et, plus que de la présence du pigeon, je me souviens de sa langue de serpent, de son ton venimeux que je ne puis reproduire, de son regard d’acier planté dans ma timidité, et des pirouettes que traçaient en l’air ses doigts aux ongles rouge vif, jusqu’au moment où ses paumes, à la hauteur de mon visage, claquaient l’une contre l’autre pour illustrer sans le moindre tact, sans la moindre pudeur, l’écrasement des os de mon père contre le ciment. »

« Avons-nous été les responsables ? Véritablement ? Ce n’est pas que la question m’obsède, ni que je redoute de craquer si ma supposition se confirme – au point où nous en sommes, vous devez savoir que j’ignore la culpabilité -, mais quand j’y songe, par exemple pendant une séance de massage thailandais ou tandis que j’écris ces lignes à l’ombre d’un cocotier, je ne manque pas d’être surpris par ce qui ressemble à une histoire fantastique ou, mieux encore, à de la science-fiction. »

« Parce que, quelques années plus tard, après leur union avec les prêts hypothécaires à risque, les crédits subprime, notre invention allait devenir une arme de destruction massive. Mais au moment dont je parle, nous n’y pensions même pas. »

« Notre virus n’a pas tardé à se répandre.
À la fin des années quatre-vingt-dix, les CDS, nos contrats de couverture de défaillance, assemblés selon le modèle BISTRO, avaient de par le monde été repris par des centaines de banques, toujours désireuses de libérer de grandes quantités de risques et de capitaux.
À la J.P. Morgan, nous avons concocté d’innombrables combinaisons pour des banques de crédit japonaises et américaines, et deux géants, Crédit Suisse et Paribas, n’ont pas tardé à proposer leurs propres produits dérivés de style BISTRO. Dès lors, l’épidémie est devenue incontrôlable. Nous n’en revenions pas : certes, nous avions compté sur les charmes de notre créature, mais nous n’avions pas prévu qu’elle se multiplierait à une telle vitesse. »

Né à Mexico en 1968, Jorge Volpi a d’abord étudié la littérature et le droit avant de devenir avocat. Il est l’auteur de romans et d’un essai sur l’histoire intellectuelle de 1968. Son roman, À la recherche de Klingsor, publié en 19 langues, a reçu le prestigieux prix Biblioteca Breve en 1999, attribué avant lui à Mario Vargas Llosa et Carlos Fuentes. Il est considéré aujourd’hui comme l’un des écrivains les plus importants d’Amérique latine.

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