de Carole Martinez
Poche – 6 novembre 2025
Éditions : Rageot Éditeur

C’est l’été, tout est calme, il fait beau. Mais depuis la fenêtre de sa chambre, avec son télescope Noé assiste à un crime : Marguerite, la bibliothécaire, est étranglée sous ses yeux. Vague, sa jeune voisine, a elle aussi aperçu le coupable s’enfuyant dans la montagne. Qui en voulait à l’aimable bibliothécaire ? Commence alors pour les deux adolescents une course contre la montre : au mépris du danger, ils se lancent sur les traces de l’étrangleur… Un formidable roman sur le don d’observation et d’analyse sur ce que l’on voit, ce que l’on ne voit pas et ce que l’on croit voir, où les regards se croisent et savent plus ou moins se déchiffrer… Carole Martinez propose une intrigue singulière dans laquelle les chefs-d’œuvre de la littérature trouvent une place de choix.

Retrouver la plume de Carole Martinez est toujours un moment privilégié, mais avec L’Œil du témoin, j’ai découvert une autre facette de son univers, destinée à un public plus jeune, mais qui n’en demeure pas moins d’une remarquable richesse. J’ai pris un immense plaisir à suivre cette intrigue aussi accessible qu’intelligente, où l’émotion, l’humour et le suspense se mêlent avec une étonnante justesse.
Dès les premières pages, je me suis attaché à Noé, un adolescent privé de vacances, dont l’été prend un tournant inattendu lorsqu’il assiste, avec une jeune fille qu’il surnomme Vague, à une scène aussi brutale qu’incompréhensible. Tous deux deviennent les témoins d’un crime qui va bouleverser la tranquillité apparente de leur petit village vosgien.
Très vite, je me suis laissé entraîner dans cette enquête où chaque indice soulève de nouvelles questions. Les fausses pistes se multiplient, les secrets enfouis remontent peu à peu à la surface, et l’on découvre, derrière les façades familières, un monde d’adultes parfois complexe, passionné et douloureux.
J’ai particulièrement aimé la galerie de personnages imaginée par Carole Martinez. Mention spéciale à la grand-mère de Noé et à sa bande, absolument irrésistibles, qui apportent au récit une touche d’humour et de tendresse bienvenue au cœur d’une intrigue plus sombre.
Ce qui m’a une nouvelle fois séduit, c’est la qualité de l’écriture. Même dans un roman jeunesse, Carole Martinez déploie une langue élégante, précise et évocatrice. Dès les premières lignes, elle parvient à créer des images fortes et à installer une atmosphère qui m’a captivé jusqu’à la dernière page.
Au-delà de l’enquête policière, j’ai retrouvé de magnifiques thèmes comme l’amitié, la confiance, les liens entre les générations et cette période si particulière où l’on quitte peu à peu l’enfance pour regarder le monde autrement.
L’Œil du témoin est un polar jeunesse d’une grande intelligence, capable de séduire aussi bien les adolescents que les adultes. Un roman généreux, plein de vie, de sensibilité et de rebondissements, qui donne envie de tourner les pages sans jamais s’arrêter. Une très belle porte d’entrée dans l’univers de Carole Martinez… et une lecture que je recommande chaleureusement.
Extraits :
« 17 h 15. J’étais dans les temps. J’avais même pris un peu d’avance sur mon programme. Il ne me restait plus qu’à attendre derrière ma porte fermée à double tour le retour de mes parents.
J’avais entassé dans ma chambre de quoi soutenir un siège. Un vrai camp retranché. Je comptais bien y rester enfermé tout l’été. Un vieux réchaud à gaz trônait sur mon bureau à côté de mon couteau suisse, d’une dizaine de bouteilles d’eau, de paquets de chips et de piles de boîtes de conserve piquées dans le garde-manger.
J’ai installé mon télescope à la fenêtre et je l’ai braqué sur le village. »
« Mon père ne sait pas regarder droit, c’est un problème. Il fixe toujours un point imaginaire placé juste au-dessus de la tête de son interlocuteur. Qu’on se déplace, qu’on se hausse sur la pointe des pieds ou qu’on se mette face à son regard, dès qu’on lui parle, ses yeux se repositionnent automatiquement trop haut. »
« Soudain, le sourire de Vague s’est éclipsé. Il y a eu comme un remous dans son œil, la belle eau claire bordée d’écume s’est brutalement assombrie et la pupille a paru un instant inonder l’iris. Elle fixait le haut du pré. J’ai braqué ma lunette sur l’objet de son regard.
À l’œil nu, elle pouvait à peine distinguer la femme qui courait à flanc de montagne, mais moi, grâce à ma lunette, je ne voyais qu’elle. J’ai aussitôt reconnu Marguerite, la bibliothécaire. »
« On avait assassiné Marguerite. On avait éteint ces yeux immenses que ses éternelles lunettes argentées ne parvenaient pas à encercler entièrement. C’était comme si une bibliothèque avait brûlé, comme si on avait bâillonné tous les livres. C’était la fin des lectures à voix haute. Les livres étaient orphelins, et moi je pleurais de fureur et d’impuissance d’avoir assisté sans bouger à cet assassinat. Je pleurais pour tous les livres maintenant sans voix. »
« Cette nuit-là, j’ai fait un drôle de rêve.
Vague courait dans un champ couvert d’énormes champignons multicolores. Des livres géants voletaient en essaim autour d’elle en agitant leurs pages et le car bleu plein à craquer de soleils hilares la prenait en chasse.
À bout de souffle, elle atteignait un gros château de sable à moitié détruit par la mer dans lequel elle entrait juste avant que le pont-levis ne se referme, puis elle s’engouffrait dans un escalier en colimaçon tapissé de petits coquillages fluorescents. »


Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.
Le Cœur cousu (2007)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/02/19/le-coeur-cousu/
Du domaine des murmures (2013)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/12/10/du-domaine-des-murmures/
La Terre qui penche (2017)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/10/la-terre-qui-penche/
Les roses fauves (2022)
https://leressentidejeanpaul.com/2025/10/13/les-roses-fauves/
Dors ton sommeil de brute (2024)
https://leressentidejeanpaul.com/2024/10/14/dors-ton-sommeil-de-brute/
