de Alexandra Koszelyk
Broché – 15 janvier 2021
Éditions : Aux Forges de Vulcain

Au cimetière du Père Lachaise, des racines ont engorgé les canalisations. Alors qu’il assiste aux travaux, Florent s’égare dans les allées silencieuses et découvre la tombe de Guillaume Apollinaire. En guise de souvenir, le jeune homme rapporte chez lui un mystérieux morceau de bois. Naît alors dans son cœur une passion dévorante pour le poète de la modernité. Entre rêveries, égarements et hallucinations vont défiler les muses du poète et les souvenirs d’une divinité oubliée : Florent doit-il accepter sa folie, ou croire en l’inconcevable ? Dans cet hommage à la poésie et à la nature, Alexandra Koszelyk nous entraîne dans une fable écologique, un conte gothique, une histoire d’amours. Et nous pose cette question : que reste-il de magique dans notre monde ?

La Dixième Muse est le troisième roman d’Alexandra Koszelyk que je découvre, et une fois encore, j’ai été profondément touché par la sensibilité de son écriture. À chaque lecture, je retrouve cette plume singulière, à la fois poétique, lumineuse et d’une remarquable finesse psychologique, elle manie la langue française avec une beaucoup d’élégance.
Tout commence lorsque Florent découvre par hasard la tombe de Guillaume Apollinaire. Cet instant fait basculer son existence. Des visions l’assaillent et le plongent dans la vie du poète, de ses amours, de ses amitiés et de ses blessures. Peu à peu, Florent se laisse envahir par cette présence mystérieuse, jusqu’à consacrer tout son temps à comprendre celui qu’il considèrera dès lors presque comme un frère d’âme.
J’ai aimé la construction du roman, qui multiplie les points de vue et fait revivre Apollinaire à travers ceux qui l’ont aimé, admiré ou accompagné, de Picasso à ses muses. Cette galerie de voix compose une fresque d’une grande richesse où la poésie dialogue régulièrement avec l’Histoire.
Mais Alexandra va beaucoup plus loin. Elle imagine une dixième muse, Gaia, incarnation de la nature, des arbres et du vivant. Cette présence discrète mais essentielle apporte une dimension presque mystique au récit et rappelle combien notre lien avec le monde naturel est précieux. J’ai été séduit par cette fiction audacieuse où le réel côtoie le rêve, où le fantastique s’invite avec délicatesse sans jamais rompre l’équilibre du récit. Chaque page semble flotter entre mémoire, imaginaire et contemplation.
L’autrice rend également un magnifique hommage à l’œuvre d’Apollinaire. Ses poèmes, ses amours, son parcours militaire et son amitié avec Pablo Picasso ou Henri Rousseau prennent ici une résonance nouvelle, portée par une écriture d’une rare musicalité.
L’épilogue m’a surpris autant qu’il m’a ému et il referme ce voyage avec une infinie douceur…
La Dixième Muse est bien plus qu’un roman. C’est une ode à la poésie, à l’amour, à la création et à la nature. Une lecture envoûtante qui invite à ralentir, à contempler et à accepter de se laisser porter par la beauté des mots. J’en ressors émerveillé, avec cette sensation d’avoir voyagé dans un monde où la littérature, la mémoire et le vivant ne ferait plus qu’un.
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Extraits :
« Alors seulement on la voit, on prend conscience de son éclat. Elle, la taiseuse qu’on délaisse ou abandonne, crie ses invisibles appeaux. C’est l’heure de sa revanche, de sa révélation. Il est des naissances qui mettent une vie à se réaliser, il lui aura fallu quelques millénaires pour appréhender qui elle était. Mais elle est bien là. La Nature vibre et apporte aux hommes son abondance. Chaque arbre de chaque rue de chaque pays sur chaque continent porte ses fruits, fier et triomphant, comme ces mères qui offrent leur sein à leur enfant. Ils attendent qu’on cueille leurs fruits juteux, et leurs branches, alourdies de ces réussites, tombent et forment au sol un tapis nourricier. Les hommes se penchent, acclament cette terre, mais maintiennent dans leurs yeux la surprise de ce spectacle en plein hiver. »
« L’année précédente, sans arrêter de travailler, j’avais obtenu mon agrégation d’allemand. Quand Louise et moi avions regardé les résultats, ma compagne avait été la première à exploser de joie, elle avait poussé un cri guttural, de soulagement, qui en disait long après cette année entre parenthèses.
C’était rare qu’elle manifeste ainsi ses émotions, elle était de ces personnes introverties qui mesurent chacune de leurs paroles. Au début de notre relation, cela m’avait interpellé – je pensais qu’il n’y avait que mon père pour être aussi fort à ce jeu-là, puis je m’y étais fait. »
« Au même moment, près de la cheminée, Pablo, en train de bourrer sa pipe, a relevé la tête. Henri a continué, en chuchotant presque :
« Il m’a fallu cinquante ans pour apprendre à dessiner comme un enfant. Crois-moi, un jour, notre talent sera compris. C’est pour cette raison que je veux vous immortaliser, Marie et toi. Le poète et sa muse, par-delà les temps. »
Pablo a plissé les yeux, Gui a soufflé, puis s’est mis
à rire.
« S’il n’y a que ça pour te faire plaisir ! Commençons demain ! »
Il m’a cherchée du regard, j’ai acquiescé d’un sourire. »
« Avant ton réveil, tu murmurais des paroles indistinctes. J’ai seulement compris “café de Flore”, répété plusieurs fois. Le garçon de café a dit aux pompiers que tu sortais de ce restaurant quand le vélo t’a percuté. Tu y as oublié quelque chose, tu veux que j’y aille ? »
Les idées s’entassaient dans ma tête sans réelle logique; dans mon esprit, je venais tout juste de quitter un atelier de peinture. À chaque inspiration, je sentais encore les effluves de gouache emplir mes narines, et dans mes oreilles résonnait la voix d’une Marie. »
« Un auteur n’est rien sans un texte, et un texte n’est rien sans un lecteur ; c’est lui qui le tire des abîmes, qui lui permet de métamorphoser l’encre noire et sèche en un univers luxuriant ; l’imaginaire du lecteur permet à ces êtres de papier de grandir, de prendre leur souffle, de faire leurs premiers pas balbutiants. C’est un nuancier-éventail qui tire ses couleurs de chaque page que le lecteur tourne, et plus il grandit, plus il prend de nouvelles teintes, propres à chacune des individualités qui le traversent. C’est le pouls du lecteur qui imprime aux personnages leurs battements de cœur, ce sont leurs yeux qui distillent dans l’iris des protagonistes la braise essentielle. »


Alexandra Koszelyk est née en 1976 à Caen. Ayant vécu dans son enfance dans une commune située près de Caen (Normandie), elle mène dans cette ville ses études secondaires et supérieures.
Aujourd’hui elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien, tout en se consacrant à l’écriture. Elle est lauréate de plusieurs prix comme le prix Vleel 2022, ou le Prix Totem des lycéens 2020.
Chez Alexandra Koszelyk, le surnaturel s’invite dans les grands et les petits drames de l’Histoire, avec des romans « sidérant de poésie et d’actualité ». Cette écrivaine a baigné dans la culture ukrainienne héritée de ses grands-parents, émigrés en France dans les années 1930 (venant de la région de Galicie).
C’est aussi une blogueuse littéraire.
Sur son blog “Bric à Book”, elle organise chaque semaine des ateliers d’écriture.
À crier dans les ruines, 2019.
https://leressentidejeanpaul.com/2020/02/22/a-crier-dans-les-ruines/
La Dixième Muse, 2021
Le Sanctuaire d’Emona, 2022
L’Archiviste, 2022
Pages volées, 2024
https://leressentidejeanpaul.com/2024/08/03/pages-volees/
