Amour, Émotion, Historique, Magique, Roman de terroir

Les Mains d’argile

de Michel Lacombe
Broché – 6 février 2025
Éditions : de Borée

Début du XXe siècle. Louise, jeune femme très indépendante et fille d’un riche bourgeois propriétaire d’une fabrique de vases à Anduze, se passionne pour la sculpture. Très talentueuse, elle parvient peu à peu à vivre correctement de son art, et partage volontiers ses gains avec les ouvriers de l’usine de son père. Mais ses parents, qui n’ont d’autre projet pour elle que celui de la marier à un fils de bonne famille, voient cette activité d’un très mauvais oeil. Lorsqu’elle rencontre Marcelin, fondeur de cloches à Lodève, c’est secrètement qu’ils décident de s’aimer. Louise parviendra-t-elle à imposer le jeune artisan à sa famille ?

J’ai plongé avec fascination dans l’univers de Michel Lacombe et découvert sa plume envoûtante à travers Les Mains d’argile, un roman qui m’a véritablement transporté au cœur du sud de la France, au début du XXᵉ siècle, dans la ville d’Anduze. Le destin de Louise, une jeune femme libre et passionnée de sculpture, fille unique d’un riche industriel, propriétaire d’une fabrique de vases, qui développe un talent artistique remarquable et parvient à vivre de son art, tout en partageant généreusement ses revenus avec les ouvriers de l’usine familiale.

Mais ses aspirations artistiques se heurtent aux attentes rigides de ses parents, qui la destinent à un mariage convenable er surtout dans une “bonne famille”. Louise, portée par son désir d’indépendance, défie leur volonté en s’éprenant de Marcelin, un fondeur de cloches à Lodève, un homme simple et profondément amoureux. Leur relation clandestine illustre les tensions entre aspirations personnelles et pressions sociales, soulevant avec finesse la question du choix et de la liberté que les femmes ont eut de tout temps.

Ce roman m’a plongé avec intensité dans une époque où les conventions dictaient le destin des femmes. À travers le parcours de Louise, Michel Lacombe brosse un portrait puissant de l’émancipation féminine et de la lutte contre les préjugés. Son écriture délicate rend un vibrant hommage à l’art de la sculpture, tout en explorant avec sensibilité les combats d’une femme qui refuse de renoncer à ses rêves. Une lecture envoûtante qui invite à réfléchir sur la quête d’identité et de liberté qui résonne encore aujourd’hui.

Au fil des pages, cette lecture, qui m’a profondément ému, s’est révélée être un véritable coup de cœur. Une œuvre que je conseille sans hésitation à tous les amoureux de l’art et de la littérature.

Ma rencontre avec les éditions de Borée a transformé ma façon de lire. J’y ai découvert des auteurs mettant en lumière les beautés des régions françaises, mais surtout des récits empreints de bonté, d’amour et de personnages féminins forts, inspirants et inoubliables. Ces romans occupent désormais une place privilégiée dans ma bibliothèque déjà bien fournie. Ils me font un bien fou, nourrissent ma curiosité littéraire et linguistique, et portent des valeurs profondément humaines et authentiques.
Un grand merci à toi Virginie…

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Extraits :

« leur ventre noir la crête des collines crépues hérissées de garrigue. Peu à peu, une nuit précoce étendait son emprise sur un paysage immobile qui paraissait retenir son souffle. Dans le silence subitement incongru, l’air lui-même se faisait plus lourd à respirer. Au fil des minutes, l’ombre avalait la vallée, crue d’obscurité qui se répandait en larges vagues, jusqu’à engloutir le village blotti entre les versants abrupts au creux desquels il se nichait. La terre elle-même semblait exhaler son angoisse larvée, avec cette odeur indéfinissable qui précède les orages d’été. »

« Une fois de nouveau dans la tranquillité de sa chambre, la jeune fille se livra à une de ses distractions favorites, le dessin… À force de s’y entraîner, elle s’estimait chaque jour plus satisfaite de ce que sa mère ne considérait avec mépris que comme des gribouillages de gamine. Gribouillages ? Certes pas ! En se référant à ses premiers croquis, elle voyait bien la différence : les proportions plus justes, la perspective maîtrisée, le trait de crayon plus sûr, les gommages de plus en plus rares. Et, surtout, c’était le seul exercice qui la détendait vraiment. »

« — Ce que je sais, c’est que personne ne me comprendra, à Anduze ou ailleurs, si j’arrive un jour à parler latin ! Je préférerais apprendre le patois des paysans de chez nous, l’occitan, ce qui me permettrait sans aucun doute de mieux connaître notre région…
— Le patois! J’aurai tout entendu! Le parler du bas peuple…
— Un bas peuple qui travaille quand même pour vous, Père, et qui assure l’opulence de notre famille, non ?
Exactement le genre de propos qui avaient l’art d’exaspérer Armand.
– Mais qui te permet, à ton âge, de juger ainsi de choses dont tu ignores tout ? Nous ne sommes pas de la même classe, c’est tout ! Il ne faut pas confondre les chiffons avec les serviettes de table… »

« – Non, je ne me rendrai plus ni au temple ni à l’église ! avait-elle déclaré un dimanche matin.
– Comment ? s’étaient indignés tant son père que sa mère. Mais pourquoi ?
– Pourquoi ? Parce que je ne sais plus où j’en suis, à vous suivre à ces cérémonies hebdomadaires! À admettre l’autorité du pape d’un côté et à ne reconnaître que celle de la Bible de l’autre… Vouer un culte à Marie d’un côté, le réfuter de l’autre… Considérer que tous les chrétiens sont des prêtres dans la religion réformée, mais pas chez les catholiques… Prier les saints à l’église et les ignorer au temple… Sans compter les différences de sacrement et de célibat ! Vous avez voulu me partager en deux, mais je ne suis qu’une, sans savoir quelle foi adopter. Raison pour laquelle je préfère m’abstenir !
— Mais tu vas passer pour une païenne ! avait protesté sa mère. Que va-t-on penser de nous, au village ? »

Michel Lacombe est né en 1952 à Saint-Etienne dans la Loire.
Il a toujours écrit, et le succès lui vient dès son premier roman, Le Retour au mas, couronné par le prix des Automnales en 2004. Depuis, ce passionné d’histoire, de nature et de sciences a publié plus d’une cinquantaine de livres. Ces « romans de vie », comme il les appelle, où il s’attache à faire ressentir au plus près ce que vivent ses personnages, lui ont valu la reconnaissance d’un lectorat fidèle. Ambiance régionale, paysages et sa­veurs de la nature vraie, personnages attachants et intrigues rurales, émaillent ses récits dans une œuvre de plus en plus étoffée. Michel Lacombe vit en Ardèche (07).

Émotion, Magique, Poésie

Le cœur cousu

de Carole Martinez
Poche – 5 mars 2009
Éditions : Folio

Dans un village du sud de l’Espagne, une lignée de femmes se transmet depuis la nuit des temps une boîte mystérieuse… Frasquita y découvre des fils et des aiguilles et s’initie à la couture. Elle sublime les chiffons, coud les êtres ensemble, reprise les hommes effilochés. Mais ce talent lui donne vite une réputation de magicienne, ou de sorcière. Jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs, elle est condamnée à l’errance à travers une Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang. Elle traîne avec elle sa caravane d’enfants, eux aussi pourvus – ou accablés – de dons surnaturels.

Carole Martinez construit son roman en forme de conte: les scènes, cruelles ou cocasses, témoignent du bonheur d’imaginer. Le merveilleux ici n’est jamais forcé: il s’inscrit naturellement dans le cycle de la vie.

J’ai découvert Carole Martinez en octobre 2024 avec le superbe Dors ton sommeil de brute, un roman qui m’avait complètement emporté. Après une rencontre inoubliable avec l’auteure et une discussion fascinante, j’ai pris une décision : lire tous ses romans par ordre de parution.
C’est ainsi que j’ai plongé dans Le Cœur cousu, son premier roman. Et quel premier roman !

Dès les premières pages, j’ai compris pourquoi ce livre avait reçu tant de prix. En réalité, ce n’est pas simplement un roman. C’est un conte, un récit fantastique, un recueil de magie et d’histoire, saupoudré d’une touche de surréalisme. L’histoire prend vie dans l’Espagne du XIXe siècle, tout en semblant évoluer hors du temps. Mais comment fait-elle ?

Carole Martinez nous entraîne dans un monde où le mystique côtoie le réel, où la sorcellerie se mêle à la poésie. Au centre de ce récit envoûtant, une famille portée par la figure maternelle et mystérieuse de Frasquita, couturière de génie capable de donner vie aux pièces de tissu ou morceaux de chair qu’elle recoud. Son pouvoir réside dans une boîte « magique » qu’elle transmettra à ses filles, toutes dotées de dons extraordinaires et uniques. Son fils, lui aussi est singulier, et, recherche désespérément l’amour de ses parents, prisonnier de ses propres tourments.

Le texte est somptueux et d’une originalité rare. Le choix des mots, le rythme chargé d’amour, de larmes, de sang, de violence et de rêves m’a littéralement transporté. Chaque phrase m’a tenu en haleine, de peur de manquer une subtilité cachée. Et des subtilités, il y en a beaucoup, que chacun est libre d’interpréter à sa manière.

Le Cœur cousu est avant tout une histoire de femmes. Des femmes au centre de tout, détentrices des secrets du monde, mais prisonnières d’un destin qu’elles ne maîtrisent pas. Elles sont abusées, violées, déchirées, perdues. Frasquita, l’héroïne, incarne à la fois la force et la vulnérabilité : femme libre, résistante, vacillante, mais surtout mère courageuse et aimante.

Bienvenue dans cet univers féerique et merveilleux, peuplé de personnages inoubliables : un coq de combat rouge sang, un ogre inquiétant, des révolutionnaires en quête de liberté, un meunier mort mais toujours présent, une jeune fille qui brille dans le noir, une autre muette qui lit mieux que quiconque, un garçon aux cheveux rouges… et bien plus encore.

J’ai adoré ce livre. Carole m’a de nouveau emporté dans son monde. Il est beau, il est magique, il est rempli d’amour et de poésie. Le Cœur cousu est un voyage initiatique d’une rare intensité. Un véritable régal littéraire !

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Extraits :

« Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.
Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSÉE
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert. »

« J’ai peur toujours de cette solitude qui m’est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m’use du dedans, enfle, progresse comme le désert et où résonnent les voix mortes.
Ma mère a fait de moi son vivant tombeau. Je la contiens comme elle m’a contenue et rien ne fleurira jamais dans mon ventre que son aiguille. »

« Longtemps, l’enfant resta dans le bassin de sa mère entre la vie et la mort. Elle attendait un signe : le lever du jour, une lumière…
Ce fut la chandelle de la Blanca qui la guida.
“Pousse, ma fille! cria la Maria assise sur le ventre de Frasquita. Pousse et surtout ne te laisse pas aller !
Ne va pas t’endormir de nouveau, sinon l’enfant repartira. La voilà”… »

« Le hurlement se propage dans toutes les directions. Le cri heurte les parois, rebondit, cherche une sortie, se précipite dans les galeries, enfle, se déforme, s’amplifie, arrive dans la grotte à l’entrée de laquelle les deux gardiennes sont postées, pénètre dans leurs rêves, les bouscule, les brise.
Elles s’éveillent en sursaut. »

« Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles.
Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. »

Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.