Émotion, Drame, Psychologie

Chanson douce

de Leïla Slimani
Poche – 3 mai 2018
Éditions : Folio

“Louise ? Quelle chance vous avez d’être tombés sur elle. Elle a été comme une seconde mère pour mes garçons. Ça a été un vrai crève-coeur quand nous avons dû nous en séparer. Pour tout vous dire, à l’époque, j’ai même songé à faire un troisième enfant pour pouvoir la garder.”

Lorsque Myriam décide malgré les réticences de son mari de reprendre son activité au sein d’un cabinet d’avocats, le couple se met à la recherche d’une nounou. Après un casting sévère, ils engagent Louise et sont conquis par son aisance avec Mila et Adam, et par le soin bientôt indispensable qu’elle apporte à leur foyer, laissant progressivement s’installer le piège de la dépendance mutuelle. 

Prix Goncourt 2016

 

 

C’est l’histoire d’une mère qui a deux enfants, mais qui s’ennuie profondément de sa vie professionnelle. Elle propose à son mari de prendre une nounou à domicile la libérant ainsi de ce qui est devenu avec le temps, un tracas quotidien. Après en avoir reçu plusieurs nourrices chez eux, ils trouvent enfin “la perle rare”… Louise.

C’est l’histoire de la condition féminine dans nos sociétés actuelles, celles où les femmes doivent travailler sans pour autant culpabiliser de ne pas pouvoir s’occuper de leurs enfants…

C’est l’histoire de Louise, la cinquantaine, qui en plus d’être une nounou exemplaire, fait le ménage, range les chambres, fait à manger, organise les anniversaires des enfants, qui ne connaît pas le lâcher prise et qui, tout au fond de son cœur, souffre de ne pas être vue, de ne pas être reconnue, d’être devenue une habitude, une femme “invisible”…

…Et, cette histoire, je l’ai trouvée totalement captivante.
Comment Louise, étant définie comme “La perfection”, a-t-elle pu assassiner les deux enfants dont elle avait la garde et qu’elle aimait ?
Qu’est-ce qui l’a poussé à sortir de sa vie lisse et tranquille ?
Le fait de ne plus pouvoir joindre les deux bouts ?
Son propriétaire ? qui va la déloger, car elle ne paye plus son loyer ?
Le Trésor Public ? qui la submerge de courriers, car elle n’est plus à jour de ses impôts ?

En apparence, elle menait une petite vie tranquille… Mais qui est vraiment Louise ? D’où lui viennent tous ces ennuis ?

Leïla Slimani, à sa façon, rend un bel hommage à toutes les nounous qui doivent avoir l’impression d’être des objets, elles sont incomprises, mal considérées…
C’est superbement écrit, chaque mot pèse et trouve sa place dans ses phrases au style épuré. Elle nous présente les réactions de deux “mondes” que tout oppose de manière objective.
Je suis un amoureux des livres, un amoureux de la langue française et “Chanson douce” a bien mérité son prix en 2016.

Malgré la première phrase qui dès le début a donné le ton de ma lecture, je suis quand même resté captif et intrigué jusqu’à la dernière ligne…
C’est sombre, c’est triste, émouvant aussi. Il n’y a aucun jugement de la part de l’auteure, ça sonne très juste…

Bravo Leïla et merci !

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Extraits :

« Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes. Le médecin a assuré qu’il n’avait pas souffert. On l’a couché dans une housse grise et on a fait glisser la fermeture éclair sur le corps désarticulé qui flottait au milieu des jouets. La petite, elle, était encore vivante quand les secours sont arrivés. Elle s’est battue comme un fauve. On a retrouvé des traces de lutte, des morceaux de peau sous ses ongles mous. Dans l’ambulance qui la transportait à l’hôpital, elle était agitée, secouée de convulsions. Les yeux exorbités, elle semblait chercher de l’aie. Sa gorge s’était emplie de sang. Ses poumons étaient perforés et sa tête avait violemment heurté la commode bleue. »

« Lorsque Myriam s’est excusé d’avoir manqué les dernières réunions et d’avoir envoyé Louise à sa place, la maîtresse aux cheveux gris a fait un large geste de la main. “Si vous saviez ! C’est le mal du siècle. Tous ces pauvres enfants sont livrés à eux-mêmes, pendant que les deux parents sont dévorés par la même ambition. C’est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus souvent à leurs enfants ? “Dépêche-toi !” Et bien sûr, c’est nous qui subissons tout. Les petits nous font payer leurs angoisses et leur sentiment d’abandon.” »

« Enfermée dans l’appartement des Massé, elle a parfois l’impression de devenir folle. Depuis quelques jours, des plaques rouges sont apparues sur ses joues et sur ses poignets. Louise est obligée de mettre ses mains et son visage sous l’eau glacée pour apaiser la sensation de brûlure qu’il la dévore. Pendant ces longues journées d’hiver, un sentiment de solitude immense l’étreint. En proie à la panique, elle sort de l’appartement, ferme la porte derrière elle, affronte le froid est emmène les enfants au square. »

« Pour Paul et Myriam, l’hiver file à toute vitesse. Pendant ces quelques semaines, le couple se voit peu. Ils se croisent dans leur lit, l’en rejoignant l’autre dans le sommeil. Ils collent leurs pieds sous les draps, ce sont des baisers dans le cou est rient d’entendre l’autre grommeler comme un animal dont on perturbe le sommeil. Ils s’appellent dans la journée, se laissent des messages. Myriam écrit les post-it amoureux qu’elle colle sur le miroir de la salle de bain. Paul lui envoie, en pleine nuit, des vidéos de ses séances de répétition. »

 

 

Leïla Slimani, née le 3 octobre 1981 à Rabat au Maroc, d’une mère franco-algérienne et d’un père marocain, est une journaliste et écrivain franco-marocaine.

Élève du lycée français de Rabat, Elle grandit dans une famille d’expression française. Son père, Othman Slimani, est banquier ; sa mère est médecin ORL, mi-alsacienne, mi-algérienne. En 1999, elle vient à Paris pour ses études où elle est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris. Elle s’essaie au métier de comédienne (Cours Florent), puis décide de compléter ses études à ESCP Europe pour se former aux médias. À cette occasion, elle rencontre Christophe Barbier, alors parrain de sa promotion, qui lui propose un stage à L’Express. Finalement, elle est engagée au magazine Jeune Afrique en 2008 et y traite des sujets touchant à l’Afrique du Nord.

En 2014, elle publie son premier roman aux éditions Gallimard, Dans le jardin de l’ogre. Le sujet (l’addiction sexuelle féminine) et l’écriture sont remarqués par la critique et l’ouvrage est sélectionné pour le prix de Flore 2014.

Son deuxième roman, Chanson douce, obtient le prix Goncourt 2016.

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