de Pierre-Henri Murcia
Broché – 31 janvier 2026
Éditeur : Éditions localement transcendantes

Sam est l’acteur le plus désiré de sa génération. Clara est booktokeuse, elle fait et défait les succès littéraires depuis son hameau perdu dans le sud. Quand leurs regards se croisent, elle fait semblant de ne pas le reconnaître.
Et c’est le début du jeu.
Car entre eux s’installe une danse étrange : qui manipule qui ? Qui désire vraiment l’autre ? Et pourquoi ce qui devrait être simple — s’aimer — devient-il si compliqué ?
Un roman sur le désir et ses pièges. Sur l’orgueil qui nous empêche de voir clair. Sur ces jeux de pouvoir qu’on appelle parfois « amour ». Et sur ce qu’il faut perdre pour enfin se trouver.

Avec L’Écume de tes yeux, Pierre-Henri Murcia propose un roman aussi troublant qu’intelligent, qui dialogue ouvertement avec L’Étranger de Camus. Mais ici, là où Meursault restait enfermé dans son silence et son indifférence, Murcia choisit d’ouvrir la porte et d’explorer ce qui se cache derrière le vide.
J’ai donc suivi Sam Roman, un acteur célèbre chargé d’incarner Meursault dans une adaptation cinématographique de L’Étranger. Fasciné par cette figure de l’homme détaché de tout, Sam finit peu à peu par confondre son rôle avec sa propre existence. Égocentrique, souvent insupportable, il se construit un récit où plus rien ne semble avoir d’importance… et il s’enfonce dans ce rôle, plus il semble se perdre lui-même, jusqu’au moment où le réel finit par résister.
Autour de lui gravitent Clara, influenceuse littéraire au regard étonnamment lucide, et Kevin, ancien détenu devenu écrivain malgré lui. Entre désir, jalousie, manipulation et violence, le roman explore notre époque obsédée par l’image de soi et les récits que chacun fabrique sur les réseaux sociaux, ce besoin constant de fabriquer un récit valorisant de sa propre vie…
Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la richesse philosophique du texte. Murcia questionne avec finesse le nihilisme, l’orgueil et cette tentation moderne de vouloir vivre sans conséquences. Pourtant, malgré la profondeur du propos, le récit reste fluide, tendu et très prenant. Et puis il y a Clara. Sans grands discours, simplement par sa présence et son regard sincère, elle devient une forme de résistance au vide intérieur de Sam. Elle rappelle que le réel existe encore, que les actes ont des conséquences, et qu’aucun être humain ne peut totalement échapper aux autres.
Alors oui, j’ai trouvé que ce n’était pas une lecture toujours confortable, ni un roman facile d’accès, surtout si l’on connaît peu l’univers de Camus. Mais j’ai aimé être bousculé par cette œuvre singulière, qui utilise la littérature pour interroger notre rapport au réel, aux autres… et surtout à nous-mêmes.
Merci à Cyril Soler-Bonnet pour cette proposition de lecture…
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Extraits :
« Ce matin-là j’étais complètement dans les vapes. Mon téléphone était saturé de messages. L’important c’était celui de mon agent, il voulait qu’on se voie au sujet d’un navet avec une chèvre dans le rôle principal. Je n’avais pas envie parce que je sortais d’un rôle très prestigieux, celui d’un héros de Balzac, et j’avais tout déchiré avec ce film. J’étais passé à un autre niveau, l’Himalaya du cinéma, et aussi je ne me suis jamais senti aussi seul de ma vie. C’était le sommet, le toit du monde social. Je n’avais plus envie de rien, même pas de jouer dans un navet. »
« Franck a tapé à ma porte. Il voulait sortir mais je n’ai pas voulu. Je n’aime pas être reconnu, j’attends toujours la nuit, l’heure des chats gris, sans lune de préférence. La célébrité, dans mon métier, c’est ce qui m’intéresse le moins. Ce que je voulais, avant d’être célèbre, c’est la vie, c’est toucher à tout. J’ai eu de la chance. Les portes se sont ouvertes naturellement. Je suis séduisant, intelligent, tout me réussit. Je voulais tout manger. C’est pourquoi j’aimais l’idée de devenir acteur, pour jouer des rôles et frissonner mille fois par jour. Mais je n’ai pas vu le piège, comment la gloire m’a sorti du monde. »
« Dans ma courte vie j’ai touché à tout. C’est ce que je voulais, toucher à tout. J’ai joué les adolescents perdus, j’ai joué les jeunes hommes ambitieux, les théorèmes irrésistibles du désir. Et maintenant je vais jouer le séducteur suprême, le mystère impénétrable de Meursault, ce minable. Ce rôle me va si bien que j’en suis effrayé. Malgré son triomphe, Meursault restera un minable. Et son histoire restera l’histoire d’un minable. Et il le sait. Je le sais. »
« Clara est une jeune femme cultivée, elle n’a rien à faire avec lui. Elle sait comment se tenir devant les immenses tableaux de Jérémy. Mais lui, Kevin semble gauche et veule, intimidé et timide. Il n’a pas l’habitude. Qu’est-ce qu’elle trouve à ce type ?
Elle est intriguée, mais pourquoi ? C’est vrai que son histoire a quelque chose d’unique, un ouvrier voyou qui fait de la prison pour de vrai et qui écrit un roman pour de vrai, c’est intrigant. Il ne joue pas à être ce qu’il est, il est vraiment ce qu’il est. Mais c’est lassant d’être toujours la même chose. Un jour ou l’autre, elle verra bien que ce type est limité, elle se lassera de son numéro de victime, de voyou devenu écrivain. »


Pierre-Henri Murcia est né en 1965 à Noisy-le-Sec en Seine-Saint-Denis mais il a grandi du côté de Pézenas. Il est ouvrier du bâtiment et œuvrier en littérature. Entre deux chantiers de rénovation, il cherche le moyen de partager l’expérience de libération intérieure que lui a apporté l’anthropologie critique de René Girard. Mais comment rendre accessible une pensée théorique aussi complexe ? Et comment faire entendre la voix d’un penseur systématiquement marginalisé par les autorités cultu(r)elles ? La théorie mimétique de Girard dérange car elle est vraie : elle met à nu les mécanismes du désir et expose les arrangements confortables de notre culture. De pièces de théâtre et romans auto-édités en essais abscons, Pierre Henri n’a jamais désespéré de propager la lumière de cette vérité qui rend libre.
Après Comment rater sa vie de couple à coup sûr, il poursuit avec L’écume de tes yeux l’exploration de sa formule nouvelle pour court-circuiter les pré-requis culturels et la sourde censure des évidences officielles.
