Amour, Émotion, Cercle littéraire, Drame, Histoire vraie, Historique

Yawenda’

Des glaçons comme du verre
de Isabelle Picard
Broché – 23 janvier 2026
Éditions : Éditions Dépaysage

Village-Huron, Québec, octobre 1957. Belle s’éteint et laisse Henri seul avec leurs dix enfants. Commence alors la lente œuvre du démembrement du clan : un à un, les enfants sont emmenés, placés, renommés. L’État décide, l’Église entérine, la maison se vide. Mais Liliane, l’aînée, ne se résigne pas : sa vie durant, elle se bat pour briser les silences coupables du ministère des Affaires indiennes et rassembler les siens.

Yawenda’ porte la force des retrouvailles et l’urgence de la transmission. C’est le récit vibrant d’une reconquête : celle de sa propre histoire, de sa voix, de son identité. Car des fils invisibles relient les générations brisées et révèlent comment l’intime et le politique s’entremêlent, comment une quête personnelle peut réveiller les luttes d’un peuple : les Wendat de Wendake.

Hier soir, le Cercle littéraire du Château de l’Hermitage a eu l’honneur d’accueillir Isabelle Picard, lauréate du Prix France Québec 2025, venue présenter son roman bouleversant “Yawenda’, Des glaçons comme du verre”.
Inspiré de l’histoire de sa propre famille, ce texte puissant revient sur la rafle des années soixante, période très sombre durant laquelle des milliers d’enfants autochtones ont été arrachés à leurs parents avec la complicité de l’État et de l’Église.
L’émotion était palpable tout au long de la soirée, portée par la parole sincère et touchante d’Isabelle.
Un grand merci à elle, ainsi qu’à Corinne Tartare, pour ce moment d’une intensité rare.

Je suis entré dans ce roman comme on entre dans une mémoire. Une mémoire vivante, fragile et précieuse. Dès les premières pages, je découvre Belle, Henri et leurs dix enfants, au cœur d’une réserve huronne dans le Québec des années 50. Malgré la rudesse du quotidien, je ressens leur bonheur simple, leur attachement à la nature, aux chants anciens, à cette vie modeste mais profondément ancrée.

Puis tout bascule.

Belle tombe malade. Un cancer. Elle, le pilier, la lumière, une femme blanche qui assume sa vie et a épousé l’homme qu’elle aimait, un indien… Elle choisi l’amour au-delà des frontières. Sa disparition laisse un vide immense que je ressens presque physiquement. Henri s’effondre, et l’alcool devient son refuge. Alors Liliane, leur fille ainée, quatorze ans à peine, se dresse. Elle n’a pas le choix. Elle devient mère avant l’heure, protectrice, courageuse, déterminée à maintenir ce qui peut encore l’être.

Mais ce n’est pas suffisant.

Très vite, le regard extérieur s’impose. Le ministère des Affaires indiennes, le système s’infiltre, juge, décide. Et je comprends avec effroi ce qui attend cette famille. Les enfants sont arrachés, dispersés, placés de force. Un à un. Comme si leur identité, leur culture, leur lien n’avaient aucune valeur. Je lis, et la colère monte. Sourde, puis brûlante. Ce qui me bouleverse encore davantage, c’est de savoir que cette histoire est celle de l’autrice. Que derrière les mots, il y a une vérité vécue. Une blessure réelle. Le style d’Isabelle Picard est d’une sobriété désarmante. Elle ne cherche pas à embellir. Elle expose. Elle dit. Et ça frappe fort.

Je me suis senti happé, presque pris au piège. Impossible de m’arrêter. Même quand la lecture devient douloureuse, même quand les larmes brouillent les lignes. J’ai continué, parce que je devais savoir. Parce que ce texte exige d’être lu jusqu’au bout. Et heureusement, au cœur de cette violence, il y a de la beauté. Une humanité persistante. Une dignité qui résiste. Ce roman dépasse la fiction. C’est une parole nécessaire. Un témoignage sur ces politiques d’assimilation qui ont brisé tant de familles autochtones, avec la complicité de l’État et de l’Église. C’est un livre intime et politique, un livre ouvert à tous, qui dérange, qui éclaire, qui m’a marqué.

Je referme ces pages avec émotion. Et avec la conviction d’avoir lu un texte essentiel.

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Extraits :

« C’est l’histoire d’une femme qui portait son monde sur son dos. Pas le monde, son monde. Sa lourdeur se voyait déjà à sa posture, malgré son relatif jeune âge. La bosse qui se trouvait à la jonction du dos et du cou en témoignait. Une bosse de canot, auraient dit les ancêtres. Mais elle n’avait transporté que trois canots durant sa vie. Ce n’étaient certainement pas ces portages qui l’avaient façonnée ainsi. Elle avait compris, il y avait longtemps déjà, que le fardeau de sa peau, de son sang, même mêlé, lui pesait.
Elle se demandait où elle serait dans vingt ans. Si la vie voulait encore d’elle. »

« Mock, de dix ans sa cadette, ne comprenait que peu de choses à la politique, «l’autre politique», comme elle l’appelait. Elle suivait bien sûr tout ce qui se passait dans le monde, au pays comme dans sa province, mais elle ne saisissait pas tout à fait la finesse, la nécessité des joutes poli-tiques, des stratégies, des intrigues et des batailles que les politiciens se livraient entre eux. Elle y voyait une perte de temps. »

« Solange naquit au tout début de février, un soir où de gros flocons tombaient tranquillement, comme Belle se l’était imaginé. L’accouchement se passa bien. Après tout, la mère de famille avait l’habitude. Le bébé avait le teint foncé, une peau de cuir, comme disait Belle, et plusieurs cheveux noirs et raides sur le crâne, déjà presque longs. Belle avait eu six enfants à la peau de cuir, trois à la peau blanche, et une entre les deux. Solange était la plus belle à ses yeux, mais elle ne le dit pas. De toute façon, le dernier-né est toujours le plus beau pour une mère, c’est bien connu. »

« Elle était presque sereine à l’idée de mourir. Elle avait Dieu à ses côtés. Toutes les prières qu’elle avait répétées avaient servi à ça, la sérénité, elle le savait maintenant. Elle chérissait chacun des moments passés avec ses enfants:
Liliane qui devenait une femme, Étienne qui ne voulait pas montrer sa peine ni sa peur, les jumeaux Thérèse et Thomas qui se chamaillaient constamment, sans doute parce qu’ils étaient trop semblables, pensait-elle, Pascal qui aimait pratiquer tous les sports, avec tous les ballons et toutes les balles, été comme hiver, René et Jules, des petits hommes sensibles qui voulaient déjà être grands, Louise, la timide qui essayait tant bien que mal de se faire une place parmi les autres enfants, Claire, l’artiste du groupe, qui savait déjà tout, et Solange… »

Isabelle Picard est ethnologue, chroniqueuse, conférencière, consultante, chercheuse et autrice huronne-wendat.

Elle a étudié à l’Université Laval, où elle a obtenu un baccalauréat en ethnologie, une diplôme en études autochtones ainsi qu’un diplôme de deuxième cycle en muséologie.

Dans sa communauté, Isabelle Picard a rédigé la première politique culturelle de Wendake, puis a œuvré quelques années comme coordonnatrice du centre culturel.

Elle a été chargée de cours à l’Université Saint-Paul et à l’Université du Québec à Montréal. Isabelle Picard a aussi été chroniqueuse au journal “La Presse »” et pour Espaces autochtones.

En mai 2020, elle est devenue la première spécialiste aux affaires autochtones de la Société Radio-Canada. À travers son parcours professionnel, elle a toujours travaillé à mieux faire connaitre les réalités des Premières Nations.

En avril 2021, elle a publié un premier roman jeunesse intitulé “Nish : Le Nord et le Sud” aux Éditions les Malins.

Celle qui s’est donné comme mission de mieux faire connaître les réalités et les enjeux des Premiers Peuples du Québec nous offre un récit fort, universel et bien loin des stéréotypes.

Twitter : https://mobile.twitter.com/isabellepicard7

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