Cercle littéraire

Le ciel de Tokyo

de Émilie Desvaux
Broché – 2 janvier 2025
Éditions : Rivages

Au cœur de Tokyo, la Gaijin House : une pension bohème réservée aux étrangers. Voyageurs, expatriés et paumés s’y rencontrent au hasard de leurs pérégrinations, parfois d’un accident de parcours. Il y a là Camille, jeune épouse en fuite qui ignore tout d’elle- même, Flavio, l’érudit solitaire, Lénine qui s’invente des vies. Ensemble, ils tissent les fils d’une existence commune, oscillant entre le désir de s’ancrer et la peur de l’avenir.

Portée par une écriture magnétique, Émilie Desvaux explore un Japon hors des sentiers battus.

Émilie Desvaux est l’auteure de deux romans publiés en 2011 et 2013, À l’attention de la femme de ménage (finaliste de plusieurs prix littéraires) et Le jardin de minuit.

Au début des années 2000, Camille, Flavio, Lénine et d’autres personnages marginaux ou en quête d’un avenir meilleur se rencontrent et cohabitent pendant plusieurs mois dans une “Gaijin house”, une auberge pour étrangers, nichée au milieu d’une petite ruelle de Tokyo.

Ce livre aurait pu me charmer, étant donné qu’il possède des qualités littéraires. La rédaction, délicate et parfois poétique, parvient à saisir des moments de vie avec une touche d’imagination. Les descriptions de Tokyo, qui est un personnage à part entière, m’ont particulièrement impressionné. On perçoit les senteurs des cantines et des cafétérias graisseuses, on se perd dans des bouquineries entremêlées, on parcourt des friperies enfouies sous les gares, des supermarchés omniprésents, et un tourbillon incessant de bruits. Une métropole fourmillante, étonnante, qui reste éveillée en permanence, où l’on a l’impression que les femmes deviennent de plus en plus séduisantes pour attirer les hommes riches dans l’espoir d’un avenir meilleur.

Toutefois, je n’ai pas été emporté.
Tout d’abord, par le lieu. Cette “Gaijin house”… À aucun moment je n’ai ressenti le désir d’y pénétrer, encore moins d’y vivre. L’insalubrité, la décrépitude, la petitesse des chambres, l’isolation phonique et thermique inexistante… Le va-et-vient constant et bruyant… Non, vraiment, très peu pour moi.
Et cette saleté omniprésente, partout : sur le sol, sur les parois, dans les endroits en déclin, avec des effluves de graisse de cuisine, de sueur, une chaleur suffocante, étouffante, une pollution de l’air qui empêche de respirer… J’ai eu du mal à supporter cette atmosphère étouffante.

Même l’histoire, au bout du compte, ne ma pas touché. Il y a trop d’émotions immatures à mon goût. Certains personnages m’ont plu, j’ai saisi une partie de leur détresse, mais je n’ai pas éprouvé d’empathie pour leur expérience ou les interrogations existentielles qui les hantent sans relâche. Ils ne m’ont pas touché. En outre, il n’y a pas assez d’action non plus, aucun événement significatif, à l’exception des fantômes d’un passé qu’ils cherchent tous à fuir. Je n’ai pas saisi le récit et je suis resté sur ma FIN, qui ne m’a pas transportée…

Cela reste mon Ressenti. Je ne peux que vous encourager à vous faire votre propre avis sur ce livre.

Extraits :

« Quelque part dans un quartier vieillot, au nord-est de Tokyo, existe une minable pension japonaise connue sous le surnom de Gaijin House.
Située entre deux immeubles de briques au creux d’une venelle, elle arbore une façade en planches disjointes et un avant-toit de zinc oxydé. L’entrée en est discrète. Une porte à glissière, un saule nain, un foutoir de bicyclettes. La rumeur veut que cet ancien établissement de thé ait périclité après la guerre et ait été racheté pour rien, ou presque, par une entreprise qui ne loue qu’aux étrangers – précisément ce que signifie gaijin : personne du dehors, extérieure à la vie japonaise, individu n’appartenant pas à l’ile et à sa vie secrète, englobant uniformément étudiants, routards, touristes et expatriés. »

« Quitter sa vie s’était révélé si simple, finalement. L’obtention d’un visa, la location d’une chambre, l’achat d’un billet en ligne n’avaient requis d’elle que la pression de l’index nécessaire à quelques clics, une suite de formalités désincarnées, somnambuliques, un enchaînement de formulaires à compléter. Vers six heures du matin, l’appareil s’inclina sur une aile puis décrivit une courbe en direction de Narita. Des rizières couleur d’orage basculèrent de chaque côté d’une voie routière surélevée, grise dans le petit matin terne dont les fumées se mêlaient au brouillard. »

« Elle connaissait désormais par cœur la teneur de ces rituels matinaux, l’éveil progressif de la vieille baraque dont le ventre chenu se réveillait peu à peu, de craquements en murmures, de claquements de portes en feulements de savates. Fermant les paupières, elle percevait jusqu’aux soupirs des canalisations asthmatiques. Lorsqu’elle perçut le déclic de la bouilloire, elle déverrouilla sa porte et traversa le couloir. Il était neuf heures ; le soleil inondait la cuisine à travers le papier huilé des fenêtres. »

« Il marmonna que c’étaient ses choses, ses choses à lui, toute sa vie. Ses livres et ses cassettes et ses disques, ses bibelots d’un autre temps, entassés, ses estampes et ses coffrets laqués, sa lampe de chevet, ses carnets et statuettes : le musée oppressant d’un collectionneur reclus, d’un ermite. »

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Émilie Desvaux est née en 1983 à Toulouse. Elle suit une formation universitaire en lettres.

Elle a été publiée pour la première fois en 2001, avec La Maison de Mona, nouvelle primée au Prix du jeune écrivain de langue française.

Son premier roman, À l’attention de la femme de ménage a été remarqué par la critique, il a ainsi été sélectionné pour le Prix Goncourt du premier roman 2011, sans toutefois être lauréat, et a été lauréat du Prix du Premier Roman de Femme. Il a été réédité en version de poche moins d’une année après sa sortie.

Émilie vit dans le Saint-gironnais en Ariège.

  • Carrefour des fuites et autres nouvelles, recueil de nouvelles (2001)
  • À l’attention de la femme de ménage (2011)
  • Le Jardin de minuit (2013)
  • Le Ciel de Tokyo (2025)
Amour, Émotion, Drame, Histoire vraie

Les victorieuses

de Laétitia Colombani
Poche – 3 juin 2020
Éditeur : Le Livre de Poche

Brillante avocate, Solène tente de se reconstruire après un burn out. Acceptant une mission bénévole d’écrivain public, elle est envoyée au Palais de la Femme, un foyer au cœur de Paris. Les résidentes s’appellent Binta, Sumeya, Cvetana, Salma ou la Renée et viennent du monde entier. Lorsqu’elles voient arriver Solène, elles se montrent méfiantes. Mais Solène est bien décidée à trouver sa place auprès de ces femmes aux destins tourmentés…
Un siècle plus tôt, Blanche Peyron œuvre en faveur des démunis. Elle a voué sa vie à l’Armée du Salut et rêve d’offrir un refuge à toutes les exclues de la société. Le chemin est ardu, mais elle ne renonce jamais.

Laetitia Colombani donne vie à ces victorieuses anonymes, à Blanche l’oubliée,
à toutes celles qui refusent de se résigner.

De magnifiques portraits.
Le Figaro littéraire.

Une ode à la sororité.
Le Parisien week-end.

Des héroïnes puissantes et radieuses.
Causette.

Une lecture à la fois bouleversante et revigorante.
Page des libraires.

Hier soir, j’ai voulu lire quelques lignes avant de m’endormir…
Je n’ai pas choisi le bon livre, Les victorieuses.
Ou peut-être que oui, finalement !

Que d’émotions !
Je suis déchiré entre le plaisir de ma lecture et la souffrance de ces femmes, bien réelles quelque part dans le monde…

Avec Les Victorieuses, Laétitia Colombani nous entraîne dans un récit poignant et rempli de poésie où deux destins de femmes, à un siècle d’intervalle, se croisent autour d’un même lieu : le Palais de la Femme, refuge pour celles que la société a brisées.

L’auteure tisse un roman à la fois engagé et lumineux, porté par une écriture fluide et sensible. À travers ces destins entremêlés, elle rend hommage aux oubliées, aux invisibles, mais aussi à celles qui, par leur courage, changent le cours de l’histoire. Solène et Blanche, chacune à leur manière, incarnent la force et la résilience, la capacité à se relever et à tendre la main aux autres. Ce roman, inspiré de faits réels, est un vibrant plaidoyer pour la solidarité et l’humanité. Il nous rappelle combien les combats pour l’égalité et la dignité sont encore d’actualité.

J’ai trouvé ce roman profondément inspirant. Après avoir lu “La tresse” Laétitia confirme pour moi qu’elle excelle dans l’art de raconter des histoires de femmes qui se battent contre l’adversité. Le parallèle entre Solène et Blanche est habilement construit et nous plonge dans deux époques avec la même intensité. J’ai particulièrement aimé la mise en lumière du Palais de la Femme, un lieu que je ne connaissais pas du tout mais ayant ici un rôle essentiel dans le récit.

Solène, avocate brillante mais à bout de souffle après un burn-out, trouve une nouvelle raison de vivre en devenant écrivain public pour les femmes en détresse. À travers elles, elle découvre des parcours de vie marqués par la violence, l’exil et l’exclusion. Blanche Peyron, héroïne oubliée de l’histoire, qui, au début du XXe siècle, s’est battue pour offrir un toit aux femmes sans abri en fondant ce refuge.
Deux femmes dans un roman intense, magnifique.

Les Victorieuses est un livre nécessaire, une lecture qui fait écho bien après avoir tourné la dernière page, qui fait du bien et qui donne envie d’agir.

Merci, Laétitia, de continuer à nous inspirer et à nous émouvoir.

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Extraits :

« Tout s’est passé en un éclair. Solène sortait de la salle d’audience avec Arthur Saint-Clair. Elle s’apprêtait à lui dire qu’elle ne comprenait pas la décision du juge à son encontre, ni la sévérité dont il venait de témoigner. Elle n’en a pas eu le temps.
Saint-Clair s’est élancé vers le garde-corps en verre et l’a enjambé.
Il a sauté de la coursive du sixième étage du Palais. »

« Le choc a provoqué une déflagration dans sa vie. Solène est tombée, elle aussi. Dans la chambre aux murs blancs, elle passe des jours entiers les rideaux fermés, sans pouvoir se lever. La lumière lui est insupportable. Le moindre mouvement lui paraît surhumain. Elle reçoit des fleurs de son cabinet, des messages de soutien de ses collègues, qu’elle ne parvient pas même à lire. Elle est en panne, telle une voiture sans carburant au bord de la chaussée. En panne, l’année de ses quarante ans. »

« Elle arrive en avance au rendez-vous, comme elle en a l’habitude. Un vieux réflexe datant du cabinet. La ponctualité est la politesse des rois. Elle a toujours respecté le dicton, en élève appliquée. Elle en a assez d’être la petite fille sage et parfaite. Elle aimerait ficher le camp d’ici, ne pas se présenter au foyer, ne pas s’excuser, se montrer une fois dans sa vie grossière et mal élevée. Et s’en moquer. »

« Ces petits, Léonard les a aimés, bercés et élevés comme les siens.
Il a vécu dix ans de bonheur à leurs côtés, avant qu’ils ne lui soient arrachés. C’est un fait, la société ne prévoit rien pour les beaux-pères et belles-mères abandonnés. Ni droit de garde, ni visite. Sans lien de parenté avec l’enfant, on n’a pas de statut. On n’existe plus. On disparaît, on s’efface de leur histoire comme une silhouette qui s’évanouit sur une photo ancienne, comme un visage dont on ne parvient pas à retenir les traits. »

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Cinéaste, scénariste, comédienne et romancière, Laétitia Colombani est l’auteure de La Tresse, vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde, traduit en quarante langues et couronné d’une vingtaine de prix littéraires. Elle a elle-même réalisé l’adaptation cinématographique de son roman (sortie le 29 novembre 2023).
Elle est aussi l’auteure des best-sellers Les Victorieuses (Grasset, 2019) et Le Cerf-volant (Grasset, 2021) ainsi que des albums jeunesse La Tresse ou le voyage de Lalita (2018), Les Victorieuses, ou le palais de Blanche (2021), et Le Cerf-volant ou l’école de Lalita (novembre 2023) illustrés par Clémence Pollet.
Elle écrit également pour la scène : sa pièce Le Jour du kiwi avec Gérard Jugnot est un grand succès au théâtre Edouard VII en 2023. En tant que comédienne, elle a tourné au cinéma pour Yvan Attal, Cédric Kahn ou Florent Emilio Siri.

Émotion, Drame, Histoire vraie

Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

de Maya Angelou
Poche – 30 septembre 2009
Édition, Le Livre de Poche

Dans ce récit, considéré aujourd’hui comme un classique de la littérature américaine, Maya Angelou relate son parcours hors du commun, ses débuts d’écrivain et de militante dans l’Amérique des années 1960 marquée par le racisme anti-Noir, ses combats, ses amours. Son témoignage, dénué de la moindre complaisance, révèle une personnalité exemplaire. À la lire, on mesure – mieux encore – le chemin parcouru par la société américaine en moins d’un demi-siècle…

Après avoir refermé Power de Michaël Mention, je savais qu’un autre livre m’attendait, comme une évidence, car il étaient intimement liés pour moi.
Deux époques, deux récits, mais un même combat. Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage de Maya Angelou et Power de Michaël Mention résonnent comme deux voix puissantes, témoins d’une Amérique gangrenée par le racisme, où la quête de liberté se joue aussi bien dans la littérature que dans la musique.

Maya Angelou, abandonnée par ses parents et élevée par sa grand-mère dans le Sud ségrégationniste, grandit dans un monde qui cherche sans cesse à la réduire au silence. Dans cette autobiographie poignante, elle raconte avec une sincérité bouleversante son enfance marquée par la violence, l’injustice et l’humiliation. Mais face à ce monde hostile, elle trouve refuge dans la littérature et la poésie, façonnant peu à peu une voix qui deviendra l’un des symboles de la lutte pour les droits civiques.

Ce livre n’est pas qu’un simple témoignage, c’est une ode à la survie, à la dignité et à la puissance des mots. À l’image de l’oiseau en cage qui chante malgré les barreaux, Maya Angelou nous rappelle que même dans l’adversité, la voix d’une femme peut s’élever et inspirer des générations entières. Elle nous parle d’identité et de liberté, dans une Amérique où être une femme noire signifie lutter contre l’oppression sous toutes ses formes.

Un texte essentiel, vibrant d’émotion et de vérité, qui continuera de résonner bien au-delà de ma lecture.

Là où Michaël Mention fait résonner la colère et l’énergie des luttes sociales à travers la musique, Maya Angelou transforme sa douleur en espoir à travers la poésie.
Deux œuvres complémentaires, nécessaires, qui rappellent que la liberté ne se donne pas, elle s’arrache. Parfois dans le fracas des slogans, parfois dans le murmure d’un poème. Mais toujours, dans une voix qui doit refuser de se taire !

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Extraits :

« Des années plus tard, je découvris que les États-Unis avaient été sillonnés des milliers de fois par des enfants noirs terrifiés qui rejoignaient dans les cités du Nord leurs parents et une aisance toute neuve, ou bien repartaient dans le Sud chez leur grand-mère quand l’économie du Nord avait refusé de tenir ses promesses. »

« Au cours de ces années à Stamps, je rencontrai William Shakespeare et tombai amoureuse de lui. II fut mon premier amour blanc. Malgré mon attirance et mon respect pour Kipling, Poe, Butler, Thackeray et Henley, je vouais ma jeune et loyale passion à des auteurs noirs tels que Paul Laurence Dunbar, Langston Hugues, James Weldon Johnson et à la Litany at Atlanta de W. E. B. Du Bois. Mais c’était Shakespeare qui disait: “Quand la Fortune et le regard des hommes vous tiennent en disgrâce…” et cet état-là m’était très familier. Je me consolais que Shakespeare fut blanc en me disant qu’après tout il était mort depuis si longtemps que ça n’avait plus d’importance pour personne. »

« Bailey était l’être le plus formidable de ma vie. Et le fait qu’il fût mon frère, mon frère unique, et que je n’eusse aucune sœur pour le partager avec moi, relevait d’une telle chance que j’en conçus l’envie de vivre chrétiennement, simplement pour montrer au Bon Dieu ma reconnaissance. Tandis que j’étais grande, gauche et rugueuse, il était petit, gracieux et lisse. Alors que mes compagnons de jeux me décrivaient couleur caca, ils le louaient pour sa peau de velours noir. Ses cheveux retombaient en boucles brunes cependant que les miens se hérissaient sur ma tête en paille de fer.
Et pourtant, il m’aimait. »

« Un rideau avait été tiré entre la communauté noire et toutes choses blanches, mais on pouvait suffisamment voir au travers pour développer en soi une peur-admiration-mépris à l’égard des « objets » des Blancs – leurs voitures, leurs maisons étincelantes, leurs enfants et leurs femmes. Le plus enviable, c’était cette opulence qui leur permettait le gaspillage. Ils possédaient tant de vêtements qu’ils pouvaient donner des robes parfaitement portables, juste un peu usées sous les bras, à la classe de couture de notre école pour les travaux pratiques des grandes élèves. »

Maya Angelou, de son vrai nom Marguerite Johnson, est une poétesse, écrivain, actrice et militante afro-américaine, le 4 avril 1928. C’est une figure importante du mouvement américain pour les droits civiques. Elle est devenue une figure emblématique de la vie artistique et politique outre-Atlantique. Elle est décédée le morte le 28 mai 2014.

Elle accède à la célébrité avec le premier tome de sa série autobiographique, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage (1969) qui raconte sa vie jusqu’à l’âge de 17 ans. Il lui a apporté le succès et une renommée internationale, succès confirmé avec la parution en 1971 de son premier recueil de poésie, Just Give Me a Cool Drink of Water ‘Fore I Diiie.

Elle a influencé de nombreuses personnalités afro-américaines et africaines, dont la journaliste Oprah Winfrey, qui fait souvent référence à elle.

Émotion, Drame, Histoire

Power

de Michaël Mention
Broché – 4 avril 2018
Édition, STEPHANE MARSAN

1965. Enlisés au Vietnam, les États-Unis traversent une crise sans précédent : manifestations, émeutes, explosion des violences policières. Vingt millions d’Afro-Américains sont chaque jour livrés à eux-mêmes, discriminés, harcelés. Après l’assassinat de Malcolm X, la communauté noire se déchire entre la haine et la non-violence prônée par Martin Luther King, quand surgit le Black Panther Party : l’organisation défie l’Amérique raciste, armant ses milliers de militants et subvenant aux besoins des ghettos. Une véritable révolution se profile. Le gouvernement déclare alors la guerre aux Black Panthers, une guerre impitoyable qui va bouleverser les vies de Charlene, jeune militante, Neil, officier de police, et Tyrone, infiltré par le FBI. Personne ne sera épargné, à l’image du pays, happé par le chaos des sixties.

Un roman puissant et viscéral, plus que jamais d’actualité.

Avec Power, Michaël Mention nous plonge dans l’Amérique des années 1960-1970, une époque marquée par les luttes pour les droits civiques et la montée du Black Power. À travers ce récit captivant et minutieusement documenté, il retrace l’ascension et la chute de nombreux groupes mythiques de la soul, du Rn’B, les décès de chanteurs ou musiciens de rock, tout en explorant le climat politique et social qui a façonné cette période charnière.

Ce roman, à mi-chemin entre la fiction et le documentaire, résonne comme une fresque musicale et engagée où la soul et le funk ne sont pas seulement des genres musicaux, mais de véritables armes d’émancipation, des manifestes de liberté qui m’ont suivi durant toute ma lecture. Michaël Mention dresse un portrait brut et sans concession d’une Amérique gangrénée par le racisme, où la musique devient un cri de révolte et d’espoir.

Avec une plume rythmée et immersive, l’auteur capte l’essence d’une époque en mêlant habilement faits historiques, intrigues politiques et le parcours individuel de trois personnes, Charlene, Neil et Tyrone. Power est une œuvre vibrante, brûlante d’énergie et d’une rage contenue, qui interroge sur la place de la musique dans les luttes sociales et sur l’héritage du combat des Black Panthers.

Un roman puissant et particulièrement envoûtant, que j’ai dévoré en écoutant la bande-son suggérée par Michaël à la fin du livre. Celle-ci m’a accompagné en toile de fond durant deux ou trois jours, même en dehors de ma lecture, me permettant d’en ressentir toute l’intensité. Des morceaux qui ont marqué mon enfance et qui ici prennent désormais une toute autre dimension…

Un sacré voyage dans le passé !

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Extraits :

« Ça a foiré à cause de nous. Pas à cause du FBI, de la came, des gangs. Ils nous ont pourri la vie mais, le vrai problème, c’était nous. Trop pressés. Des siècles qu’on avait rien, alors on voulait tout et on a foncé. On était sur tous les fronts, tellement impliqués qu’on a rien vu venir.
L’envie, c’est ce qui nous a tués.
Pourtant, le pouvoir, on l’a eu. Ça a duré cinq ans. Ça peut paraître court, mais cinq ans tous les jours, toutes les nuits, c’est pas rien. On était si puissants que le pays a tremblé comme jamais auparavant. Les gens nous craignaient, alors que tout ce qu’on voulait, c’était l’égalité. La paix, enfin.
C’est pour ça qu’on s’est unis. Organisés. On avait nos codes, notre langage, notre journal, notre musique, notre cinéma, notre look, nos penseurs, nos écoles, nos cliniques, notre capitale, notre président, nos ministres, notre indépendance.
On était noirs.
On était libres.
On était les Black Panthers. »

« Notre but est de combattre les maux d’une société qui n’a pas réussi à étendre la fraternité à tous ses membres! Ce qui ne veut pas dire que nous sommes contre le blanc, le bleu, le vert ou le jaune !
Nous sommes contre le mal ! Nous sommes contre la discrimination, contre la ségrégation ! »

« Je sais que vous vous demandez aujourd’hui « Combien de temps faudra-t-il encore ? » Je viens vous le dire ce soir ! Pour difficile que soit le moment, pour décevante que soit l’heure, ce ne sera pas long car la vérité, si elle est abattue, se relèvera toujours ! »

« Nous croyons que ce gouvernement raciste nous a volés et nous demandons ce qui nous est dû, quarante acres et deux mules. Ce que l’on nous a promis, il y a cent ans, en réparation pour le travail des esclaves et l’acharnement meurtrier contre le peuple noir. Nous accepterons un paiement en argent, qui sera distribué à nos nombreuses communautés. Les Allemands aident aujourd’hui les Juifs en Israël. Les Allemands ont assassiné six millions de Juifs. L’Amérique a pris part à l’assassinat de plus de cinquante millions de Noirs, c’est donc une modeste requête que nous faisons. »

Michaël Mention, né le 13 novembre 1979 à Marseille. Enfant, il se passionne pour le dessin. Adolescent, il réalise plusieurs bandes dessinées. Étudiant, il intègre un atelier d’écriture et rédige de nombreuses chroniques satiriques, avant d’écrire son premier roman qui paraît en 2008.
Passionné de rock, de cinéma et d’histoire, sa trilogie policière consacrée à l’Angleterre a été récompensée par le Grand Prix du roman noir français en 2013 au Festival International du Film Policier de Beaune (Sale temps pour le pays), le Prix du polar lycéen d’Aubusson en 2014 (Sale temps pour le pays) et le Prix Transfuge Meilleur Espoir Polar 2015 (… Et justice pour tous).

Depuis, il varie les univers, de la fresque sportive au survival en passant par le polar historique. Power est son dixième roman.

Émotion, Drame, Folie

Moro-sphinx

de Julie Estève
Broché – 20 avril 2016
Éditeur : Stock

Lola est une trentenaire parisienne, comme les autres. Enfin pas tout à fait. Jamais la phrase dite par Charles Denner dans L’homme qui aimait les femmes de François Truffaut n’a été si bien appliquée : les jambes des femmes sont des compas qui arpentent le monde en tous sens. Lola arpente la ville, amazone, chaque fois que son envie devient plus forte que la raison, l’homme succombe, chasseur devenant proie, même le plus repoussant. À la fin de l’acte, clac, elle lui coupe un ongle. Lola, c’est M la maudite, aux pulsions guerrières. Elle semble sortie d’un manga, bouche rouge et grands yeux.
Jusqu’à ce que Lola tombe amoureuse. Mais est-elle vraiment faite pour l’amour ? Et si la passion, c’était la fin du rêve ?

J’ai découvert Julie Estève en décembre 2018 avec Simple que j’avais aimé. Puis, en février 2022, j’ai lu Presque le silence. Magnifique ! Un coup de cœur…

Dans Moro-sphinx, son premier roman qu’elle a publié en 2016, Julie dresse le portrait intense et troublant de Lola, une trentenaire parisienne en quête d’elle-même. Marquée par la perte de sa mère durant son enfance et une rupture amoureuse dévastatrice, Lola tente de combler le vide qui la ronge en multipliant les aventures sans lendemain. Chaque rencontre est ponctuée d’un rituel singulier : Chaque rencontre s’accompagne d’un rituel étrange : elle prélève un ongle de ses amants, qu’elle conserve comme autant de trophées, symbolisant ses conquêtes éphémères et sa fuite en avant.

Le titre du roman fait référence au moro-sphinx, un papillon également surnommé « sphinx colibri », connu pour sa rapidité et son comportement insaisissable. À l’image de cet insecte, Lola butine d’une relation à l’autre, disparaissant aussi vite qu’elle est apparue, dans une quête effrénée de sensations qui ne suffisent jamais à apaiser son désarroi.

La plume de Julie est incisive, percutante, chargée d’une intensité brute. Elle capte avec justesse la descente aux enfers de son héroïne, cette femme complexe, à la fois provocante et vulnérable, dont les excès masquent une détresse profonde. Son parcours chaotique interroge sur les mécanismes de l’autodestruction et la difficulté de se reconstruire après les traumatismes de la vie.

Moro-sphinx est un roman aussi dérangeant que fascinant, une plongée vertigineuse dans les méandres de l’âme humaine avec une lucidité implacable. Julie signe ici une œuvre marquante, offrant une réflexion profonde sur la solitude, le désir et la quête d’identité dans une société où les repères se font de plus en plus flous. Un récit où les émotions explosent en mille éclats de couleurs : des roses et des jaunes puissants, des rouges vibrants et une infinité de bleus… avant de s’effacer dans l’ombre.
J’ai eu mal pour Lola…

Moro-sphinx est un premier roman remarquable, qui laissait déjà entrevoir tout le talent de son autrice. Une lecture que je vous recommande vivement !

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Extraits :

« Les draps glissent. Ils sont bleu nuit et c’est le matin. C’est du coton égyptien. Ils sont doux et il dort nu sous le tissu. Les yeux sont gonflés, la bouche est molle, de travers. Elle le regarde. Elle ne fait que ça, le regarder, épier les gestes, elle a retenu toutes les phrases, de la première à celle d’hier après l’amour, un peu bâclée la baise d’ailleurs, il a dit : « Dors bien mon cœur. » Mon cœur, foutaise. Elle a horreur des simagrées et les « mamour », les « puce » et puis les « douce » : très peu pour elle. Elle trouve qu’ils ne sont pas à la hauteur ces noms-là, pas au niveau. Maintenant il ronfle. »

« Thierry, pendant quelques minutes, devient quelqu’un. Une bombe, une convoitise. Les mères de famille retrouvent dans leurs pupilles un éclat. Une montée. Elles matent, elles sont prises.
Piégées. Les maris tentent l’esquive, saisis par une jalousie mijaurée.
“J’ai faim, on va chercher une crêpe ?
– Attends, tu vois bien que je regarde !”
Thierry ne peut perdre dans pareil décorum. Grâce à lui, ses groupies accuseront peut-être, dans leur culotte, quelques traces de plaisir. Le forain a pris le micro et gueule dedans. “Attention, dernier tour ! Encouragez le champion !” »

« Lola ne mange plus, elle devient squelette. Elle est un arbre en hiver. Elle n’appartient plus à rien, à personne. Elle se terre dans le lit où elle sauve ses souvenirs, pas sa peau. Elle se sépare en deux, en trois et puis en dix. Elle coupe, tout, à la hache, les bras, le ventre, le sexe, la tête et le reste. Elle laisse la beauté à l’amour et s’éprend de laideur et de solitude. »

« La salope ! La garce ! Il tourne fou. Elle vient plus. Elle en a trouvé un autre ? Qui ? Ça serait si facile pourtant, il lui donnerait tout, elle ne manquerait de rien. Elle serait en main. Son désir est une liane. Une liane comme dans la jungle, increvable. N’empêche, ça fait mal. L’estomac se tord et fabrique de l’acide. Elle le hante, elle le ronge. Elle cogne contre son crâne. Il n’a plus une minute à lui, elle occupe ses heures, ses jours, ses nuits. Pourquoi elle vient plus ? Y’en a un autre ? Mais qui ? Salope ! Il la maudit. Non, non, il hait l’absence, le trou qu’elle laisse. »

Julie Estève est née en 1979 à Paris. Elle est titulaire d’une licence de droit et d’un DEA d’Histoire de l’Art à l’Université Paris IV-Sorbonne et est une journaliste spécialiste d’art contemporain.
Moro-sphinx, son premier roman (Stock, 2016), a été très remarqué par la presse.

Amour, Émotion, Témoignage

Bahie et Papou, Correspondance

Mai 2022, juillet 2023
de Germaine Raccah et Patricia Raccah
Broché – 8 mai 2024
Éditions : Les Cahiers de l’Egaré

Le dialogue entre deux sœurs est-il possible lorsque la schizophrénie vient brouiller les pistes en opposant deux réalités profondément divergentes ? L’échange de lettres entre Bahie et Papou, au-delà du lien sororal mis en évidence, relève d’un défi, celui d’une possible communication malgré le prisme déformant de la maladie. Cette correspondance, en cela, est une sorte de battle entre deux langages faisant alterner l’ombre et la lumière, la beauté et la douleur. Les deux sœurs Bahie et Papou ont-elles réussi dans l’échange à accéder à une meilleure perception de l’autre ? Laissons le lecteur en juger.


« Le bienfait dans le désarroi est presque équivalent léger ou lourd pour amoindrir une souffrance physique jusqu’au climat où transpire cette bouée de sauvetage que tu m’offres pour ne pas couler. Je suis, petite sœur, dans un profond mal-être en dépit des soins prodigués. Merci Papou de me permettre de bâtir notre lien salvateur et authentique. »
Germaine Raccah

« Vingt mille lieues au centre des cœurs, de la mémoire et du parfum des fleurs. Entre dragons et plantes carnivores, le noir et blanc des souvenirs, ponctuations de la douceur, nous avons aperçu le flou d’une Terre promise : votre inconnu se dévoilant. »
Alain Cadéo.

Bahie et Papou est bien plus qu’une simple correspondance entre deux sœurs, Germaine et Patricia Raccah. C’est un récit intime et bouleversant qui dévoile le lien indéfectible qui les unit, malgré l’épreuve de la schizophrénie. Ce livre explore avec une grande sensibilité la complexité de leur relation, mise à rude épreuve par la maladie.
À travers une correspondance sincère et souvent douloureuse, les deux sœurs nous ouvrent les portes de leur monde, où se mêlent amour, patience et incompréhension.

Chaque lettre est un témoignage vibrant de leur volonté de rester connectées, malgré les silences imposés par la maladie.

Le choix des Cahiers de l’Égaré d’éditer cette œuvre souligne encore une fois leur engagement envers une littérature profondément humaine et engagée.

La préface d’Alain Cadéo apporte une perspective précieuse, invitant le lecteur à méditer sur la fragilité des liens familiaux et sur le pouvoir des mots pour soigner les blessures invisibles.

Ce livre est une véritable ode à l’amour sororal et à la persévérance face aux épreuves. Il résonnera en chacun de ceux qui ont déjà éprouvé la complexité d’aimer dans l’adversité. “Bahie et Papou” va pour moi bien au-delà des mots, c’est un cri de colère et aussi un cri d’amour face à l’indicible.

Merci beaucoup Patricia pour cet ouvrage d’une rare intensité qui m’a profondément touché…

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Extraits :

« Ma chère Bahie,
Tu seras sans doute étonnée de recevoir cette lettre. Mais il fallait bien commencer un jour. Alors pourquoi ne pas choisir un premier mai pour faire le premier pas, celui de la mise en écho de nos vies respectives ?
Cette première lettre, tu l’as sans doute longtemps attendue, mais pour moi, le saut vers toi était difficile. Nos histoires réciproques étaient bien trop fortes.
Peut-être est-il temps de mettre aussi des mots sur ce qui, de toute évidence dépasse le simple lien de sororité. Et de décrypter mot après mot, page après page, la nature de cette complicité qui a su emjamber les épreuves les plus dures, les tiennes, douloureuses, les miennes, déstabilisantes, sans jamais faiblir. »

« Chère Papou,
Merci de ta première lettre qui m’assure de notre complicité et évoque plus encore qu’une adhésion furtive !
Je te trouve jolie et claire et je ne peux t’enfoncer dans mes errances. Mais, aller à l’essentiel, à te le dire, toi qui le sais, te toucherai-je encore par ce dont je n’ai presque jamais eu droit avec mon immense parcours dans la schizophrénie, la chair debout et moi-même envisageant des choses alors aussi dérisoires et dilacérées qu’un naufrage sérieux mouille aux bouquets et violettes saugrenues et vacille de roses qui grossissent, gonflent, dévorent une grosse folie et brins d’herbe dans l’Idée des corps pour une aile d’imbécillité alors qu’en elle, pulsions de flammes brûlantes et filles du feu sont fulgurantes, énormes, sous une feuille si douloureusement tordue dans le bruit épais, pour un animal de trottoir, incarner bien mal mon miroir dans cette muse de moi-même aux reins despotiques.
Je t’embrasse. »

« Ma chère Bahie,
Il est bien difficile de parler du bonheur, celui-là même que tu évoques et qui vient parfois se glisser subrepti-cement, alors que je n’ignore rien de ton combat quotidien pour affronter les démons qui continuent à te tourmenter.
Très innocemment, je crois pourtant qu’une pensée clairement adressée a pouvoir de véhiculer les intentions qu’elle contient. »

« Chère Papou, ma chérie,
Ce lien épistolaire que nous fondons pour nommer nos dires nous rend visibles l’une à l’autre et témoigne de notre authenticité, j’en suis sûre ! »

Patricia Rachat est professeur des écoles spécialisée. Elle s’occupe d’enfants déficients depuis de nombreuses années.

L’écriture, la peinture, la musique, mais aussi la danse, ont toujours occupé une place importante dans sa vie, lui permettant d’utiliser, selon les moments, le mode d’expression le mieux adapté à ce qu’elle cherche à exprimer. Cet intérêt croissant pour les arts, et sa conviction relative à leur nécessité dans la vie de tous, l’ont incitée à suivre une formation en conception et mise en oeuvre de projets culturels (université de Marseille) et un master 2 en art thérapie (université René Descartes à Paris).
Pour elle, peindre représente la magie de la création : il n’y a rien avant, il y a quelque chose après… Entre les deux, c’est une forme de fusion, une alchimie qui m’échappe presque totalement, mais où elle intervient quand même en rendant possible la création du tableau.

Germaine Raccah est une artiste aux multiples talents, ayant consacré sa vie à l’enseignement de la philosophie avant de se tourner vers les arts plastiques et la poésie. Elle est affiliée à l’Artame Gallery, où elle expose régulièrement ses œuvres. Sa pratique artistique englobe diverses techniques, notamment la peinture acrylique, la gouache, le pastel gras et sec, ainsi que l’aquarelle. Parmi ses créations, ses « livres objets » se distinguent, reflétant son univers unique qu’elle nomme son « musée de l’imaginaire ».

En collaboration avec sa sœur Patricia Raccah, Germaine a coécrit Bahie et Papou : Correspondance, un ouvrage publié en 2024 par les éditions Les Cahiers de l’Égaré. Ce livre présente un échange épistolaire entre les deux sœurs, explorant la complexité de leur relation face à la schizophrénie. La couverture de cet ouvrage est ornée d’une illustration à l’encre de Chine réalisée par Patricia Raccah, ajoutant une dimension visuelle à leur collaboration littéraire.

À travers ses diverses expressions artistiques, Germaine Raccah continue de partager sa vision du monde, mêlant réflexion philosophique et créativité artistique.

Émotion, Magique, Poésie

Le cœur cousu

de Carole Martinez
Poche – 5 mars 2009
Éditions : Folio

Dans un village du sud de l’Espagne, une lignée de femmes se transmet depuis la nuit des temps une boîte mystérieuse… Frasquita y découvre des fils et des aiguilles et s’initie à la couture. Elle sublime les chiffons, coud les êtres ensemble, reprise les hommes effilochés. Mais ce talent lui donne vite une réputation de magicienne, ou de sorcière. Jouée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs, elle est condamnée à l’errance à travers une Andalousie que les révoltes paysannes mettent à feu et à sang. Elle traîne avec elle sa caravane d’enfants, eux aussi pourvus – ou accablés – de dons surnaturels.

Carole Martinez construit son roman en forme de conte: les scènes, cruelles ou cocasses, témoignent du bonheur d’imaginer. Le merveilleux ici n’est jamais forcé: il s’inscrit naturellement dans le cycle de la vie.

J’ai découvert Carole Martinez en octobre 2024 avec le superbe Dors ton sommeil de brute, un roman qui m’avait complètement emporté. Après une rencontre inoubliable avec l’auteure et une discussion fascinante, j’ai pris une décision : lire tous ses romans par ordre de parution.
C’est ainsi que j’ai plongé dans Le Cœur cousu, son premier roman. Et quel premier roman !

Dès les premières pages, j’ai compris pourquoi ce livre avait reçu tant de prix. En réalité, ce n’est pas simplement un roman. C’est un conte, un récit fantastique, un recueil de magie et d’histoire, saupoudré d’une touche de surréalisme. L’histoire prend vie dans l’Espagne du XIXe siècle, tout en semblant évoluer hors du temps. Mais comment fait-elle ?

Carole Martinez nous entraîne dans un monde où le mystique côtoie le réel, où la sorcellerie se mêle à la poésie. Au centre de ce récit envoûtant, une famille portée par la figure maternelle et mystérieuse de Frasquita, couturière de génie capable de donner vie aux pièces de tissu ou morceaux de chair qu’elle recoud. Son pouvoir réside dans une boîte « magique » qu’elle transmettra à ses filles, toutes dotées de dons extraordinaires et uniques. Son fils, lui aussi est singulier, et, recherche désespérément l’amour de ses parents, prisonnier de ses propres tourments.

Le texte est somptueux et d’une originalité rare. Le choix des mots, le rythme chargé d’amour, de larmes, de sang, de violence et de rêves m’a littéralement transporté. Chaque phrase m’a tenu en haleine, de peur de manquer une subtilité cachée. Et des subtilités, il y en a beaucoup, que chacun est libre d’interpréter à sa manière.

Le Cœur cousu est avant tout une histoire de femmes. Des femmes au centre de tout, détentrices des secrets du monde, mais prisonnières d’un destin qu’elles ne maîtrisent pas. Elles sont abusées, violées, déchirées, perdues. Frasquita, l’héroïne, incarne à la fois la force et la vulnérabilité : femme libre, résistante, vacillante, mais surtout mère courageuse et aimante.

Bienvenue dans cet univers féerique et merveilleux, peuplé de personnages inoubliables : un coq de combat rouge sang, un ogre inquiétant, des révolutionnaires en quête de liberté, un meunier mort mais toujours présent, une jeune fille qui brille dans le noir, une autre muette qui lit mieux que quiconque, un garçon aux cheveux rouges… et bien plus encore.

J’ai adoré ce livre. Carole m’a de nouveau emporté dans son monde. Il est beau, il est magique, il est rempli d’amour et de poésie. Le Cœur cousu est un voyage initiatique d’une rare intensité. Un véritable régal littéraire !

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Extraits :

« Mon nom est Soledad.
Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.
Ma mère a avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.
Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.
Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.
LA TRAVERSÉE
Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert. »

« J’ai peur toujours de cette solitude qui m’est venue en même temps que la vie, de ce vide qui me creuse, m’use du dedans, enfle, progresse comme le désert et où résonnent les voix mortes.
Ma mère a fait de moi son vivant tombeau. Je la contiens comme elle m’a contenue et rien ne fleurira jamais dans mon ventre que son aiguille. »

« Longtemps, l’enfant resta dans le bassin de sa mère entre la vie et la mort. Elle attendait un signe : le lever du jour, une lumière…
Ce fut la chandelle de la Blanca qui la guida.
“Pousse, ma fille! cria la Maria assise sur le ventre de Frasquita. Pousse et surtout ne te laisse pas aller !
Ne va pas t’endormir de nouveau, sinon l’enfant repartira. La voilà”… »

« Le hurlement se propage dans toutes les directions. Le cri heurte les parois, rebondit, cherche une sortie, se précipite dans les galeries, enfle, se déforme, s’amplifie, arrive dans la grotte à l’entrée de laquelle les deux gardiennes sont postées, pénètre dans leurs rêves, les bouscule, les brise.
Elles s’éveillent en sursaut. »

« Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’Histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles.
Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines. »

Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.

Frisson horreur, Thriller psychologique

L’Essence des Ténèbres

de Thomas Clearlake
Broché – 30 avril 2018
Éditeur : Moonlight éditions

La petite ville de St. Marys est frappée par des disparitions d’enfants inexpliquées. Cinq au total, en l’espace de quatre mois. Bien qu’aucun indice formel n’ait été relevé par les forces de police, tout porte à croire qu’il s’agit d’enlèvements. Le FBI est chargé du dossier.
L’agent spécial Eliott Cooper est envoyé sur place pour enquêter.
Peu à peu, il va être confronté à des faits qui ne relèveront plus de ses compétences d’agent, mais de sa capacité à lutter contre un mal obscur qui semble s’être emparé des forêts alentour de la ville… et ça n’est que le début de son enquête.

J’ai lu ce roman en octobre 2018, à une période où je n’avais pas encore mon blog.
J’ai eu envie de le relire, mais surtout de lui donner l’hommage qu’il méritait.
Et en ouvrant le livre… Surprise !!!
J’ai retrouvé les notes que j’avais écrites à l’époque en fin de lecture, soigneusement rangées à l’intérieur du livre…
Le temps passe décidément trop vite.

11 octobre 2018.
Je découvre un nouvel auteur, Thomas Clearlake. L’Essence des Ténèbres, est un SUPERBE thriller qui mêle policier, fantastique et horreur. Il va très loin, très loin vers l’obscurité.
Je n’ai pas pu le quitter, dès les premières pages !
L’écriture est excellente et évolue le long de ce récit psychologique où les héros attachants sont très vite dépassés par ce qui leur arrive. L’action est omniprésente, aucun temps mort. J’ai pensé à Stephen King, à Graham Masterton, à Dan Simmons, à Clive Barker, c’est vous dire le niveau, et je ne vous avais pas encore précisé, mais c’est le premier roman de Thomas !!!
Que du bonheur…

J’avoue que je ne m’attendais pas du tout à “ça” en commençant ma lecture.
L’imagination débordante et très fertile de l’auteur m’a complètement retourné. C’est surprenant bien sûr, mais aussi puissant, violent, angoissant. La plume de Thomas est fluide et agréable, avec un style très simple mais très pointu dans ce récit incroyablement riche par la diversité des divers sujets développés.

Un site sacré est profané, une puissance obscure va se réveiller… Il va falloir vaincre “le Mal absolu”.

Pour les vrais amateurs du genre, c’est du lourd !
Âmes sensibles s’abstenir.

Un très grand merci à Lau Re pour m’avoir fait partager cette excellente découverte et à Annie Soyer pour me l’avoir remise en tête…

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Extrait :

« Pour son retour vers le vallon où il avait repéré le brouillard suspect, il planifia un autre parcours, car il lui fallait déployer au maximum le dispositif de surveillance. Il emprunta un sentier qui filait vers l’est, même si ce trajet était plus long pour atteindre le vallon.
Le chemin suivait un cours d’eau encaissé qui serpentait au gré des reliefs. La végétation était ici plus dense que dans les bois et l’air plus froid. Après deux heures de marche, le jour commença à décliner. Il passa ses lunettes à vision nocturne. Dans les eaux de la rivière qu’il longeait, il n’observa, là encore, pas la moindre forme de vie. Il continua de progresser durant deux heures le long du cours d’eau. Une quinzaine de kilomètres avant d’arriver sur l’objectif, le sentier bifurqua au nord et remonta dans les bois. Il fit une pause et retira ses lunettes. La nuit était aussi noire que de l’encre, mais la lune n’allait pas tarder à se lever. Il constata qu’il s’était presque habitué au silence.
Et cela ne lui plaisait pas du tout.
Le jour s’était effacé pour laisser place au crépuscule. Ce silence mortuaire rendait peu à peu ce qui revenait de droit à la nuit souveraine. La nuit qui, chaque soir, revêtait lentement les bois de son habit somptueux de noirceur. Maintenant, toutes les choses obscures et grouillantes pouvaient errer librement, toutes les peurs pouvaient trouver leurs raisons d’être. Tous les hommes et toutes les bêtes pouvaient se tapir dans leur antre, se blottir les uns contre les autres, pour préserver fébrilement la pâle lueur de leur vie. À toute question, il n’y avait plus de réponse. L’obscur anéantissait la raison pour laisser dominer le doute et l’ignorance. Depuis l’aube des temps, au-tour des cheminées, l’on contait alors les histoires les plus terribles. Parfois, elles étaient vraies. Le mal était ainsi libéré et pouvait proliférer dans la nuit.
La lune se leva majestueusement au-dessus des bois.
Cooper apprécia l’instant.
Il resta un moment assis à contempler le croissant de lumière pâle. Il lui était arrivé, quelques fois, d’ex-primer le ressenti que lui inspiraient de tels instants par des mots. Il lui arrivait de griffonner des vers dans un carnet. Une prose simple et efficace, qui lui ressemblait. Au cours de ces moments, il ressentait toujours une profonde incohérence dans sa vie. Car, bien loin du poète, il n’était presque pas différent des bêtes qu’il traquait.
Il chassa ses rêveries et revint à sa mission. »

Tom Clearlake est un auteur franco-canadien né au Canada le 19 octobre 1973.

Il commence à lire avec Edgar Allan Poe, H.G. Wells, Jack London, Jules Verne, Agatha Christie, Jack Kerouak, Edgar Rice Burroughs, Lovecraft, Dean Koontz, Stephen King, Clive Barker, Umberto Eco…

Sa passion pour les littératures de l’imaginaire le pousse à expérimenter l’écriture dans des univers très différents, mais c’est dans le thriller qu’il préfère exercer.

« Je pense que le Thriller est le maître de tous les genres littéraires. Il permet de jouer avec les sensations et les émotions du lecteur comme aucun autre genre le peut. Il y a dans le thriller cette possibilité de créer l’intensité, et de la pousser à son paroxysme. Et l’on dispose d’une infinité de moyens pour y parvenir. »

Amour, Émotion, Drame, Histoire vraie

L’enfant réparé

de Grégoire Delacourt
Poche – 8 mars 2023
Éditions : Le Livre de Poche

« Le jour où j’ai appris que j’avais été une victime, je me suis senti vivant. »


On a souvent dit de ses ouvrages qu’ils faisaient du bien. Lui-même a toujours su qu’il écrivait « parce que cela répare ». Que réparait Grégoire Delacourt ? Qui était son père, de plus en plus absent ? Et sa mère, qui l’éloignait chaque jour davantage ?…
Histoire d’une famille où l’on porte le déni comme une armure, L’Enfant réparé offre un éclairage unique sur le parcours d’un grand romancier. Où l’écriture est la seule échappatoire, permettant d’abord de fuir puis de dessiner, pas à pas, un chemin vers la faille originelle.

Au plus juste des mots, l’auteur nous offre un récit littéraire d’une lucidité exceptionnelle.

POSTFACE INÉDITE.

Grégoire Delacourt se livre avec pudeur, avec puissance,
et ne laisse pas de répit au lecteur.
Libération.

Un roman d’une violence tripale. Comme une colère sourde qu’il lui fallait hurler.
Ouest-France.

Une plongée en apnée.
Le Monde des livres.

Il ne va pas être facile de rédiger mon “Ressenti” mes yeux remplis de larmes. Je peux à peine voir mon écran, mes larmes trempent mes doigts ainsi que les touches de mon clavier.
Encore une fois, je pleure.
Lorsque je lis un livre, j’endosse souvent le rôle de l’autre, le héros, celui qui porte le récit. Alors, ce livre me faisait peur depuis qu’il était dans ma bibliothèque. Il était là, m’attendant, tandis que moi, je me cachais.
Je savais que je devais le lire, mais j’avais peur de ce que je pourrais y trouver. Vendredi soir, j’ai commencé.
La claque est arrivée très vite, j’étouffais et en même temps j’avais froid tout seul dans la chambre du haut. Je savais que je devais le lire seul, au calme. Dehors, il fait nuit depuis longtemps, mon téléphone affiche 2 h 33 lorsque je suis enfin en mesure de reprendre ma lecture. Je replonge dans mon enfance, ce récit est un peu le miroir de ma vie. Les noms sont différents, les rues et les villes aussi, mais il raconte la même histoire.
L’histoire de mon enfance.

Combien sommes-nous dans ce cas ? Combien d’enfants ont-ils souffert pour essayer de se construire du mieux qu’ils le pouvaient en devenant souvent des adultes défaillants ?
Car, hélas, tous ne seront pas réparés…

Grégoire Delacourt évoque son enfance et ces instants terrifiants qui ont modelé l’homme qu’il est aujourd’hui, avec beaucoup de pudeur. Le récit est fort, poignant et plein de courage. Il n’est pas évident de se révéler et de décrire certaines expériences qui ont souvent été « gommées » de notre mémoire pour pouvoir continuer à progresser. En remontant le fil de sa vie, Grégoire Delacourt se dévoile, en toute simplicité et objectivité, sans porter de jugement. Aujourd’hui, ses souvenirs profondément enfouis remontent à la surface, lui permettant de comprendre sa propre incapacité à aimer.
J’avais déjà lu certains de ses romans et, parfois, j’entrevoyais comme une faille.
Je m’étais trompé ! C’était un gouffre. Un gouffre au bord duquel il s’est accroché, a lutté, pour puiser la force nécessaire à l’acceptation de ses lâchetés et de ses traumatismes profondément enracinés dans son esprit. Être capable de les surmonter et peut-être enfin délivrés.

Un ouvrage très puissant qui, je l’espère, viendra en aide à d’autres “enfants” qui ont besoin encore et toujours d’être réparés…

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Extraits :

« Je regarde mon corps. Cette chair vieille de soixante ans.
La peau plus fine autour des yeux. Les relâchements, dans le cou. Les veines qui affleurent. S’entortillent comme un lierre autour de la jambe. Les griffures. L’ancienne trace du ciseau à l’intérieur de mon avant-bras droit a laissé une cicatrice claire. On dirait un long cheveu blanc. Les autres blessures, sans doute moins profondes, se sont estompées au fil des années. »

« Le principal dommage collatéral de ce qui a été pris à mon corps d’enfant est d’avoir fait de moi un adulte handicapé de l’amour – ce mot girouette. »

« J’ai commencé à l’écrire le jour où il a été question de commencer à guérir parce que ma souffrance devenait contagieuse. Le jour même où j’ai vu ce psy qui porte le nom d’un oiseau. Les mots que je lâchais sur le divan se télescopaient avec ceux de mon livre, parfois s’y cognaient ; le livre se disait, la parole s’écrivait. »

« Mon corps ne porte que les traces du temps. Celles des coups résident à l’intérieur, tout comme ma douleur et ma colère. »

« J’ai souffert sans raison presque l’intervalle d’une vie.
Le médecin de famille ne soupçonnait rien. Énergie bouillonnante, bafouillait-il toujours. Alors un premier psy, alors le nitrazépam et le diazépam – substances chimiques qui peuvent “provoquer une idéation paranoïde ou suicidaire et altérer la mémoire, la faculté de jugement et la coordination”.
J’avais onze ans quand j’ai commencé. Un demi-cachet de chaque. Au début. »

« Aujourd’hui, alors que s’est achevé cet opéra ténébreux, je ne suis pas en colère qu’il n’ait pas souffert, qu’il se soit juste endormi, confortablement, face à son petit mur jaune, sans que son corps convulse, résiste ou se batte, qu’il ait simplement levé les bras, rendu les armes, baissé la tête, car les lâches n’auront jamais aucune gloire. »

Grégoire Delacourt a publié onze romans dont L’Écrivain de la famille (Lattès, 2011, Prix Marcel Pagnol 2011, Prix Carrefour du Premier Roman 2011, Prix Coeur de France 2011), La liste de mes envies (Lattès, 2012, traduit en 35 langues, adapté au cinéma par Didier Le Pêcheur en 2014), ou encore L’enfant réparé (Grasset, 2021).

Drame, Folie, Frisson horreur, Thriller psychologique

Le Seuil

Tom Clearlake
Broché – 16 février 2024
Éditeur : Moonlight

D’un côté, il y a Bruno Loubet, capitaine à la criminelle de Lyon.
De l’autre, sa fille, Léa, qui a disparu.
Entre eux, cette frontière qui sépare le monde réel
des profondeurs les plus sombres d’Internet,
Pour la retrouver, Bruno va franchir le seuil,
et découvrir que l’enfer existe.
Il suffit de s’y connecter.

Après Sans retour, Avides, et Signatures,
plongez dans le dernier thriller policier de Tom Clearlake.
Êtes-vous prêts à passer de l’autre côté ?

Chaque ouvrage de Tom Clearlake est un véritable coup de poing psychologique… “Le Seuil” ne déroge pas à la règle, et c’est une bonne chose !

Dès les premiers mots, la magie opère : j’ai de nouveau été littéralement absorbé par le récit grâce à sa plume puissante et très visuelle. L’angoisse et le stress de Bruno Loubet ainsi que d’Alice, son épouse, vont progressivement s’intensifier. Ils n’ont pas de nouvelles de leur fille depuis plusieurs jours maintenant… Je suis plongé dans une lecture intense…
Et tout à coup, je me suis retrouvé à la page 87, “DE l’AUTRE CÔTÉ”, c’est à ce moment-là que tout a basculé !

Bienvenus en enfer… Jusqu’à quel degré de perversité l’homme peut-il aller ?
Quelle angoisse ! Il m’a été impossible de refermer mon livre, – assez tard, je dois l’avouer, il compte plus de 500 pages – sans savoir comment il allait se terminer.
Les personnages sont remarquablement construits, présentant à la fois leurs forces et leurs faiblesses, chacun possédant une personnalité psychologique clairement définie, offrant un éventail plutôt exhaustif et réaliste de notre société contemporaine.

J’ai découvert, Tom, en 2018, grâce à son remarquable L’Essence des ténèbres. Ensuite, j’ai enchaîné avec ses autres romans. D’ailleurs, en préparant mon Ressenti, je viens de réaliser qu’il a publié un roman en 2022, Signatures, que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire !
Tom. Comment vous dire, c’est “LE PRO” des atmosphères oppressantes, du suspense, des situations anxiogènes où les rebondissements sont omniprésents. Ne cherchez surtout pas à anticiper la fin de ses romans. C’est tout simplement impossible !
Ignorer son existence, c’est quelque part, passer à côté d’une valeur sûre dans son domaine littéraire, et ce n’est pas parce qu’il a un couteau sur ma gorge que je vous dis ça ! ! ! 😀 😀 😀

Bruno Loubet, qui dirige la section criminelle à Lyon, est surtout un père. Léa, sa fille âgée de 22 ans, a disparu. En raison d’une faute professionnelle, il sera écarté de ses fonctions. Qu’à cela ne tienne. Il fera tout son possible pour la retrouver, quitte à dépasser la ligne rouge et franchir les limites de la légalité si nécessaire. Il n’a qu’un objectif : sauver Léa. Il réalisera rapidement que d’autres adolescents ont disparu le même jour que sa fille. Dès lors, il va se retrouver face à une machination sordide aux ramifications auxquelles il ne s’attendait pas du tout.

Puis, j’arrive la page 265. À partir de là, c’est l’horreur…
Cependant le pire restait encore à venir après la page 530 !
Et si tout cela existait vraiment ?
Lorsque le Darknet s’infiltre dans notre vie quotidienne…

Tom frappe vraiment très fort avec ce nouveau polar/thriller coup de cœur, à découvrir de toute urgence !

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Extraits :

« Le jour peinait à se lever sur la ville, retenu dans le linceul d’une nuit possessive. En plein centre du quartier des affaires, un ballet de lueurs bleues se jouait au pied d’une tour de verre. Deux véhicules de patrouille venaient de stopper devant l’entrée. Les agents en uniforme s’étaient déployés au pas de course autour du bâtiment, leur chef y était entré, accompagné d’un de ses hommes. Un moment plus tard, le gyrophare d’une berline noire vint ajouter sa touche de saphir sur le miroir du building. À son bord, deux officiers de la criminelle tirés de leur lit après l’appel du commissariat central. »

« Il resta immobile, et respira jusqu’à parvenir à se stabiliser. L’image du sourire de Léa persistait. Ses doigts qui voletaient tels des papillons sur le palissandre des cases de sa guitare. Ses longs cheveux noirs, son visage d’ange au teint diaphane, ses yeux rieurs perdus dans ses rêves. Il serra les dents et donna un violent coup de poing dans le volant, déclenchant un bref et inutile coup de klaxon.
– Bordel de merde ! »

« Léa. Sa seule source de lumière dans l’obscurité des basfonds d’une humanité corrompue par le crime, le vice, la folie. Léa. La chair de sa chair. Son unique fille. Son diamant. Elle n’avait pas sa place dans ce monde. Trop innocente. Trop pure. Trop fragile. Comme sa mère.
Elles se ressemblaient tellement toutes les deux. »

« Non, madame, mon état mental n’est, en effet, pas compatible avec l’exercice de mes fonctions de capitaine de police. Mais putain, il est compatible avec ma fonction de père. Je vais retrouver ma fille, vous pouvez me croire. Et je vais la retrouver vivante. Parce que s’il lui est arrivé quelque chose… Si quelqu’un lui a fait du mal… »

« Lorsque Homo sapiens a forgé ses premiers outils, il l’a fait pour sa survie : se nourrir, c’est craindre de mourir de faim, avant tout. Les plaisirs gustatifs sont venus longtemps après, quand l’humanité n’a eu plus rien d’autre à faire qu’amasser de l’argent. Mais ici encore, notez que c’est la peur d’être pauvre qui force le destin de l’homme riche. La peur est la substance même de l’évolution. À l’échelle du vivant, il n’est rien qui s’accomplisse sans elle. »

Tom Clearlake est un auteur franco-canadien né au Canada le 19 octobre 1973.

Il commence à lire avec Edgar Allan Poe, H.G. Wells, Jack London, Jules Verne, Agatha Christie, Jack Kerouak, Edgar Rice Burroughs, Lovecraft, Dean Koontz, Stephen King, Clive Barker, Umberto Eco…

Sa passion pour les littératures de l’imaginaire le pousse à expérimenter l’écriture dans des univers très différents, mais c’est dans le thriller qu’il préfère exercer.

« Je pense que le Thriller est le maître de tous les genres littéraires. Il permet de jouer avec les sensations et les émotions du lecteur comme aucun autre genre le peut. Il y a dans le thriller cette possibilité de créer l’intensité, et de la pousser à son paroxysme. Et l’on dispose d’une infinité de moyens pour y parvenir. »