Émotion, Drame

Destins

Une nouvelle de Magali Collet
Éditeur : Taurnada

Peut-on craindre l’eau froide et vouloir se jeter d’un pont ?
Peut-on aimer ses proches et accepter de simuler sa propre mort ?
Peut-on confier 5000 euros et sa propre vie à une parfaite étrangère ?
Mathilde va être confrontée à ces 3 questions tout en sachant que faire un choix, c’est prendre le risque de jouer avec son destin.

Et si, au moment de basculer, une voix venait nous proposer une seconde chance ?
Destins, la nouvelle percutante de Magali Collet, explore cette frontière ténue entre le désespoir et l’espoir, entre la fin et un possible recommencement.

Il y a des lectures qui vous cueillent sans prévenir. Destins, de Magali Collet, fait partie de celles-là. Cette nouvelle, m’a profondément touché. En à peine 27 pages, l’autrice aborde avec finesse un sujet grave : le suicide et ses répercussions.

J’ai été happé dès les premières lignes par l’atmosphère étrange, surnaturelle, qui entoure le personnage principal, Mathilde. Elle semble avoir tout pour être heureuse, du moins en apparence. Pourtant, elle se sent vide, invisible aux yeux de ses proches. Un mal-être si profond qu’elle finit par décider d’en finir. Mais au moment crucial, une voix l’interpelle. Et ce qu’elle lui propose défie toute logique.

Entre tragédie intime et incursion dans le fantastique, cette histoire soulève une question essentielle : et si l’on pouvait voir les conséquences de notre disparition ?

Magali réussit le pari de conjuguer intensité émotionnelle et subtilité narrative dans un format particulièrement court.
C’est brillant, poignant, et surtout, terriblement humain.

Une lecture aussi brève qu’intense que je recommande vivement et que vous pourrez trouver gratuitement sur le site de Taurnada Éditions : https://www.taurnada.fr/nouvelles-gratuites/

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Extraits :

« Ça fait trois semaines que je pense à disparaître. Depuis que mon quotidien est devenu si lourd que chaque journée est un nouveau calvaire. Et pourtant, j’ai tout : un mari, des enfants, un chat, un chien, un break. »

« Je n’ai jamais aimé l’eau froide ; ça remonte à ma petite enfance, lorsque nous allions nous baigner dans la rivière, à la Martinique. Tout le monde se jetait à l’eau avec bonheur tandis que déjà, je tremblais.
Je regarde la Seine et une foultitude de souvenirs me remonte à l’esprit. C’est étrange, aucun n’arrive à entamer ma détermination. »

« – Donne-moi 5000 euros et 10 jours de ta vie. Dans 10 jours, je te ramènerai ici.
– Mais pourquoi ?
– Je veux te montrer ce qu’il se passera après ta mort. Prends-le comme une expérience. Allez, on se gèle, descends, je te ramène. »

« Tu voulais mourir et c’est peut-être encore ce que tu souhaites. Je pense que tu n’as pas encore tous les paramètres en main. Tu ne sais pas exactement ce qu’implique cette décision. Je me propose de t’aider à la prendre, si tu veux bien. »

Magali Collet est une auteure française née en 1972 à Colombes, dans les Hauts-de-Seine. Elle vit en Picardie depuis près de vingt ans. C’est une passionnée des mots ; elle écrit des poèmes, des nouvelles ou des chroniques depuis de nombreuses années. Sa sensibilité à la cause des femmes, celles qui souffrent de ne pouvoir échapper à leur condition, apparaît en filigrane dans tous ses écrits. Avec son premier roman, La Cave aux poupées, publié aux éditions Taurnada, elle plonge ses lecteurs dans les fosses ténébreuses des âmes, pleines de violences, d’angoisses mais aussi d’un profond désir de rédemption.

Émotion, Drame, Suspense, Thriller

L’Empathie

de Antoine Renand
Broché – 17 janvier 2019
Éditeur : Robert Laffont

Vous ne dormirez plus jamais la fenêtre ouverte.
« Il resta plus d’une heure debout, immobile, face au lit du couple. Il toisait la jeune femme qui dormait nue, sa hanche découverte. Puis il examina l’homme à ses côtés. Sa grande idée lui vint ici, comme une évidence ; comme les pièces d’un puzzle qu’il avait sous les yeux depuis des années et qu’il parvenait enfin à assembler. On en parlerait. Une apothéose. »

Cet homme, c’est Alpha. Un bloc de haine incandescent qui peu à peu découvre le sens de sa vie : violer et torturer, selon un mode opératoire inédit. Face à lui, Anthony Rauch et Marion Mesny, capitaines au sein du 2e district de police judiciaire, la “brigade du viol”.
Dans un Paris transformé en terrain de chasse, ces trois guerriers détruits par leur passé se guettent et se poursuivent. Aucun ne sortira vraiment vainqueur, car pour gagner il faudrait rouvrir ses plaies et livrer ses secrets. Un premier roman qui vous laissera hagard et sans voix par sa puissance et son humanité.

Avec L’Empathie, Antoine Renand signe un excellent premier roman, je dirai même un premier roman coup de poing, aussi haletant que dérangeant. Un thriller noir, brutal, qui explore dans tous les sens, la psyché d’un tueur en série insaisissable. Il s’est nommé “Alpha”, c’est un prédateur de l’ombre dont la violence s’exerce sur ses “Omegas” et même sur certains couples. Face à lui, Anthony Rauch, dit “La Poire”, un flic au physique banal mais à la personnalité fascinante, faisant partie d’une brigade spécialisée dans les viols. Lui aussi traîne un passé aussi lourd que les affaires qu’il mène, mais vaillamment tentera de remonter la trace de ce démon contemporain.

Ce qui distingue L’Empathie à d’autres romans, c’est sa construction narrative très audacieuse et parfois même dérangeante. Je me suis retrouvé dans la tête de tous les protagonistes du roman, alternant les points de vue des victimes, des bourreaux mais aussi des enquêteurs. C’est la force du roman, il explore les parcours de chacun, souvent depuis l’enfance, révélant peu à peu les racines du mal. Mais ce qui s’impose, malgré l’horreur, c’est l’empathie. Celle qui nous lie aux personnages, même les plus ambigus, elle devient frontière entre pulsions et humanité.

L’auteur ne recule devant rien pour souligner l’innommable. Son style est cru, presque trop parfois, mais il sert un propos. Ne pensez pas sortir indemne de cette lecture. L’ensemble est solidement documenté, addictif et brillamment mené. Un roman fort, viscéral, et une vraie claque pour un coup d’essai transformé en coup de maître.

Je lirai les suivants sans hésiter.

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Extraits :

« Il avait commencé par s’introduire dans des maisons. Pas pour voler. Non qu’il fût opposé à cette idée, car il n’hésitait jamais à dérober un objet de valeur ou qu’il trouvait à son goût si une opportunité se présentait. Mais à cette époque il gagnait relativement bien sa vie, la navigation lui offrant un revenu suffisant au vu de ses très modestes besoins. »

« Aussi surprenant que cela puisse paraître au vu des événements qui allaient suivre, violer cette femme, ce jour-là, ne lui avait pas traversé l’esprit. Il venait chercher autre chose, une autre sensation. Pourtant, avec le recul, Alpha considérait que l’émoi très vif qu’il avait ressenti ce soir-là était à l’origine du grand projet qu’il mettrait plus tard à exécution.
Sa délectation s’était encore accumulée lorsque l’affaire avait été relayée par les médias : deux jours plus tard, le fait-diversier d’un journal local avait raconté le désarroi de la mère de famille quand elle avait découvert les photos d’un inconnu sur son smartphone. Le journaliste la décrivait « en état de choc » ; il ajoutait que la police n’avait aucune piste sérieuse et lançait un appel à témoin. »

« En d’autres temps, un homme comme lui aurait pu être heureux ; sa vie aurait eu un sens. En des âges barbares – guerriers tout du moins – où l’homme était encore debout et où la loi du plus fort était unique. Les qualités d’Alpha auraient été prédominantes. Tuer. Avilir l’adversaire, le réduire en esclavage. Prendre ses femmes, ses filles et les violer. Tout ce qui faisait de lui un monstre avait autrefois constitué l’essence d’un grand chef. »

Antoine Renand est un écrivain, scénariste et réalisateur français.
En 2019, il publie son premier roman, L’Empathie, aux éditions Robert Laffont. Très remarqué par la critique et par le public, le livre est lauréat du prix Nouvelles Voix du polar et finaliste du prix Maison de la presse. Ses romans suivants, Fermer les yeux (à nouveau finaliste du prix Maison de la presse) et S’adapter ou mourir, connaissent le même succès. L’Empathie tome 2. La Fille de Jonathan Becker sort aux éditions HarperCollins le 5 mars 2025.

Émotion, Drame, Frisson horreur, Histoire vraie, Historique

La chasse aux âmes

de Sophie Blandinieres
Broché – 27 août 2020
Éditeur : Plon

L’Histoire bouscule les âmes, la perversité de l’occupant nazi qui veut corrompre, voir ses victimes s’autodétruire et met en place un jeu ignoble dont l’objectif est de survivre, à n’importe quel prix : vendre son âme en dénonçant les siens ou ses voisins, abandonner ses enfants affamés, ou sauver son enfant, lui apprendre à ne plus être juif, céder son âme au catholicisme pour un temps ou pour toujours en échange de sa vie. Pour survivre, il faut sortir du ghetto. Par tous les moyens.
Trois femmes, une Polonaise, Janina, et deux juives, Bela et Chana, vont les leur donner. Elles ont organisé un réseau clandestin qui fait passer le mur aux enfants et leur donne, pour se cacher en zone aryenne, une nouvelle identité, un nouveau foyer, une nouvelle foi. Parce qu’ils sont l’avenir, parce qu’ils seront les premiers à mourrir…

Dans ce récit poignant et lumineux, Sophie Blandinières m’a entraîné dans l’univers brisé du ghetto de Varsovie, en novembre 1940. À travers les destins croisés de deux familles juives, elle raconte l’impensable : l’étau qui se resserre jour après jour, l’humiliation, la faim, la peur omniprésente, jusqu’à l’effacement presque total de ce qui faisait leur vie, leur humanité.

Et pourtant, sous cette chape de désespoir, l’auteure fait jaillir une lumière fragile mais tenace : celle du courage et de l’espoir. Trois femmes d’exception, portées par une foi inébranlable en la vie, organisent l’évasion d’enfants condamnés. Elles défient l’horreur par leur détermination et leur amour, arrachant à la barbarie quelques âmes innocentes.

L’écriture est belle, dense, parfois presque poétique, ce qui rend la violence des faits encore plus saisissante. Encore une fois, une lecture dont je ne sors pas indemne. Ce livre marque, il bouscule, il rappelle combien il est vital et nécessaire de ne jamais oublier. C’est un hommage vibrant à ceux qui ont lutté, aimé, résisté, même quand tout semblait perdu.
Un roman nécessaire, bouleversant, qui met des mots puissants sur une tragédie souvent tue ou mal connue.

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Extraits :

« L’homme était nu. La barbe en feu, les pieds dans la neige, il exécutait des mouvements de gymnastique ineptes, levant le bras gauche et la jambe droite ensemble, tournant sur lui-même de plus en plus vite pour tenter d’éteindre le brasier qu’était son menton.
Dès qu’il ralentissait, épuisé par le vertige, les efforts, et ses blessures, il recevait un coup de gourdin, alors il se réanimait, il se remettait à danser, disgracieux et pathé-tique, sous les yeux noirs des bouleaux décharnés par l’hiver. Le désarticulé chantait aussi, puisqu’on le lui avait demandé, puisqu’il consentait à laisser l’humanité le quitter pour ne pas mourir. »

« Officiellement, elle était demeurée Maria, qu’elle devienne juive, en cette année 1968, n’était pas approprié: en mars, la Pologne avait renoué avec son vice, avec ses mauvais gestes, son vilain réflexe, sa vieille pulsion de déjudaïsation, odzydzanie. De nouveau, on refusait aux Juifs le droit d’être polonais et, pour être bien certains qu’ils s’en iraient, habilement, on les avait destitués, on les avait privés de leur métier, de leurs revenus. On comptait sur l’humiliation, l’appauvrissement et la terreur. Comme ils n’avaient eu d’autre choix, pour survivre, que d’avoir une mémoire, ils avaient eu peur, effroyablement peur, car ça commençait toujours par de petites et grandes vexations, par des restrictions sérieuses de la citoyenneté, plus le droit d’exercer sa profession, plus le droit d’entrer ici ou là, ni de sortir, plus le droit de se fondre dans la foule, plus le droit d’être la foule. »

« Encouragés par la politique antisémite de leurs chefs et incités concrètement à réquisitionner, c’est-à-dire à piller les biens juifs, les soldats allemands entraient de force pour voler les draps, les meubles, le nécessaire à leur installation, et les objets de valeur qu’ils soupçonnaient toujours leurs victimes d’avoir planqués. Parfois, voler les Juifs ne calmait pas leur appétit, alors ils violaient les Juives. »

« Les parents de Joachim avaient donné des consignes de prudence à leurs quatre enfants, et surtout aux deux aînés, plus autonomes, parce que, dans les rues, des scènes ignobles se déroulaient, une femme enceinte qui trébuche, tombe, qu’on empêche de se relever, qui reçoit une balle dans la tête et dans le ventre, trois enfants dégommés comme des bouteilles de bière devant un hôpital, il ne fallait pas tenter le hasard ; la roulette russe n’était pas un jeu acceptable pour un Juif. »

Sophie Blandinières a été professeur et journaliste avant de devenir nègre littéraire. Elle consacre maintenant sa vie à l’écriture.

Elle a prêté sa plume à des personnes aussi diverses que Patricia Kaas, Yves Rénier, Charles Berling, Roselyne Bachelot – et à d’autres encore, dont elle s’est engagée par contrat à ne jamais divulguer les noms.

Elle a obtenu le prix Françoise Sagan pour son premier livre Le sort tomba sur le plus jeune, paru chez Flammarion.

Émotion, Drame, Folie, Suspense, Thriller psychologique, Violence

Leona

Les dés sont jetés
de Jenny Rogneby
Broché – 4 mai 2016
Éditeur : Presses de la Cité

Qui perd gagne.
Stockholm, un jour de septembre. Une petite fille de sept ans, nue et recouverte de sang, braque une banque du centre de la ville avec pour seules armes un ours en peluche et un magnétophone. La fillette disparaît ensuite avec l’argent.
La trouble et manipulatrice Leona Lindberg s’arrange pour récupérer l’affaire avant ses confrères de la police judiciaire. Christer Skoog, lui, est journaliste. Il dispose d’embarrassantes informations au sujet de Leona ; des informations qu’il est prêt à taire si cette dernière accepte de l’aider à résoudre une enquête qui l’obsède depuis des années…

Grandiose et subversif. Jenny Rogneby tire les ficelles de ce premier roman d’une main de maître et, avec le personnage atypique de Leona, fait une entrée fracassante dans le monde du thriller.

Je referme Leona – Les dés sont jetés avec une sensation étrange, presque coupable. J’ai suivi cette femme hors du commun, glaciale et désabusée, dans un monde où la morale est un costume qu’on retire le soir. Et je dois l’admettre : j’ai été fasciné. Leona Lindberg n’est pas une héroïne, pas même une anti-héroïne ; elle est un paradoxe sur deux jambes, une policière qui passe de l’autre côté avec une froideur qui glace le sang.

J’ai souvent voulu la secouer, lui crier de revenir à la raison, mais Jenny Rogneby nous tient en laisse, page après page, nous forçant à accepter l’inacceptable. Il y a dans ce roman une tension constante, un malaise latent. C’est noir, très noir, et pourtant, je n’ai pas pu lâcher ce récit troublant. Leona est une énigme que l’on tente de résoudre tout en sachant qu’on ne le pourra pas.

Ce qui me reste, ce n’est pas la résolution de l’intrigue, bien que l’écriture soit habile et rythmée. Ce sont les failles de Leona, ses silences, ses regards fuyants. J’ai terminé ce livre comme on quitte une pièce trop longtemps restée dans la pénombre : un peu sonné…

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Extraits :

« Personne ne l’avait encore remarquée. Sans bruit, elle trottina à petites foulées sur le tapis jusqu’au centre du grand hall de la banque.
Ses pas étaient déterminés.
Son regard, vitreux. Les battements de son cœur, assourdissants.
Entièrement concentrée sur son rythme cardiaque, elle ne sentait plus sa blessure, ni le sang séché sur son corps nu et fluet. Chaque pulsation résonnait dans ses oreilles. 1-2… 3-4-5… 6… Trop irrégulières pour qu’elle puisse les compter. Elle serra de toutes ses forces l’ours en peluche sur sa poitrine. Les palpitations lui semblaient un peu moins fortes ainsi. »

« Olivia s’était mise à trembler. Elle essaya en vain de se détendre. À cause de la pluie, tout était mouillé et froid. Ses yeux et son nez coulaient et la démangeaient. Chaque fois qu’elle tentait de se gratter, la douleur lui arrachait quelques larmes.
Elle avait eu beaucoup de mal à soulever le sac à dos dans la banque, mais, une fois celui-ci hissé sur ses épaules, ça avait été. En revanche, ensuite, quand elle avait dû l’enlever, elle avait perdu l’équilibre et s’était étalée par terre. La blessure de son genou saignait et la brûlait beaucoup plus qu’avant. Le sac à dos était trempé et sale.
Elle pria le ciel pour que rien ne se soit cassé, car sinon papa serait très en colère. »

« J’ai réarrangé deux stylos posés sur la table devant moi. Je n’aimais pas avoir des objets pointus tournés vers moi. Et en plus, ils étaient de travers.
Ce faisant, j’ai remarqué que l’ongle de mon pouce était trop long par rapport aux autres. Je venais de les faire manucurer chez Madeleine, au coin de la rue. Elle s’appliquait d’ordinaire dans son travail. Quelle déception ! »

« Des années durant, j’avais combattu ce sentiment, refoulé mon « moi » véritable. Je me réveillais en sueur la nuit, avec l’impression qu’un piège se refermait sur moi. Prisonnière du monde que je m’étais moi-même créé. Je ne pouvais plus ignorer ma propre nature.
Quand j’avais commencé à remettre en question mon désir d’être comme les autres, tout était devenu plus clair. Je n’avais pas d’autre choix.
Je devais me libérer. »

Née en 1974 en Éthiopie, la Suédoise Jenny Rogneby a étudié la criminologie à Stockholm. D’abord musicienne, elle a fait la première partie d’un concert de Michael Jackson à Tallinn en Estonie, elle a travaillé pendant sept ans dans la police, à Stockholm, comme criminologue, avant de se lancer dans l’écriture de son premier roman, Leona : Les dés sont jetés, devenu dès sa sortie un best-seller en Suède, et qui a été traduit dans une dizaine de pays.

Leona : La fin justifie les moyens est son second polar avec comme héroïne l’inspectrice Leona Lindberg.

Jenny Rogneby vit à Malte

Page Facebook : https://www.facebook.com/jenny.rogneby

Autobiographie, Émotion, Histoire vraie

Quand Maman plantait des brosses à dents

de Christelle Bardet
Broché – 13 mars 2025
Éditeur : MON POCHE

En 2002, la mère de Christelle Bardet est diagnostiquée de la maladie d’Alzheimer à l’âge de 56 ans. L’auteure l’accompagne durant 14 ans, et raconte les premiers troubles, la vie à la maison, puis en institution. Elle livre des moments magnifiques, pleins d’amour, parfois drôles et poétiques.

Je ne savais pas que l’Alzheimer pouvait planter des brosses à dents dans les jardinières. C’est le genre de chose qui ne figure pas dans les manuels médicaux, mais qui dit tout. En lisant Quand maman plantait des brosses à dents, j’ai eu l’impression d’entrer pages après pages dans l’intimité d’un quotidien à la fois absurde, tendre et terriblement bouleversant. À travers le récit de Christelle, j’ai suivi une fille qui devient parent de sa propre mère, et qui, sans héroïsme mais avec une force immense, apprend à aimer autrement.

Ce livre ne se contente pas de raconter une maladie, il met des mots sur l’indicible. Il y a de la pudeur, de la douleur, de la colère, beaucoup d’humour aussi, mais surtout l’histoire de la vie. J’ai ri, devant des situations inattendues, et j’ai été très ému souvent, face à une dégradation silencieuse et inexorable. Christelle Bardet ne cherche pas à s’apitoyer au contraire. Elle partage, elle confie, elle transmet.

Alors, à la fin du livre oui, je me suis senti bouleversé, mais finalement étrangement apaisé aussi. Car il y a dans cette histoire des vérités universelles, celles des liens, même quand la mémoire s’efface.

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Extraits :

« J’AI TENDANCE à trouver à toute situation, même très triste, un angle cocasse. Avec plus ou moins de réussite ou de bon goût parfois, mais je m’en moque. Je crois qu’on peut rire de tout, et surtout du pire. Depuis l’enfance. Du fond de la classe, près du radiateur évidemment, où l’on m’a souvent reproché la portée de ma voix – qu’on me reproche encore aujourd’hui -, tout peut être matière à rire.
En période joyeuse, avoir de l’humour, c’est du bonheur, alors qu’en période trouble, cela devient un kit de survie… »

« TOUJOURS HARCELÉE par ma désagréable intuition, je décidai d’emmener ma mère consulter un spécialiste peu après.
J’ai commencé par lui prendre un rendez-vous avec notre médecin de famille où elle se rendrait seule, ce qui devait, a priori, ne poser aucun souci. Le soir, en l’appelant pour savoir comment s’était passée la visite, elle m’annonça très naturellement qu’elle n’avait pas eu lieu : le docteur ne se trouvait pas au cabinet, qui était curieusement fermé. Après vérification auprès du médecin, j’appris qu’elle ne s’était pas présentée à l’heure dite. Je compris ensuite qu’elle n’avait pas retrouvé le chemin du cabinet. »

« L’hypocrisie de ce système est incroyable : je n’ai jamais reçu le moindre accompagnement ; en revanche, chaque année, il nous a fallu, sans faute, rendre un dossier long comme le bras, dûment rempli, avant le 15 mars. Des dossiers jamais contrôlés ensuite, évidemment. En quasiment dix années comme tutrice légale, je n’ai eu aucun rendez-vous avec une personne du service des tutelles. »

« Pire, en quelques semaines, ma mère a été envoyée à plusieurs reprises aux urgences. Dès qu’elle donnait le moindre signe de faiblesse, le personnel ne perdait pas de temps et appelait les pompiers. La pauvre se retrouvait larguée jusqu’à ce que j’arrive, et qu’elle puisse être prise en charge. En général les urgentistes attendaient ma venue afin que je puisse expliquer son cas, vu qu’elle ne parlait plus que par onomatopées. J’avais du mal à supporter la vision de son petit corps, sur un brancard, perdu dans le couloir des urgences des heures durant. »

Née en 1975 à Lyon, Christelle Bardet a fait des études de communication, avant de suivre diverses trajectoires. Dans la presse magazine, puis dans le secteur médical, elle gère aujourd’hui la communication d’une société productrice de spectacles.

Dans son livre Quand maman plantait des brosses à dents, la compagne de Laurent Gerra, raconte les dures années où elle a dû affronter la maladie de sa mère, atteinte d’Alzheimer.

Amour, Émotion, Cercle littéraire, Drame

Ce que je sais de toi

Ce que je sais de toi
de Éric Chacour
Poche – 2 janvier 2025
Éditeur : Folio

“Ali te fascinait. Il y avait chez lui une liberté absolue, une absence de calcul, une exaltation du présent. Il n’était lié par aucun passé et ne concevait pas l’avenir à travers les mêmes contraintes que toi. Il se contentait de vivre et tu te surprenais parfois à espérer que vivre serait contagieux.”

Dans le Caire des années 1980, Tarek est un jeune homme à l’avenir tout tracé. Après avoir repris le cabinet médical de son père, il s’apprête à épouser Mira, son amour de jeunesse. Mais, en ouvrant un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam, Tarek fait la connaissance d’Ali. Cette rencontre inattendue ne tarde pas à ébranler ses certitudes… De l’Égypte au Canada, ce roman, fait de dévoilements successifs, nous entraîne à la suite d’un homme en quête d’une vérité aussi brûlante que libératrice.

Hier soir, j’ai eu le plaisir de passer une très belle soirée au Cercle littéraire du Château de l’Hermitage, à la rencontre d’Éric Chacour, lauréat du prix littéraire France-Québec. J’avais découvert l’auteur à travers son roman… Hier j’ai découvert l’homme. Une présence humble, une parole sincère, une émotion partagée. Un grand merci à Corinne Tartare pour cette rencontre aussi chaleureuse que riche, où simplicité à résonné avec qualité.

Je viens de terminer Ce que je sais de toi, une immersion poignante et intime dans les profondeurs d’une vie marquée par l’amour et le mensonge. Ce roman d’Éric Chacour se présente comme une confidence murmurée, un récit à la fois discret et intense, où l’amour, le non-dit et les pressions sociales se tissent en une toile subtile et douloureuse. J’ai suivi Tarek, un médecin respecté du Caire des années 80, dont l’apparence de respectabilité masque un monde intérieur dévasté, en décalage avec les normes qui l’entourent.

J’ai ressenti la tension palpable entre devoir, religion et désir, mais l’écriture de l’auteur ne m’a pas toujours emporté, comme si j’avais feuilleté le journal intime d’un homme constamment contraint au silence. L’emploi quasi exclusif du passé simple m’a quelque peu désorienté, malgré une émotion se devine plus qu’elle ne s’expose. Éric Chacour est très fort dans l’art de suggérer : un geste retenu, un regard évité, un mot qu’on n’ose pas dire. Seules les pages empreintes de solitude et de renoncements ont vraiment trouvé un écho en moi. En refermant le livre, j’ai eu l’impression d’avoir frôlé une peine intime, profondément comprise, mais qui n’a pas su me bouleverser autant que je l’aurais souhaité.

Je resterai curieux de découvrir son prochain roman — peut-être parviendra-t-il à m’emporter encore plus loin…

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Extrait :

« La vie commencerait plus tard. Pour l’heure, ce n’était pas la vie. C’était une attente, un répit peut-être, l’enfance, une lente préparation. À quoi te préparais-tu? Ou, plus précisément, à quoi te préparait-on ? Tu appréciais davantage la compagnie des adultes que celle des enfants de ton âge. Tu étais ébloui par ceux qui n’hésitent jamais. Ceux qui, avec le même aplomb, peuvent critiquer un Président, une loi ou une équipe de football. Ceux dont chaque geste semble affirmer qu’ils détiennent la vérité pleine et entière. Ceux qui régleraient en un claquement de doigts les questions de la Palestine, des Frères musulmans, du barrage d’Assouan ou des nationalisations. Tu finissais par croire que c’était cela, l’âge adulte : la disparition de toute forme de doute. »

« Il s’agissait du premier deuil auquel tu étais si directement exposé. Tu découvrais ce sentiment diffus d’être extérieur à toi-même, presque dissocié de ta propre enveloppe, comme si l’esprit se refusait à infliger au corps une douleur qu’il ne supporterait pas. Tu te voyais apprendre la disparition de ton père, recevoir les invités, tâcher de soulager ta mère. Tu entendais chacun des mots que tu disais comme s’il était prononcé par un tiers. Tu t’observais en compagnie de Nesrine, elle pleurant autant que tu ne pleurais pas. »

« Si, dans cette cosmogonie de missel, la tâche première de chaque être humain est de contrôler ce qui l’entoure, force est d’admettre que certains s’en acquittent admirablement. Par la constitution d’un empire financier, à l’instar d’Omar et de son commerce florissant de coton, ou bien encore par l’habileté et le statut social dont savait si bien jouer ta mère.
Chacun poursuivait un but qui lui était propre : l’argent, le pouvoir, l’influence, le sexe… »

Éric Chacour est né en 1983 à Montréal, au Québec. En 2023, il publie son premier roman, Ce que je sais de toi, couronné par une vingtaine de prix, dont le prix Femina des lycéens 2023 et le prix des Libraires 2024.

Adolescence, Amour, Émotion, Drame, Frisson horreur

La Dernière Allumette

de Marie Vareille
Poche – 2 avril 2025
Éditeur : Le Livre de Poche

Depuis plus de vingt ans, Abigaëlle vit recluse dans un couvent en Bourgogne. Sa vie d’avant ? Elle l’a en grande partie oubliée. Elle est même incapable de se rappeler l’événement qui a fait basculer sa destinée et l’a poussée à se retirer du monde. De loin, elle observe la vie parisienne de Gabriel, son grand frère, dont la brillante carrière d’artiste et l’imaginaire rempli de poésie sont encensés par la critique. Mais le jour où il rencontre la lumineuse Zoé et tombe sous son charme, Abigaëlle ne peut s’empêcher de trembler, car elle seule connaît vraiment son frère…

Alternant passé et présent, confessions et silences, jouant avec le temps, l’espace et la capacité de son lecteur à ressentir la tragédie en ne lui en donnant que progressivement les clés, Marie Vareille fait montrer la tension et réunit dans ce roman une foule de solitudes, dénonçant les violences familiales et l’enfance dézinguée autant qu’elle nous en console.
Marine de Tilly, Le Point.

Il y a des romans que je lis, et d’autres qui me traverse. La Dernière Allumette, de Marie Vareille, fait partie de ceux-là. Dès les premières pages, j’ai senti quelque chose de familier, une émotion sourde qui montait sans prévenir. Ce n’était pas seulement l’histoire d’une jeune fille brisée : c’était un écho, presque une mise en miroir de certaines blessures que je porte encore aujourd’hui en silence. À chaque chapitre, j’ai eu la sensation troublante de me retrouver entre les lignes.

La plume de Marie Vareille est d’une justesse désarmante. Elle écrit la douleur comme on murmure à l’oreille de quelqu’un qui a connu la nuit. J’ai pleuré, bien sûr. Mais j’ai surtout été bouleversée par la délicatesse avec laquelle elle parle d’absences, de silences, d’oublis, de ces liens qui nous façonnent même quand ils sont blessés. L’allumette, cette dernière flamme à protéger coûte que coûte, est devenue pour moi un symbole intime. Une façon de dire que, malgré tout, il y aura toujours un peu de lumière.

Marie, ce roman magnifique m’a remué profondément, parce qu’il a touché quelque chose de vrai, que je croyais enfoui au plus profond de moi. Je ne suis pas près de l’oublier. Les histoires les plus douloureuses sont aussi celles qui me guérissent, pour cela, je te remercie…

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Extraits :

« Le Dr Hassan, la psychiatre que je fréquentais autrefois sur demande de l’administration scolaire, a toujours expliqué que «ce n’est pas une solution de déformer les vérités qui ne nous conviennent pas». Avec le recul, peut-être avait-elle raison. Le problème des mensonges, c’est qu’ils finissent toujours par avoir des conséquences. »

« Mon frère vivait chaque instant avec la conscience insupportable que le pire arrivait sans préavis, au moment où on s’y attendait le moins. À l’âge adulte, il avait appris à contrôler en partie ses angoisses, évidemment. Il prenait des médicaments, il appelait sa psy, il faisait du sport à outrance, courait des marathons et défonçait des sacs de frappe dans des clubs de boxe pour évacuer un trop-plein de rage qui se reconstituait sans cesse. Mais surtout, il dessinait. Il déversait à grands coups de crayon sur du papier Canson la nuit qui l’habitait. Il noircissait les feuilles pour éclairer son âme. Quand il écoutait les gens s’émerveiller de sa créativité, des mondes fantasmagoriques qu’il faisait naître sous ses doigts, il était toujours surpris. Parfois, il était tenté de leur expliquer qu’il n’inventait rien. Simplement, il vivait là, dans le cœur froid et humide de la forêt sans fin de ses angoisses. Seul. Toujours. »

« Gabriel ne supporte pas d’endurer ces troubles intérieurs. Soit il les dessine et il arrive à les faire sortir ; soit il court des kilomètres en espérant distancer ses angoisses ; soit il les étouffe et se laisse infecter de l’intérieur. »

« Je ne suis pas sûre d’être en capacité de reconstituer cette histoire jusqu’au bout. Mon quotidien est désormais un emmental, perforé d’inexplicables trous de mémoire. Ces problèmes cognitifs empirent de jour en jour, mais je sais qu’ils datent de l’enterrement. »

« C’est étrange. Parfois, j’ai l’impression que mon cerveau efface ce qui s’est passé. Je ne sais plus si j’ai exagéré, si les choses sont vraiment arrivées ou alors dans quel ordre…
Je lui explique que cette confusion mentale est caractéristique du stress post-traumatique, que son cerveau refuse d’admettre la situation, parce qu’elle est trop difficile à encaisser, alors il l’ettace partiellement, voire réécrit l’histoire de manière à ce que ce souvenir soit supportable. »

Marie Vareille est née en Bourgogne en 1985 et vit aux Pays-Bas avec son mari et ses deux filles. Elle est l’autrice de plusieurs best-sellers totalisant près d’un million de ventes dans le monde. Son roman Désenchantées, paru en 2022 aux éditions Charleston et en 2023 au Livre de Poche, a remporté le Prix des lecteurs Système U, ainsi que le Prix des lecteurs de la librairie Lamartine. La Vie rêvée des chaussettes orphelines a reçu le Prix Charleston poche 2020 et le Prix des Petits mots des libraires 2021. Ses livres sont traduits dans plus de dix pays.

Elle est également l’autrice, aux éditions Charleston, de Je peux très bien me passer de toi (Prix Confidentielles), Ainsi gèlent les bulles de savon et Désenchantées.

Elle a reçu de nombreux Prix en littérature jeunesse pour sa trilogie « Elia la Passeuse d’âmes » et son roman Young Adult « Le syndrome du spaghetti » a été récompensé du Prix Babelio en 2021 et figure dans la sélection du Prix des Incorruptibles 2022-2023, organisé tous les ans en partenariat avec le Ministère de la culture et l’Éducation Nationale.

Amour, Émotion, Historique, Roman de terroir

Un ardent désir de peindre

de Louis Mercadié
Broché – 13 mars 2025
Éditions : de Borée

Florine grandit dans les montagnes du Gévaudan et aide aux travaux de la ferme, vouée à perpétuer les traditions rurales et familiales. Animée d’un fort sentiment de liberté et d’une réelle volonté de peindre, tout bascule pour elle lorsque ses parents lui imposent un mariage, qu’elle refuse. Elle est alors envoyée dans un couvent mais n’a pas la vocation et supporte mal l’enfermement. Sa rencontre avec le peintre Charles Grandon pourrait bien lui ouvrir les voies d’une nouvelle vie…

Je viens de refermer Un ardent désir de peindre, et je sens encore vibrer en moi la voix de Florine, cette jeune femme habitée, presque consumée, par l’art. Ce roman de Louis Mercadié m’a profondément ému. Il ne raconte pas simplement l’histoire d’une peintre : il donne corps à une passion brûlante, à une urgence intérieure que rien ne semble pouvoir apaiser.

Florine m’a touchée par sa sensibilité à fleur de peau, par ce besoin presque douloureux de peindre, de traduire le monde avec ses pinceaux quand les mots lui échappent. À travers elle, j’ai ressenti l’ivresse de la création, mais aussi ses vertiges : la solitude, l’incompréhension des autres, la lutte constante entre le réel et le désir de beauté.

La plume de l’auteur est sobre, précise, presque picturale. Il brosse Florine avec tendresse et vérité, sans jamais forcer le trait. J’ai eu le sentiment d’accompagner une âme libre, indocile, qui cherche sa place dans un monde trop étroit pour son feu intérieur.

Un ardent désir de peindre n’est pas un roman que l’on se contente de lire : je l’ai ressenti profondément. Il rend justice, avec justesse, à ces femmes que l’Histoire a trop souvent reléguées dans l’ombre. Et lorsque j’ai refermé le livre, je suis resté un moment figé, comme face à une toile encore vibrante, longtemps après que le pinceau ait quitté sa toile…

Un très grand MERCI encore une fois à Virginie des Éditions de Borée

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Extraits :

« Florine, petite fille de six ans, vivait chez ses parents, Blaise et Marguerite Aubuzac, dans leur ferme accrochée aux pentes du Gévaudan. Espiègle, toujours souriante, elle faisait claquer ses sabots dans la cour qui jouxtait la maison. Chaque jour, comme dans toutes les fermes, les enfants devaient s’occuper d’une multitude de corvées. Mais la petite, toute à sa tâche, rêvait cependant, sensible à la beauté de la nature, aux saisons, aux odeurs des champs. »

« Elle guettait d’un air gourmet les larmes de sirop épais qui parfois glissaient le long du pot de terre. Alors, elle les interceptait du bout du doigt, qu’elle tétait avec bonheur. En de trop rares moments, après les petites tâches qu’elle effectuait, elle s’évadait vers ses dessins de fleurs ou d’oiseaux, s’éparpillant dans un monde de liberté. Très fière, elle les montrait en cachette à son aïeule. Toutes les deux s’entendaient comme larrons en foire et profitaient des petites parcelles de vie qui s’offraient. Leurs dialogues, leur connivence, fréquemment émaillés de petits sourires, échappaient aux autres. »

« Quoique bien jeune, Florine détenait un joli coup de crayon. C’était inné chez elle ! Dessiner lui permettait de s’évader d’un univers dont elle percevait trop la rusticité et où elle ne pouvait prétendre changer de condition. Pourtant, malgré son état de fille de paysan, elle ne rêvait qu’à son indépendance. »

« Le visage de sa grand-mère se rembrunit légèrement, mais assez pour que Florine le remarque.
– Croyez-vous, grand-mère, que je puisse un jour être libre de dessiner ?
– Si tu en as la volonté, ce sera possible, mais ce sera difficile, très difficile, car tu es une femme…
Florine croisa les bras comme pour réprimer un frisson.
– Femme ou homme, qu’est-ce que ça change ? »

« – Non, père, je ne veux pas être paysanne. Je veux dessiner et peindre !
– Mais tu es folle, ma fille ! reprit Marguerite. Crois-tu que la vie, c’est ça : dessiner et peindre ? Il te faut un bon mari, solide et besogneux, et tu l’aideras dans sa ferme comme moi j’aide ton père. Au moins, tu pourras manger ! Bon, assez de ces jérémiades ! Il est temps de commencer le repas ! Allez, sers tout le monde ! »

Originaire du Nord-Aveyron, au pied des monts d’Aubrac, et fils d’un tonnelier dont il a conservé le savoir-faire, Louis Mercadié est un amoureux du temps passé. C’est aussi un passionné.

Auteur de plusieurs monographies historiques et d’une thèse de troisième cycle (Histoire, Géographie, Sciences humaines, Université de Jussieu), il a obtenu deux prix littéraires pour une biographie sur Marie Talabot, une Aveyronnaise dans le tourbillon du XIXe siècle.

Chevalier des Arts et Lettres, conférencier, membre de la Société des Lettres, Sciences et Arts de l’Aveyron, il n’a de cesse de parcourir l’histoire du département, notamment celle de ces femmes qui ont vécu un destin remarquable.

Émotion, Drame, Violence

Eldorado

de Laurent Gaudé (Auteur)
Poche – 2 mars 2009
Éditions : J’AI LU

« Aucune frontière ne vous laisse passer sereinement. Elles blessent toutes. »
Pour fuir leur misère et rejoindre l’“Eldorado”, les émigrants risquent leur vie sur des bateaux de fortune… avant d’être impitoyablement repoussés par les gardes-côtes, quand ils ne sont pas victimes de passeurs sans scrupules. Le commandant Piracci fait partie de ceux qui sillonnent les mers à la recherche de clandestins, les sauvant parfois de la noyade. Mais la mort est-elle pire que le rêve brisé ? En recueillant une jeune survivante, Salvatore laisse la compassion et l’humanité l’emporter sur ses certitudes…

Voyage initiatique, sacrifice, vengeance, rédemption : le romancier au lyrisme aride manie les thèmes de la tragédie antique avec un souffle toujours épique.
L’EXPRESS

Eldorado ne se lit pas : il s’éprouve.
C’est un roman qui m’a brûlé à l’intérieur, qui m’a remué la conscience et mit des visages sur des drames trop souvent noyés dans l’anonymat. J’ai suivi le commandant Piracci, homme en uniforme mais surtout un homme droit plein de doutes, rongé par une lassitude silencieuse qui va l’emporter. J’ai marché, moi aussi, avec Soleiman et tous les autres, fuyant la misère avec pour seule boussole un rêve d’Occident, un Eldorado aussi lointain qu’insaisissable.

Il n’y a pas de misérabilisme chez Laurent Gaudé, juste une dignité marquée et très puissante, une humanité à fleur de peau. Ses mots sont sobres, mais percutants, et chaque chapitre m’a laissé cette impression d’être un peu plus impliqué, un peu moins indifférent. Finalement, ce roman, c’est le croisement de deux chemins : celui de l’exil et plus encore celui du retour vers soi. Deux trajectoires que tout semble opposer mais que la mer relie dans une gravité commune.

À la dernière page, je suis resté là, silencieux, j’avoue un peu perdu devant tant de violence. Ce roman n’a pas d’une fin pour moi, il est un appel. Un appel pour ne jamais oublier, un appel à regarder au-delà des chiffres, au-delà des médisances, un appel à entendre les battements de cœur en souffrance au-delà des mers, derrière les frontières…

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Extraits :

« Le commandant Salvatore Piracci déambulait dans ces ruelles, lentement, en se laissant porter par le mouvement de la foule. Il observait les rangées de poissons disposés sur la glace, yeux morts et ventre ouvert. Son esprit était comme happé par ce spectacle. Il ne pouvait plus les quitter des yeux et ce qui, pour toute autre personne, était une profusion joyeuse de nourriture lui semblait, à lui, une macabre exposition. »

« “Voilà que les femmes me regardent, se dit-il. Et moi qui m’imaginais déjà avoir à me battre.” Puis il reprit sa marche et n’y pensa plus. Il quitta les ruelles engorgées du marché en laissant le soleil scintiller sur les toits et les pavés de Catane. Il quitta les ruelles du marché sans s’apercevoir que la femme, comme une ombre, le suivait. »

« Il finit par se dire que le plus simple serait de demander de l’aide. À deux ou trois, ils parviendraient peut-être à l’emmener. C’est alors que leurs regards se croisèrent. Jusque-là, il n’avait vu qu’un corps emmitouflé, qu’une femme éreintée de fatigue, une pauvre âme déshydratée, qui ne voulait pas quitter la nuit. Mais lorsqu’il croisa son regard, il fut frappé par cette tristesse noire qui lui faisait serrer la rambarde de toute sa force. C’était le visage de la vie humaine battue par le malheur. Elle avait été rouée de coups par le sort. Cela se voyait. Elle avait été durcie par mille offenses successives. Et il sentit que, malgré cette faiblesse physique qui la rendait peut-être incapable de se lever toute seule et de marcher sans aide, elle était infiniment plus forte que lui, parce que plus éprouvée et plus tenace. C’est pour cela, certainement, qu’il n’avait pu oublier ses traits »

« Elle sentait qu’il partait et qu’il fallait qu’elle se batte bec et ongles. Elle l’appela, le serrant, lui tapota les joues. Il finit par râler, distinctement. Un petit râle d’enfant. Elle n’entendait plus que cela. Au-dessus du brouhaha des hommes et du bruissement des vagues, le petit souffle rauque de son enfant lui faisait trembler les lèvres. Elle fournit. Elle gémit.
Les heures passèrent. Toutes identiques. Sans bateau à l’horizon. Sans retour providentiel de l’équipage. Rien. La révolution lente et répétée du soleil les torturait et la soif les faisait halluciner.
Elle était incapable de dire quand il était mort. »

……………………………

Né en 1972, Laurent Gaudé a fait des études de Lettres Modernes et d’Études Théâtrales à Paris. C’est à l’âge de vingt cinq ans, en 1997, qu’il publie sa première pièce, Onysos le furieux, à Théâtre Ouvert. Suivront alors des années consacrées à l’écriture théâtrale, avec notamment Pluie de cendres jouée au Studio de la Comédie Française.
Parallèlement à ce travail, Laurent Gaudé se lance dans l’écriture romanesque.
En 2001, âgé de vingt neuf ans, il publie son premier roman, Cris.

Il est notamment l’auteur de :

  • Cris (2001, Babel),
  • La Mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003, Babel),
  • Le Soleil des Scorta (2004, prix Goncourt 2004, prix Jean-Giono 2004, Babel),
  • Eldorado (2006, Babel),
  • Dans la nuit Mozambique (2007, Babel),
  • La Porte des Enfers (2008, Babel)
  • Ouragan (2010)
Amour, Émotion, Drame, Folie, Violence

Abena

de Pierre Chavagné
Broché – 21 mars 2025
Éditions : Le mot et le reste

Au coeur d’un massif enneigé, Kofi et sa petite soeur Abena sont traqués par la Souche, une milice de gardes frontières. Dans leur fuite, ils croisent Caïn, un marginal qui leur vient en aide. Le trio trouve refuge en altitude chez un mystérieux couple d’ermites. La situation préoccupante dans la vallée et dans tout le pays les contraindra à hiverner ensemble. Ce confinement prolongé mettra la communauté à rude épreuve. Ils devront panser leurs blessures, s’organiser et s’approvisionner pour affronter la rudesse du climat et le groupe armé qui patrouille à leur recherche. Ils inventeront leurs règles et apprivoiseront leurs différences, mais tiraillés par la peur, l’ennui et l’émerveillement, les dissensions ne tarderont pas ; l’ennemi n’est pas toujours là où on l’attend.

C’était il y a un mois, jour pour jour. Un roman parmi d’autres, glissé discrètement dans ma boîte aux lettres. J’étais loin d’imaginer les bouleversements qu’il allait provoquer en moi au fil des pages…

Il y a des livres qui vous happent dès les premières lignes, qui vous remuent profondément, et qui continuent de vibrer en fin de lecture. Abena fait partie de ceux-là.

Une fillette et son frère perdus dans les Alpes sont traqués par une milice, en plein hiver. Mais au-delà de leur survie, c’est un récit profondément humain, qui oscille entre violence et grâce, instinct et réflexion.

Pierre Chavagné signe un texte puissant, à la fois romanesque et méditatif. J’ai pensé à La Route de Cormac McCarthy – ce même vertige face à la nature, cette noirceur lumineuse, cette capacité à sonder l’âme humaine sans jamais juger. L’écriture est agréable, fluide et très visuelle. L’auteur joue avec les nuances, les failles, les zones grises. Les personnages sont tous finement dessinés, crédibles, humains. Alors, j’ai grelotté, tremblé, douté même avec les personnages, me demandant régulièrement : Qu’est-ce que moi j’aurais fait ?

Abena parle de fraternité, de solidarité, mais aussi de la folie des hommes. Le récit interroge notre époque sans donner de leçon, sur la perte de repères, la violence qui gronde, ou quête de spiritualité, le besoin de nature, me laissant seul face à mes émotions. C’est bouleversant, intense… Il m’a rappelé pourquoi j’aime autant lire.

Un roman total, radical, à la fois tendu comme un thriller et aussi profond qu’une méditation. Les dernières phrases ont continué à résonner en moi, comme un écho persistant. Comme un souffle… Si vous aimez les textes qui vous happent et vous bousculent, foncez…

Merci aux Éditions Le mot et le reste pour ce très beau cadeau !

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Extraits :

« En hiver, les montagnes ont faim; au-delà d’une certaine altitude, les rochers deviennent des dents. Le frère et la sœur louvoient sur la crête osseuse entre des blocs de granit; deux petits bouts de viande reliés par une cordelette ; des proies, pas bien grasses, presque mortes. Le ciel est blanc, comme un bol de porcelaine vide renversé sur leurs têtes.
Aucune nuance de couleur, rien d’autre qu’un dôme lacté, une membrane impénétrable qui accentue la sensation de solitude et d’égarement. Leurs pieds engourdis par le froid s’enfoncent dans la neige, certains passages impraticables les obligent à des détours, ils glissent, tombent, se relèvent; impossible de rebrousser chemin, des hommes les pourchassent. »

« “Accélère.” Il s’encourage en se remémorant la voix hurlante de son entraîneur. « Bats-toi contre l’idée de perdre. » Un pas de moins. Encore un. “Si cela doit te tuer, que cela te tue, alors tu connaîtras ta limite.” »

« Mille mètres plus bas, sur le même versant, Cain est assis sur une souche au milieu de nulle part, les pieds enfoncés dans une flaque boueuse, rouge de son propre sang. Ce couteau dans le ventre n’était pas une bonne idée, il existe des manières plus douces de faire le point sur sa vie, surtout à vingt ans. »

« Il n’a rien prémédité. Un matin, il a emprunté tout l’argent qu’il a pu et a volé le reste à sa famille. Il a récupéré Abena à l’école. Comme ça sur un coup de tête.
Trois semaines qu’Abena ne parlait plus après le meurtre de sa camarade de classe. Ça le rendait malade. Puis il y a eu ses deux amis d’enfance qui ont péri le même jour sur le front du Tigré. Il a paniqué. »

Né en 1975 en banlieue parisienne, Pierre Chavagné vit désormais en Uzège, dans une maison en bois avec sa femme et ses trois fils. Dirigeant d’une entreprise de biotechnologie, depuis peu, il se consacre exclusivement à l’écriture.

« J’écris pour créer de la vie en plus grand. »
Grand lecteur, il écrit pour éviter de parler. Et aime placer la nature au centre de l’histoire.

  • Auteur Academy (2010) est son premier roman,
  • Les Duellistes (2017) aux éditions Albin Michel,
  • La Femme paradis (2023) aux éditions Le mot et le reste a fait partie de la sélection finale du Prix Orange du livre,
  • Abena (2025) aux éditions Le mot et le reste est son quatrième roman.