Adolescence, Émotion, Drame, Psychologie

Là où sombrent les secrets

de Céline Bréant
Broché – 3 juillet 2025
Éditeur : Taurnada éditions

Que s’est-il réellement passé cette nuit-là ?
Juin 2007. Trois jeunes amies bravent les interdits lors d’une classe verte en montagne. Une escapade nocturne près de la tristement célèbre « rivière maudite » vire au cauchemar : Maëlle disparaît sans laisser de trace.
Quinze ans plus tard, alors que Clémence tente toujours de vivre avec ce drame, Mila, d’une nature plus fragile, décide de chercher des réponses.
Mais déterrer le passé pourrait bien réveiller des secrets qu’il aurait mieux valu garder enfouis…

Mensonges, trahisons et culpabilité explosent dans ce thriller haletant qui explore les zones d’ombre de l’âme humaine.

Je viens de refermer Là où sombrent les secrets, je suis encore sous le choc après la lecture intense et bouleversante de ce roman, qui m’a tenu en haleine du début à la toute fin.

Tout commence en juin 2007. Trois adolescentes Maëlle, Mila et Clémence, lors d’un séjour à la montagne décident d’une escapade nocturne près d’une rivière que l’on dit “maudite”. Cette “sortie” très vite vire au cauchemar. Maëlle disparaît et ne rentrera jamais au chalet.
Quinze ans jour pour jour après la disparition… les blessures ne sont toujours pas refermées.
Clémence, est rongée par la culpabilité, et préfère taire ses souvenirs, Mila, elle, veut absolument comprendre, quitte à réveiller les fantômes.
Qu’est-il arrivé à Maëlle, la petite fille disparue ?
Le cauchemar commencé il y a 15 ans ouvre aujourd’hui de nouvelles portes…

J’ai été happé par cette histoire qui n’est pas seulement une enquête sur une disparition, c’est aussi un voyage au fin fond des méandres de l’âme, là où se mêlent culpabilité, amitié, secrets enfouis et résilience. Les retours dans le passé sont habilement menés, les révélations inattendues. Plus j’avançais, plus l’horreur montait, insidieuse, glaçante jusqu’au final de cette histoire qui va encore plus loin et pris complètement à contre pied, là où je pensais avoir trouvé ce qui était arrivé à Maëlle.

Les personnages aussi et surtout m’ont profondément touché. Ils sont déroutants, imparfaits, tous à la recherche de quelque chose, mais chacun d’entre eux reste fort à sa manière, malgré tout. J’ai aimé la complexité de leurs réactions, leurs cheminements chaotiques et tellement humain.

Je découvre Céline Bréant avec ce roman, elle a ce talent rare de nous faire ressentir les émotions à fleur de peau, grâce à une plume fluide, juste, et très percutante. Son roman est une claque. Il m’a interrogé sur ce que l’on choisit d’oublier pour arriver à survivre et sur les cicatrices que le temps n’effacera jamais.
Une lecture qui forcément laisse des traces. Une réussite.

Merci à toi, Joël Maïssa, et toutes mes félicitations pour ce nouveau choix qui vient magnifiquement enrichir ta galerie déjà remarquable d’auteurs et d’autrices, des voix singulières qui, à chaque lecture, ne cessent de m’éblouir.

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Extraits :

« L’eau froide écrase sa cage thoracique et comprime ses poumons. La forte poigne du courant l’emporte en son sein et donne à son corps l’aspect d’une marionnette désarticulée. Son instinct de survie la pousse à se débattre, à lutter contre ce monstre assoiffé de remords, mais une force presque surnaturelle l’arrache à la surface, lui rappelant ses cauchemars d’enfant où des mains de géant multicolores l’entraînaient au fond d’un gouffre noir.
Elle crache et suffoque à la manière d’un animal moribond. Ses articulations, devenues molles comme du papier mâché, s’écorchent contre les rochers tranchants, laissant s’échapper des filets de sang dans ce flot infernal.
Exténuée et résignée, elle relâche ses muscles et accueille la mort comme une délivrance.
Comme un châtiment. »

« De nos jours
J’ouvre les yeux, le cœur battant. Je ne me suis plus jamais baladée en forêt de nuit. Comment ai-je pu forcer deux gamines à faire le mur pour assouvir ma soif d’adrénaline ? J’ai beau me convaincre d’être passée à autre chose, je le sens… Une partie de moi est restée bloquée là-haut, paralysée. Plus j’avance dans le temps, plus le fil qui me relie à mon passé s’allonge. Or, plus il s’allonge, et plus il se fragilise. »

« Au moment où je franchis le panneau du village, mon cœur bat à toute vitesse comme si les portes d’un avion s’ouvraient face au vide et que je devais sauter sans parachute. Tout mon corps le sait et se souvient : ici, le fantôme de Maëlle ne cesse d’errer en attendant de trouver la paix.

Je me gare sur un parking en gravier cerclé de buissons en fleurs. Un chat étendu de tout son long prend un bain de soleil en se léchant le col. En voyant ma voiture, il bondit, les yeux ronds comme des billes, et va se planquer sous un autre véhicule. Quand j’ouvre la portière, le calme est saisissant et l’air moins étouffant qu’en bas, en ville. J’entends seulement le bourdonnement des abeilles et le chant des oiseaux. Autour de moi, une barrière de montagnes semble me tenir prisonnière. J’inspire profondément, passe mon sac en bandoulière et chemine le long de la route. »

« Depuis deux semaines, je vivote dans une autre dimension. Si les événements ont défilé à la vitesse des étoiles filantes, j’ai l’impression que le temps, désormais, s’est arrêté. Mon corps s’est relâché, mais mon cerveau, lui, fourmille de questions corrosives. Je les imagine fuser à l’intérieur de mon crâne, se télescoper, exploser et se désintégrer en des milliers de cendres brûlantes.
Il reste tant de points obscurs. »

« Je m’appelle Céline Bréant, j’ai 32 ans.
Je vis à Bordeaux et je suis d’origine savoyarde.
Si je m’interroge beaucoup sur ma vie, je n’ai toujours eu qu’une certitude et qu’un véritable objectif. Je voulais devenir romancière.
Petite déjà, j’écrivais de petites histoires, et c’est vers 14 ans, que j’ai entrepris le projet d’écrire un roman, et j’ai poursuivi sur cette voie.
Je rêvais de trouver un éditeur, mais alors que la trentaine approchait à grand pas, j’ai décidé de me lancer, malgré tout, et j’ai franchi le cap de l’auto-édition, en publiant
Les Clandestines, un roman qui me ressemblait et mélangeait les genres.
Et puis… J’ai préféré me recentrer, et revenir sur mon genre de prédilection : le thriller. Je suis passionnée par les faits divers, le cerveau humain, les livres à suspens, noirs, pleins de rebondissements qui entraînent le lecteur dans un tourbillon de questions, le manipulent, le piègent et lui offrent un final explosif.
Et j’aime explorer le mal qui habite les individus, le point de bascule entre l’ordinaire et la folie, les traumatismes, les secrets, les mensonges, la mémoire. L’humain est terrifiant et fascinant à la fois : il donne matière à réflexion. Et à écrire…
»

D’origine savoyarde, Céline Bréant vit actuellement à Bordeaux. À 31 ans, après plusieurs années en tant que graphiste et maquettiste, elle décide de marquer une pause dans sa vie professionnelle pour explorer de nouvelles perspectives. Cette transition lui permet de se consacrer pleinement à une passion de toujours : l’écriture. Son genre de prédilection est le thriller. Là où sombrent les secrets est son deuxième roman.

Drame, Histoire, Psychologie, Thriller

Le Jardin des anatomistes

de Noémie Adenis
Broché – 1 février 2024
Éditeur : Robert Laffont

« IL SECTIONNA LA POCHE AU SCALPEL, SANS PRÉCIPITATION… »
Paris, mars 1673. Scalpel en main, le chirurgien Pierre Dionis opère des cadavres devant une assemblée d’étudiants.
Bientôt, une série de meurtres accable la ville. Étrange coïncidence : les blessures infligées aux victimes s’inspirent des séances de chirurgie de Dionis. Sous un ciel gris et une pluie battante, des doigts accusateurs se tendent vers l’amphithéâtre. Le spectacle fascine autant qu’il épouvante. La tension monte et la foule se presse.
Qui pourra arrêter ce meurtrier qui met en pratique à la nuit tombée les leçons publiques données au Jardin du Roi ? Peut-être Sébastien de Noilat, herboriste de province, anxieux de nature, promu enquêteur bien malgré lui dans cette ville terrifiante…

« NOÉMIE ADENIS, LA RÉVÉLATION DU POLAR HISTORIQUE. »
La Voix du Nord

J’ai littéralement dévoré Le Jardin des anatomistes de Noémie Adenis.
Ce polar historique m’a embarqué dès les premières pages, et je l’ai lu d’une traite, complètement absorbé. On y trouve tout ce que j’aime, une intrigue bien ficelée, des personnages attachants, et un décor historique fascinant. Le suspense ne faiblit jamais, même si l’autrice distille quelques indices avec subtilité. C’est finement mené, très bien écrit, et surtout… terriblement prenant.

J’ai suivi Sébastien de Noilat, un jeune herboriste fraîchement arrivé à Paris. Il rêve de rencontrer Denis Dodart, grand botaniste du Jardin Royal, pour lui présenter les travaux oubliés de son aïeul sur la gangrène. Mais c’est une tout autre aventure qui l’attend, celle d’une série de meurtres atroces, inspirés des démonstrations chirurgicales de Pierre Dionis, célèbre chirurgien du roi.

La reconstitution du Paris du XVIIe siècle est saisissante. L’ambiance des amphithéâtres d’anatomie, les corps disséqués devant des foules de curieux et d’étudiants, les débats sur la circulation du sang, les tensions, le mépris des médecins envers les chirurgiens…
J’y étais !
L’atmosphère est dense, organique, presque palpable. J’ai ressenti la nausée de Sébastien face au sang, à la chair ouverte, aux instruments rudimentaires, tout comme sa fascination pour ce monde à la fois cruel et scientifique.

L’enquête avance entre ruelles sales, cours de dissection et débats médicaux. Peu à peu, Sébastien se retrouvera embarqué dans une enquête qu’il n’a pas choisie, guidé par un commissaire énigmatique, obligé de délaisser ses ambitions botaniques. Le mélange entre fiction et faits historiques est d’une grande justesse : Dodart et Dionis ont réellement existé, et la guerre des savoirs entre savants et chirurgiens a bien eu lieu.
C’est à la fois instructif, dérangeant… et passionnant.

Bref, c’est un roman intelligent, prenant et très bien écrit, Noémie Adenis a clairement fait un travail de recherche colossal, sans jamais plomber le récit.
Si vous aimez les polars, et l’histoire, je vous le recommande chaudement…

Par contre une évidence s’impose, une nouvelle autrice vient d’entrer dans mon paysage littéraire !

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Extraits :

« La grosseur ressemblait à un œuf ; un œuf de bonne taille.
Un œuf sorti de nulle part.
Il pinça la peau entre ses doigts, approcha le bistouri. La lame usée ne renvoyait aucun reflet. Elle pénétra dans la chair, la parcourut sur deux pouces et donna naissance à une entaille écarlate, semblable à un trait d’encre de Chine.
Deux pouces.
N’avait-il pas été trop loin ? Sa main se mit à trembler.
Pas le droit à l’erreur. »

« Charles se pencha vers lui.
– Des garçons chirurgiens pour la plupart. Cette démonstration est la meilleure de la ville. Ils viennent tous ici pour parfaire leurs connaissances. Le roi a décidé que l’enseignement serait gratuit et en français. Tu imagines ? C’est un succès sans précédent ! Pour ma part, je n’entends pas grand-chose à la chirurgie, c’est par curiosité que j’accompagne Alexandre et Gaspard. (Charles baissa d’un ton avant de poursuivre.) Ils possèdent déjà la maîtrise, mais ils aiment venir écouter Dionis. Un jour, nous serons trop nombreux dans l’amphithéâtre… Ils ne nous autoriseront plus à entrer. »

« Sébastien avait encore les yeux rougis quand on le força à s’asseoir devant le commissaire Parisot sur un tabouret qui manqua de céder sous son poids, bien qu’il ne pesât pas lourd. Encadré par deux gardiens inexpressifs qui se mouvaient avec raideur, le jeune herboriste n’osait pas bouger d’un pouce. Quelques minutes plus tôt, on l’avait poussé dans cette salle minuscule qui ne comportait rien d’autre qu’un bureau à tréteaux et deux assises. »

« Le 13 juillet 1658
Nous sommes séparés depuis trois ans, et il ne passe pas un jour sans que je pense à toi. Je me souviens surtout des après-midi où nous allions jouer à la rivière, entre ces gros rochers qui ressemblaient à s’y méprendre aux fesses de la jolie Marie, la cuisinière de Maman, qui nous emmenait parfois lorsqu’elle se rendait au marché aux poissons, son panier calé sur la hanche. Je me souviens aussi des jours où nous allions cueillir des plantes. Nous les mettions ensuite à sécher dans le bureau de ton père. »

« Le 23 septembre 1658
Le pire, c’est la nuit. Les cauchemars ne me laissent aucun répit. Je me réveille en sueur. Mes draps sont moites. T’étouffe. l’aimerais que ça s’arrête, mais les choses vont de mal en pis. C’est arrivé petit à petit. Les ténèbres se sont insinuées dans mon sommeil. À présent, je redoute le moment où il me faut aller dormir. Je le repousse le plus possible, mais la fatigue finit par me rattraper et m’oblige à fermer les yeux. Dès lors, mon esprit sombre dans le chaos. Ton visage apparaît, celui que tu avais lorsque nous étions enfants, puis tes traits se déforment, se flétrissent, comme la sauge que tu ramassais autrefois. À la fin, il ne reste de toi qu’une masse desséchée, emportée par le vent. Ce n’est pas l’image que j’ai envie de garder de toi, mais je suis incapable de la chasser. Elle revient tous les soirs, elle me hante. Tous les soirs, il me faut soutenir ton regard. Ne crois pas que j’écris ces lettres pour aller mieux.
Pour t’oublier.
Cette souffrance, je la mérite et je ne veux pas m’y soustraire. »

Née en 1991, Noémie Adenis a grandi dans la région de Lille.
Elle est diplômée en histoire de l’art et archéologie, ainsi qu’en communication digitale.

Drame, Frisson horreur, Polar, Violence

L’heure des fous

de Nicolas Lebel
Broché – Grand livre, 30 janvier 2013
Éditeur : Marabout (Hachette)

Mardi 9 septembre : le cadavre d’un SDF poignardé est retrouvé près de la gare de Lyon, sur une voie désaffectée. Tout semble indiqué qu’il s’agit d’un simple règlement de comptes. Mehrlicht, capitaine de police au commissariat du 12e arrondissement de Paris, est envoyé sur place pour expédier l’affaire mais, rapidement, certaines zones d’ombre apparaissent : pourquoi ne retrouve-t-on sur la victime le carnet de circulation qui permettrait de l’identifier ? Comment les trois assassins présumés ont-ils pu s’évaporer dans la nature et ne laisser aucune trace de sang sur les lieux du crime ? Pourquoi traînaient-ils leur victime le long des rails ? Où cherchaient-ils à l’emmener ? Après l’interrogatoire des clochards du quartier, les enquêteurs apprennent que la victime vivait dans la Jungle avant de découvrir que la victime, Marc Crémieux, n’était pas SDF mais journaliste et qu’il menait une enquête auprès de cette communauté de sans-abris installée au coeur du bois de Vincennes devenue une zone de non-droit. Que voulait à mettre au jour Marc Crémieux ? Pourquoi avait-il en sa possession un fusil de 1866, marqué du sceau de la manufacture impériale de Châtellerault ? Que cherchait-il à propos de Napoléon III ? Dans cette enquête qui la mènera des bancs de la Sorbonne jusqu’aux égouts de Paris, l’équipe du capitaine Mehrlicht découvrira que l’heure des fous a sans doute sonné. de la société actuelle et rend hommage au courage d’une famille en deuil. Un roman d’une construction parfaite, au style savoureux.

Il devient rare de tomber sur un polar qui évite les poncifs actuels, et c’est exactement ce que propose L’heure des fous de Nicolas Lebel. J’ai dévoré ce roman avec un plaisir immédiat. Dès les premières pages, j’ai été happé par l’univers, l’ambiance à la Audiard, les dialogues qui claquent, et surtout cette galerie de flics à la fois grotesques et profondément humains. Mehrlicht, le capitaine à la voix rauque et au portable qui gueule du Audiard, m’a tout de suite conquis. Il est grognon, cabossé, et terriblement attachant.

L’enquête, dense et bien construite, nous balade entre les catacombes sociales de Paris, du monde des SDF aux arcanes de la sécurité intérieure, sans oublier une Sorbonne inattendue et un marabout intrigant. C’est noir, mais drôle, jamais cynique. Les personnages secondaires sont eux aussi bien campés : la fliquette amoureuse, le culturiste fasciné par le Code pénal, ou encore le pauvre stagiaire paumé venu de Lyon. Ils frisent la caricature, certes, mais c’est ce qui fait leur charme.

Nicolas a une plume vive, rythmée, un vrai sens du tempo. L’humour affleure sans jamais désamorcer la tension. Et si l’intrigue tire un peu sur le fil, c’est surtout cette équipe de bras cassés qu’on a envie de retrouver. L’heure des fous m’a totalement embarqué. Je l’ai lu d’une traite, sans pouvoir m’arrêter, et j’ai refermé le livre avec un sourire, une claque et une envie pressante : retrouver très vite Mehrlicht et sa bande dans un prochain épisode.

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Extraits :

« – C’est quoi, ce… flash mob ? demanda-t-il tandis que le lieutenant Dossantos s’effondrait sur sa chaise qui sembla couiner pour la dernière fois. Mehrlicht l’ignora.
– C’est un truc artistique, expliqua Dossantos. Des gens qui ne se connaissent pas s’inscrivent sur Internet pour participer. Ils reçoivent alors un mail qui leur fixe un rendez-vous à tous à une heure et à un endroit très précis. Le mail donne aussi la description d’un mystérieux contact habillé de vert…
Il avait accentué chacun de ces derniers mots afin de leur donner une étrangeté ridicule, puis marqua une pause pour révéler sa dentition de carnassier, presque heureux de sa blague. »

« — On en aura fumé des clopes tous les deux, putain ! grinça Mehrlicht.
– C’est clair! On a dû plus polluer que la révolution industrielle.
– Ouaih ! Plus que la Chine, même.
– Quand même pas, si ?
– Si ! confirma Mehrlicht.
– Ah ! Quand même !
Ils se turent pour emboucher de nouveau leurs cigarettes. La fumée s’élevait dans la chambre en fines volutes blanches, emplissant l’espace de sa présence, par lentes vagues, ondulant au gré de la brise qui s’invitait par la fenêtre. Quelqu’un frappa à la porte. Mehrlicht se leva d’un bond. »

« Il était 19 h 15. Il trouva rapidement le nom qu’il cherchait puis attendit. Le type ne tarda pas. Il était brun, plutôt grand, portait de fines lunettes et une veste de lin claire. La description était conforme. Dossantos faisait mine de relever son courrier de la main droite, l’autre main dans la poche gauche de sa veste bleue. L’homme lança un « bonsoir monsieur » assez doux en levant sa clé vers la boîte aux lettres repérée. Alors la main gauche de Dossantos, bardée d’un poing américain, sortit lentement de sa poche et fusa vers le visage du type. Son nez s’écrasa dans un craquement de miettes et un couinement de phoque. Il vacilla mais déjà la droite de Dossantos percutait son menton. Le type fit un demi-tour de ballerine avant d’embrasser la porte cochère de l’immeuble. Dossantos s’approcha et saisit le gars par les cheveux. Il colla sa bouche à son oreille :
– Salut Julien ! Sylvie a un message pour toi. Elle ne veut plus te voir. Elle ne veut plus que tu l’emmerdes, que tu la menaces. Elle ne veut plus que tu l’appelles la nuit. Tu m’entends, Julien ? »

« – Rodolphe passait des heures devant la statue de Hugo, face à la chapelle. C’était un fanatique absolu. Je suis sûr qu’il connaissait Les Contemplations et La Légende des siècles par cœur. Tous les jeudis à seize heures, avant de rentrer chez lui, il se posait devant Hugo et restait là, à réfléchir. Je l’ai même vu discuter avec la statue, parfois, en ami.
Ils restèrent un instant silencieux, à détailler les statues et l’horloge de la chapelle. »

« – Écoutez ça : “Tout l’art de la guerre est fondé sur la duperie. Toute campagne guerrière doit être fondée sur le faux-semblant ; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser.”
Il tourna quelques pages sans ménagement.
— Attendez, je vous en lis un autre : “Lorsque l’ennemi est uni, divisez-le ; et attaquez là où il n’est point préparé, en surgissant lorsqu’il ne s’y attend point. Telles sont les clés stratégiques de la victoire, mais prenez garde de ne point les engager par avance.” »

……………………………

Nicolas Lebel est un auteur français.

Il est également enseignant et traducteur.

Il a fait des études de Lettres et d’anglais puis il s’est orienté vers la traduction. Il est parti en Irlande quelque temps avant de devenir professeur d’anglais.

Passionné de littérature et de linguistique, il publie en 2006 une première fiction, une épopée lyrique en alexandrins : Les Frères du serment.

En 2013, il publie aux Éditions Marabout L’Heure des fous« (Prix des lecteurs polar du Livre de Poche 2019), en 2014, Le Jour des morts, en 2015, Sans pitié, ni remords (Prix Anguille-sous-Roche), en 2017, De cauchemar et de feu (Prix du Festival Sans Nom), puis, en 2019, Dans la brume écarlate (Prix Coquelicot Noir du Salon du Livre de Nemours), cinq romans policiers caustiques où histoire, littérature et actualités se mêlent. Des romans noirs qui interrogent et dépeignent la société française contemporaine avec humour et cynisme, dont le ton est souvent engagé, et le propos toujours humaniste. Ces cinq romans mettent en scène le capitaine Mehrlicht.

En 2021, il reçoit le Prix Griffe Noire du meilleur roman policier français de l’année pour « Le gibier« . En 2023, il se met en disponibilité de l’Éducation nationale pour se consacrer à l’écriture de romans et de scénarios.

Page Facebook : https://www.facebook.com/pages/Nicolas-Lebel-Polars/485293481534883

Drame, Polar, Suspense, Thriller psychologique

L’Affaire Isobel Vine

de Tony Cavanaugh
Poche – 8 mars 2018
Éditions : Points

Et dire qu’il s’était juré de ne plus y remettre les pieds. Quatre ans après avoir quitté la police de Melbourne, Darian Richards s’apprête à réintégrer les rangs de la Criminelle. Quel enquêteur ne rêverait-il pas de résoudre la célèbre affaire Isobel Vine ? Une affaire d’autant plus délicate que quatre jeunes flics participaient à la soirée fatale. Vingt-cinq ans après cette mort suspecte, Richards est bien décidé à faire triompher la vérité. Au risque de voir tomber ses plus proches alliés.

« Pas moyen et aucune envie de décrocher. »
Bernard Poirette, « C’est à lire », RTL

« Un cold case chaud et bien huilé. »
Julie Malaure, Le Point

Très bon polar qui renouvelle le genre. Les personnages sont mystérieux, barrés, mais attachants, avec flics ripoux et ambigus mais surtout une intrigue qui tient la route. L’écriture m’a happée. Précise, acérée, presque sèche, mais incroyablement évocatrice. Une narration qui épouse le rythme des personnages : entre tension et langueur, lucidité brutale et désespoir contenu.

Ce n’est pas l’intrigue en soi qui m’a saisi, même si elle tient la route, c’est cette atmosphère, cette immersion dans les coulisses troubles d’une police où la ligne entre le bien et le mal est constamment floutée. Le meurtre d’Isobel Vine, 25 ans plus tôt, n’est que la porte d’entrée vers un univers où chacun a ses ombres, ses pactes et ses silences.

Le rythme est étrange, hypnotique. j’avançais sans courir, mais je n’ai jamais décroché. J’ai aimé cette tension douce, cette impression d’être dans un polar qui pense autant qu’il cogne.

Et puis il y a l’écriture de Tony Cavanaugh qui m’a m’a bluffé de bout en bout, nerveuse, parfois cynique, mais toujours juste. Sa manière de faire parler les rues, les souvenirs, les blessures aussi. Je pense que la traduction de Fabrice Pointeau n’y est sans doute pas pour rien.

Un vrai polar noir, sans tape-à-l’œil. Dense, humain, implacable… Je referme ce livre avec le sentiment d’avoir vécu une lecture différente.
Une belle découverte.

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Extraits :

« Je coule.
Tout autour de moi, la pression et les remous de l’eau. Au-dessus de moi, une surface chatoyante, l’éclat tacheté du soleil. Je ne peux pas remonter vers lui. Je n’entends rien hormis le rugissement dans mes oreilles. Je coule. Sous moi, je ne vois aucune forme, tout est sombre. Je descends vers le fond de l’océan. Si je l’atteins vivant, j’entendrai probablement un bruit sourd en le heurtant. Mes bras s’agitent, mes jambes se débattent, j’essaie de trouver quelque chose de ferme pour y poser les pieds, pour rebondir dessus vers la surface, mais il n’y a rien, juste l’écrasement de l’eau. »

« Je déteste l’eau. Pas le truc qui coule des robinets – ça, ça va. Je déteste être dedans. Les océans. Les lacs. Les piscines. Les rivières. J’ai failli me noyer à onze ans. Mon père, dans une furieuse crise de je-ne-sais-quoi, après de trop nombreuses bières et voyant mes regards inquiets, m’a soulevé du sol de notre petite embarcation de location et balancé dans la mer. J’ai coulé. Dans ce qui était je suppose un soudain accès de culpabilité, il a plongé à ma suite et m’a attrapé alors que j’étais en train de boire la tasse, puis a remonté mon corps inerte jusqu’à la surface. »

« Mes pieds me faisaient souffrir. C’était la première fois en quatre ans que je portais des chaussures en cuir. Je portais aussi un costume, également pour la première fois en quatre ans. Chemise enfoncée dans le pantalon et cravate serrée autour du cou. J’approchais du QG de St Kilda Road, gravissais les marches et pénétrais dans le hall. C’était mon premier jour de boulot en tant que flic réintégré. »

« J’espérais que si mon enquête révélait une implication des policiers dans la mort d’Isobel, je n’aurais pas à subir les assauts et la pression du syndicat contre moi, car pour ce qui le concernait, ses membres étaient respectables et devaient être défendus coûte que coûte.
J’essaie d’éviter la politique, mais c’est impossible. sElle est là, comme le mal. On peut fermer les yeux, certes, mais les machinations et les pactes en coulisse sont comme une rumeur permanente dans le monde de la police, comme les rouages d’une machine. »

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Tony Cavanaugh est un auteur de romans policiers, scénariste et producteur.

Après des études universitaires dédiées à la littérature anglaise et à l’histoire de l’art, il débute sa carrière dans l’industrie cinématographique où il a travaillé pendant plus de trente ans.

Il est auteur d’une série policière ayant pour héros Darian Richards, ancien policier ayant quitté la brigade des homicides pour une retraite solitaire loin du crime. La promesse (« Promise », 2012) est le premier tome de la série.

L’Affaire Isobel Vine (« Kingdom of the Strong », 2015) est son premier roman publié en France (Sonatine).

Tony Cavanaugh vit à Melbourne.

son site : https://www.tonycavanaugh.com/
page Facebook : https://www.facebook.com/

Émotion, Drame, Roman de terroir

Un chemin de rocailles

de Marie de Palet
Broché – 8 mai 2025
Éditions : De Borée

Au début du XXe siècle, Sophie, petite fille espiègle et volontiers casse-cou, vit entre une mère un peu trop autoritaire et une grand-mère qui déborde d’affection. Mais qui est cet homme silencieux qu’elle trouve un jour assis dans leur cuisine ? Son père ? Impossible, il est mort il y a bien longtemps ! Se pourrait-il qu’on lui ait menti pendant toutes ces années ? Cette révélation inattendue perturbe Sophie plus qu’elle ne la comble de joie. Car son père, cet inconnu, semble totalement indifférent à sa présence. Pire, il projette de les emmener, sa mère et elle, loin du village qu’elle a toujours connu.

Après avoir lu Le Secret de Miette, que je vous recommande vivement, j’avais très envie de retrouver la plume de Marie de Palet. C’est donc avec une certaine curiosité et un réel plaisir que je me suis plongé dans Un chemin de rocailles. Et je peux le dire sans détour, je n’ai pas été déçu du tout !

Dès les premières pages, j’ai été happé par l’ambiance âpre et chaleureuse des Cévennes, cette terre rude où les silences pèsent parfois plus lourd que les mots. C’est là que grandit Sophie, une enfant vive, espiègle, à la fois casse-cou et profondément sensible. Elle vit auprès de sa mère, autoritaire et distante, et de sa grand-mère, douce et très aimante. Mais ce fragile équilibre vacille le jour où un homme se présente à elle comme étant son père… alors qu’on lui avait toujours dit qu’il était mort.

Sophie a huit ans. Et soudain, tout vacille. Ce qui aurait pu être une joie devient une suite de désillusions, de pauvreté, de rejet. J’ai suivit son parcours cabossé, ses années d’orphelinat, ses tentatives pour comprendre enfin d’où elle venait, qui elle était. C’est un roman de quête, de filiation, mais aussi de solitude et de résilience, mais la lumière reste toujours là cachée entre les pierres.

J’ai été touché par la justesse du ton et la sobriété de l’écriture. Marie de Palet n’a pas besoin d’effets. Elle sait dire l’essentiel. On sent la poussière des chemins, la chaleur des jours d’été, les regards qui blessent, les silences qui protègent. Elle excelle à capter les émotions les plus fines, les plus enfouies. Sophie, je l’ai vu grandir, tomber, se relever. Elle devient peu à peu une figure de courage et d’espérance.

Bien sûr, certains rebondissements sont attendus, et la fin se dessine assez tôt. Mais qu’importe. Ce n’est pas tant l’intrigue que l’émotion qui porte ce roman. Et moi, lecteur, j’y ai trouvé ce que je cherchais, une belle histoire, sincère et profondément humaine.

Un grand merci à Virginie de m’avoir mis ce livre entre les mains. Il m’a touché, remué, et offert un moment de lecture encore une fois hors du temps.

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Extraits :

« — Aguénous est gelé ! Aguénous est gelé !
D’une voix fluette à une petite oreille, l’information avait circulé dans le village et, après le repas de midi, ils s’étaient retrouvés, garçons et filles, autour du ruisseau que la glace recouvrait d’une chape épaisse. Ce n’était pas tous les hivers que pareille aubaine survenait. Même s’il faisait très froid, Aguénous était lent à « prendre croûte », comme disaient les vieux. Le torrent descendait de Balduc. Il commençait à se lancer comme un fou, sur le versant de la vallée, puis s’assagissait en arrivant dans les champs moins pentus pour reprendre un peu de vitesse avant de rejoindre la Nize où il s’engloutissait dans une dernière colère. »

« La fillette l’admirait sans retenue, éblouie, chaque fois, du savoir de la vieille femme. Apolonie riait de bon cœur de l’étonnement de Sophie et, même, en tirait une certaine fierté.
Marianne, la mère, au contraire, haussait les épaules en regardant sa mère et sa fille se passionner en commun pour des passe-temps inutiles.
— Il vaudrait mieux lui apprendre à travailler, grommelait-elle, ça lui sera plus utile, plus tard !
Comme prise en faute, la vieille femme arrêtait brusquement ces enfantillages, au grand désespoir de l’enfant qui en voulait à sa mère pour cette phrase qui gâchait sa joie. II est vrai que, pour Marianne, couturière de son métier, rien d’autre ne comptait que le travail. Sophie la voyait toujours étaler des patrons sur la table de la salle commune, tailler, coudre, ajuster du matin au soir et du soir au matin… »

« La petite s’approcha, intimidée. L’homme paraissait grand. Il était recroquevillé sur sa chaise et ne tourna pas la tête pour voir sa fille. Il leva à peine les yeux des flammes pour les poser sur la fillette, lui jeta un bref regard et retourna bien vite vers le feu qui semblait le fasciner.
— Dis bonjour à ton père, redit Marianne en la poussant vers l’homme. »

« — C’est la guerre, ma petite fille !
Sophie resta interdite. Elle savait ce qu’était la guerre : elle l’avait appris dans son livre d’histoire; mais elle ne comprenait pas pourquoi tous les gens du village s’étaient rassemblés comme s’il s’agissait d’un événement important.
Sa grand-mère avait repris sa conversation avec les autres femmes; alors, elle s’en revint lentement vers Marcelle et lui expliqua :
C’est la guerre.
Oui, répondit sa camarade, et ma mère m’a dit que tous les hommes allaient partir.
Je ne sais pas, mais ils vont partir. C’est pourquoi tout le monde pleure.
Ton père et ton frère vont partir ?
Marcelle éclata en sanglots : visiblement, elle n’avait pas pensé que sa famille serait touchée. »

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La notoriété de Marie de Palet s’est développée à l’heure de la retraite, lorsqu’elle a troqué son stylo rouge d’institutrice pour la plume d’écrivain. Lozérienne de racines et de cœur, elle met en scène sa province d’origine dans ses livres, dans lesquels elle dévoile sa connaissance intime du monde paysan d’autrefois. Un succès mérité jamais démenti, couronné en 2019 par le Grand Prix d’honneur pour l’ensemble de son oeuvre décerné par la Ligue auvergnate (Prix Arverne).

Cercle littéraire, Drame, Polar

La spirale du milan royal

de Vincent Maillard
Broché – 2 janvier 2025
Éditeur : Philippe Rey

Un roman remarquablement composé sur la reconstruction d’une famille après une cruelle tragédie, se concluant par la résolution d’une énigme vieille de trente ans.

Lorsque la chanteuse Joséphine Coll est engagée pour une série de concerts sur le Spirit of Ulysse, bateau de croisière en Méditerranée, elle embarque ses parents et son frère. Car il leur est inconcevable de ne pas passer le 8 juillet ensemble, date anniversaire de la mort de Baptiste, fils aîné de la famille, qui a chuté lors d’une session d’escalade dans l’Ardèche, vingt-six ans plus tôt.
En vacances sur le même bateau, se trouve un couple adultérin : durant des années Laure a imploré son amant Cédric de quitter son épouse. Elle lui lance un dernier ultimatum, mais, le matin du quatrième jour, elle se jette subitement à la mer.
Constatant l’impasse de l’enquête menée par l’inspecteur de police dépêché à bord, Joséphine, bouleversée par la mort de Laure, remonte le passé. Provocatrice au verbe cru, rock et corrosif, souvent drôle, parfois désespérée, mais si attachante, elle dynamite les hypocrisies de notre temps, tandis qu’elle se rapproche de la vérité. Et si ces deux drames, l’accident de Baptiste et le suicide de Laure, n’étaient pas étrangers l’un à l’autre ? Et si le coeur de l’énigme se nichait dans les gorges de l’Ardèche, à la sidérante beauté ?
Dans La spirale du milan royal, Vincent Maillard s’attaque à la lâcheté, dévoile les dérives de la société actuelle et rend hommage au courage d’une famille en deuil. Un roman d’une construction parfaite, au style savoureux.

Hier soir, lors de notre rendez-vous littéraire du Château de l’Hermitage, c’est tout le Cercle qui s’est laissé emporter par la voix de Vincent Maillard, venu nous parler de son roman “La Spirale du milan royal”.
Une soirée douce et vibrante, suspendue entre ses mots…
Et surtout, un livre comme un souffle : envoûtant, intense et profondément vivant.

Je croyais que ma lecture m’orienterait vers la lumière. Mais en suivant la trace du milan royal, j’ai découvert la noirceur d’un monde souterrain, où la beauté se mêle au vice.

La Spirale du milan royal est un récit à deux voix. Guillaume, le père et Joséphine, la sœur. Tous deux hantés par la mort du grand frère. Un père qui espère en la résilience et la bienveillance, une sœur dont la colère affleure à chaque phrase. Deux styles d’écriture avec lesquels l’auteur jongle avec habileté pour dessiner cette famille. L’histoire nous mène des falaises de l’Ardèche aux rivages de la Méditerranée. Là aussi, deux styles, deux paysages. Et la même quête, celle de ce mystère. La chute de la falaise cache un secret, dans un récit où la musique à une place particulièrement présente et très intéressante.

Chaque chapitre m’a rapproché de cet oiseau fascinant, tandis qu’il m’entraînait vers des territoires insoupçonnés : forêts anciennes, villages reculés, rumeurs de trafic d’espèces protégées. Je m’accrochais à l’idée de justice, persuadé que la vérité éclairerait les zones d’ombre. Vincent Maillard excelle à dresser des décors à la fois somptueux et inquiétants. J’ai respiré l’humus humide des sous-bois, j’ai frissonné devant des croassements nocturnes, j’ai senti mon cœur battre au rythme des ailes battantes. Le style, précis et troublant, m’a transporté sans me lâcher. Je sentais palpiter la tension, prête à exploser à tout instant.

Quand le dénouement est arrivé, il m’a pris à la gorge, j’avais certains doutes, mais surpris quand même !

La spirale du milan royal  n’est pas seulement une enquête, c’est une introspection, un voyage où la nature et l’âme humaine se reflètent et s’affrontent. Car ce roman m’a rappelé que la liberté, réelle, est peut‑être aussi fragile qu’un battement d’aile.

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Extraits :

« Ce mec aurait pu être beau. Un visage assez fin, un corps équilibré. Sa tête me disait vaguement quelque chose, mais comme ce genre de playboy, ça court les rues piétonnières, j’ai pas creusé l’affaire. Parce que, si physiquement il était à deux doigts de me plaire, pour me séduire, il aurait fallu qu’il change de cerveau. Qu’il en prenne un qui soye compatible avec le mien. Un cerveau qui lui aurait évité d’être ce qu’il était, et qui s’exprimait dans cette coupe ondulée et plaquée en arrière de vieux beau avant l’âge. »

« À l’école, les enfants se répartissent selon une hiérarchie stricte et sans appel. Dans la cour de récréation, chacun respecte son rang tel le membre d’une meute de loups; et dans la classe, les élèves se distribuent selon un système de castes comparable à celui de l’Inde médiévale : les excellents ; les bons; les moyens ; les nullards; et, entre les moyens et les nullos, cette frange indéfinissable, assez fournie : les sans-noms, parfois appelés les « passables » ou les « médiocres », les riens du tout qui n’ont pas même le statut romantique et rebelle de cancers.
La petite Laure Combaluzier appartenait à cette catégorie, de ces camarades discrets jusqu’à l’invisibilité, de ceux dont on a oublié jusqu’au nom et au prénom quand on tombe sur une vieille photo de classe. »

« Elle quitta son tabouret pour s’avancer vers Cédric. Elle sentit ses genoux devenir caoutchouteux et son cœur commencer à marteau-piquer sa cage thoracique. La Grenouille toquait à la porte, mais Laure la cadenassa fermement et poursuivit sa marche jusqu’au jeune homme à la chemise rayée. Les deux derniers mètres ressemblèrent à ceux que l’on trace lorsque l’on a quitté le plongeoir et que, dans le vide, plus rien ne peut infléchir la trajectoire verticale. Elle se jetait à l’eau, elle allait jouer sa vie, maintenant. Elle se planta face à lui:
– On se connaît.
– C’est une question ? »

« – Tu sais ce qu’on déconstruit ? Les trucs qu’on a construits, je sais pas, moi… les maquettes d’avion, les baraques, en Lego ou en briques. Nous, on est des êtres vivants, on a un truc en propre, un truc unique, une cohérence. On est pas obligés de tous devenir aussi schizos que l’époque, d’être des bric-à-brac de botox et de prothèses numériques. Oui, on pousse, on change, je sais pas, comme des arbres. Mais un platane il se demande pas chaque matin s’il est pas plutôt un peuplier.
On le déconstruit pas. Un bâtiment, oui. Qu’il soit en bois, en pierres ou en béton. On peut le déconstruire. Tu sais comment on fait ? On le démolit. C’est ça que tu fais. Tu te démolis. Et quand le bâtiment est démoli, tu sais ce qui reste ?
Un tas de gravats. C’est ça qu’t’es. Même pas un champ de ruines, car il n’y a pas d’histoire ensevelie, t’es juste un tas de gravats. »

« Ma petite chérie,
Je ne suis pas allée voter. Tu sais, je suis comme toi, ces histoires politiques nationales me fatiguent. Cédric a insisté pour que j’aille voter pour Macron, son héros, mais je ne lui ai pas obéi. J’ai du mal avec ce type, je lui trouve un air de faux cul. »

Vincent Maillard est né en 1962 à : Meulan, il est réalisateur de documentaires, scénariste et écrivain.

Après une maîtrise en sciences économiques et sociales, il a effectué son service militaire, puis a obtenu son diplôme du Centre de Formation des Journalistes, spécialité Journaliste Reporter Image.

Il a débuté à FR3 Bretagne. Il a ensuite travaillé pour France 2, où il a réalisé des reportages pour le journal télévisé et certains magazines comme “Envoyé spécial”, “Stade 2”, “Geopolis”… Il a travaillé pour France Télévision pendant dix ans.

Ancien journaliste et cameraman, il est l’auteur de scénarios de fiction et de nombreux documentaires pour la télévision sur des sujets très éclectiques (sciences, société, politique, environnement).

En 1999, il a commencé son premier ouvrage Ceux qui possèdent si peu…, un film qui raconte le parcours d’élèves de SEGPA (section d’enseignement général et professionnel adapté) de Meulan. Il a été diffusée sur France 2 en 2012 et a obtenu la mention spéciale du jury au festival international du film d’éducation en 2011. Depuis, il a réalisé une douzaine de documentaires dans des genres très différents.

Vincent a écrit le scénario de deux films dont l’un “Valparaiso”, diffusé en 2012 par Arte, a reçu le prix du meilleur scénario au Festival de la fiction TV à La Rochelle en 2011.

Springsteen-sur-Seine (2019) est son premier roman.
L’Os de Lebowski obtient le prix littéraire 30 millions d’amis en 2021.

Il vit à Hardricourt (Yvelines).

Émotion, Drame, Nouvelles, Psychologie, Suspense

SEPT SAISON 2

Les padawans de René Manzor
de Katazina,
Sarah Bordy,
Elsa Morienval,
Marlène Pascaud,
Sébastien Lemaire,
Stéphanie Baudron-Cosson,
Corinne Garnier & Patrice-Tom Garcia,

Broché – 2 juin 2025
Éditeur : Des livres et du Rêve

Sept Nouveaux Talents
Sept Premières Nouvelles…

L’idée folle de René Manzor, réalisateur, scénariste et romancier, a fait du chemin.
Donner vie à ce prof d’écriture qu’il cherchait désespérément étant môme, quelqu’un qui vous apprendrait les secrets de l’écriture comme un prof de guitare vous montre les accords.
Grâce à son « coaching », René montre la voie à ses padawans, des débutants de tous âges qui donnent vie à leur histoire.
SEPT d’entre elles sont publiées dans ce second recueil.
Elles révèlent SEPT nouveaux talents…

SEPT – Saison 2 : une suite que j’attendais avec impatience !

Écrire une nouvelle, c’est capturer l’instant avant qu’il ne s’échappe.
C’est tendre un fil invisible entre le souffle et la chute.
C’est dire beaucoup, avec presque pas de mots.
Et parfois, y glisser une volonté d’éternité.

Dans ce second opus de SEPT, ils sont de nouveaux sept à avoir relevé ce défi.
Sept voix brutes ou ciselées, portées par l’ombre bienveillante et les conseils avisés de René Manzor, chef d’orchestre de l’invisible.
Il y a du feu dans ces pages. Des tremblements. Des frissons. Du sang, des larmes, mais aussi des battements de cœur qui résonnent longtemps après la dernière ligne.
On y croise des destins qui basculent, des silences qui crient, des regards qui s’écrivent plus fort que des mots.
Et moi, lecteur, j’ai marché à travers ces histoires comme on traverse un rêve : sans vouloir en sortir… du moins pas tout de suite.

Qu’est-ce qu’un(e) auteur(e), sinon un passeur d’ombres et de lumières, un veilleur de l’intime. Celui ou celle qui, le temps d’un récit, rallume dans nos regards l’émerveillement de l’enfance ?
Ou peut-être un magicien discret qui nous parle sans bruit, mais touche juste ?

Ces SEPT, dont la plupart signent ici leur première publication, ont encore frappé très fort.

Un grand merci à René pour cette idée qui éclaire auteurs et lecteurs.
Un non moins grand merci à Angie Lollia et à ses Éditions “Des Livres et du Rêve”, qui portent tellement bien son nom et qui donne chair à ce livre que j’ai eu, une nouvelle fois, le bonheur d’habiller, un plaisir renouvelé.

Un cadeau à offrir, un trésor à garder.
Et un geste solidaire, aussi : 1€ reversé à l’association UN PAS VERS LA VIE – AUTISME pour chaque exemplaire acheté.

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Extraits :

La cabane – Sébastien Lemaire
« Ce soir-là, les parents d’Arthur étaient invités chez des collègues. Leur fils, ne voulant pas y aller, son père l’avait autorisé à dormir chez Benjamin et Thomas. C’était une occasion inouïe de mettre leur plan à exécution : venger Arthur du pervers qui l’avait tripoté. Pas une vengeance frontale, non !
Juste une façon de faire comprendre à Paul Mercier que des gens étaient au courant de ses agissements. »

Tabou – Elsa Morienval
« – Wow ! Super, Nath ! Trop contente que tu reviennes parmi nous ! Qu’est-ce qui nous vaut cet honneur ?
– Un héritage.
– Tu déconnes. Héritage de quoi ? D’emmerdes, sûrement, avec la famille que t’as !
– J’espère que non. J’ai rendez-vous avec le notaire. Je te tiens au courant.
– T’as intérêt! Et il faut qu’on se voie, histoire que je te fasse perdre ce « môdit » accent québécois !
– Bisous, ma Sof. »

Manque d’oxygène critique – Marlène Pascaud
« Dans le salon, l’horloge chuchotait les secondes.
Andréa se tenait assise sur le vieux canapé en tissu aux côtés de son père. Les lunettes à oxygène dans le nez, il dormait paisiblement.
Mais pour combien de jours encore ?
Le temps lui était compté, ils le savaient tous les deux. »

Rancune sanglante – Katazina
« La femme, nue, tête baissée sur sa poitrine, est pendante au portant de la douche. Ses intestins sortent d’une plaie béante, d’environ trois centimètres de largeur. Son torse est ouvert sur toute sa longueur, jusqu’au pubis. Des lambeaux de peau d’une couleur verdâtre retombent. D’un mouvement de bras, le légiste écarte les mouches qui viennent le saluer. Il tourne autour du corps et continue à prendre des photos sous tous les angles. »

Le cinquième taureau – Corinne Garnier & Patrice-Tom Garcia
« Le jour se lève, peinant à percer les ténèbres qui recouvrent la ville. Séville a connu une des pires nuits de son histoire. Les explosions ont déchiqueté la belle Andalouse. La vue, depuis le couvent, est cauchemardesque : des camions sillonnent les rues pour ramasser les cadavres, des villas sont brûlées, d’autres, en ruines. Les canons ont défiguré la ville. »

Remake – Sarah Bordy
« Lorsque la scène de l’effeuillage arrive enfin, Vixen bout déjà. Cette fille lui a tout pris. Ses mimiques, son look, sa coupe de cheveux, cette tignasse blonde, signature à laquelle Cynthia a seulement ajouté une frange épaisse. Lorsque le saxophone émet ses premières notes, elle remarque tout de suite que la chorégraphie est la même. Le même costume, les mêmes mouvements, la même sensualité. Tout est copié, jusqu’à la couleur du boa. Seule la fille change.
Un véritable plagiat.
Sale petite pute. »

Un cri d’enfant – Stéphanie Baudron-Cosson
« Depuis une semaine, Joanna s’est enfermée dans son minuscule appartement, au cinquième étage de son immeuble du centre-ville de Cahors. Ses journées sont ponctuées des cris stridents, des grognements et des balancements incessants de son fils Morgan, quatre ans, autiste profond et non verbal.
Avant de s’enfermer avec lui, elle a consulté tous les spécialistes de la région : assistantes sociales, puéricultrices, orthophonistes, kinésithérapeutes, ergothérapeutes. Elle s’est documentée, a contacté des associations de parents d’enfants atteints de ce trouble. Si son expérience professionnelle d’éducatrice spécialisée et son amour pour son fils lui ont permis d’imaginer des rituels pour le rassurer, c’est elle qui a le plus souffert de cet isolement. »

En 2020, quand le covid frappe et que les tournages s’arrêtent, le réalisateur, scénariste et romancier, René Manzor, a une idée folle : donner vie à ce prof d’écriture qu’il cherchait désespérément étant môme, quelqu’un qui vous apprendrait les secrets de l’écriture comme un prof de guitare vous montre les accords.

Émotion, Drame, Histoire, Polar, Psychologie

7/13

de Jacques Saussey
Broché – 10 janvier 2018
Éditeur : Éditions Toucan

Hiver 2015. Durant l’absence prolongée des propriétaires, une villa de la banlieue parisienne est le théâtre d’un crime atroce. Lorsqu’il arrive sur les lieux, le capitaine Magne découvre avec effroi que le corps n’est plus reconnaissable. Pas de vêtements, pas de papiers : l’identification s’annonce compliquée. Décembre 1944. Londres. Un officier américain scrute avec inquiétude le brouillard qui plombe le ciel de l’Angleterre. Il projette de traverser la Manche au plus vite pour rejoindre la France où il doit préparer l’arrivée prochaine de ses hommes. Le mauvais temps s’éternise mais bientôt, une proposition inattendue va faire basculer son destin. Soixante-dix ans plus tard, elle confrontera les enquêteurs du quai des Orfèvres à l’un des mystères les plus stupéfiants qu’ils aient jamais rencontrés.

Certains romans méritent une seconde lecture… 7/13 était une évidence pour moi… il attendait patiemment…

Dès les premières pages, lors de ma première lecture en juin 2018, j’ai su très vite que je tenais entre les mains un polar différent, plus dense, plus riche que ceux auxquels j’étais habitué dernièrement.

Le cadavre d’une femme atrocement mutilée ouvre l’histoire dans une violence brutale. Très vite, d’autres cadavres s’accumulent et l’enquête s’emballe. Mais alors que je pensais m’enfoncer dans un polar classique, Jacques Saussey me prend à contre-pied, casse le rythme. Le récit dévie. Jacques m’embarque ailleurs, dans une autre époque, en 1944, aux côtés d’un mystérieux officier américain en partance pour une mission étrange dans un avion sous le brouillard anglais.

Quel est le lien entre ces deux récits ?
Je l’ignore encore, mais je m’accroche. Parce que l’auteur sait exactement ce qu’il fait.
Lors de cette seconde lecture j’apprécie pleinement la façon dont l’auteur sème les informations, les distille avec finesse, Jacques excelle dans l’art de ce tissage très particulier. Il me balade entre présent et passé, entre drame intime et Polar à énigme historique. Puis, le nom de Glenn Miller surgit, et avec lui, une des plus grandes disparitions du XXe siècle. Jacques injecte dans son intrigue des thèmes forts : la mémoire, la guerre, les migrations, la douleur parentale, la vengeance sourde, l’impossible deuil, la culpabilité, la vengeance. Même dans l’horreur, Il insuffle dans son récit une certaine grâce.

Puis, un duo d’enquêteurs secondaires apporte une respiration bienvenue, avec une touche d’humour sans jamais dénaturer la gravité de l’histoire. Et derrière le suspense, se dessine une réflexion profonde sur ce que signifie survivre après l’irréparable.

L’écriture est tendue, sobre, parfois poétique. Jamais démonstrative, toujours juste. Ce roman ne cherche pas à résoudre, mais à nous confronter.
7/13, que j’ai lu en écoutant Glenn Miller, et d’autres standards du jazz évidemment… m’a secoué parce qu’il ne donne pas de réponses faciles.
Parce qu’il fait confiance au lecteur.
Parce qu’il transforme une enquête policière en descente vertigineuse dans la psyché humaine.
Et surtout il prouve, une fois encore, que la littérature noire peut être d’une richesse bouleversante.
Il serre la gorge, il bouscule. Il laisse une trace et m’a fait réfléchir…

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Extraits :

« 14 mars 2015
La maison est cossue. De type bourgeois, en forme de L, pierres de taille et allée pompeuse bordée d’arbustes coiffés au cordeau. Un terrain immense entretenu à grands frais, des fruitiers au fond, près de la rivière, des massifs de rosiers encore figés dans la fin de l’hiver, des crocus qui montrent le bout de la langue sous l’herbe pliée par la rosée.
Près du bâtiment, une piscine couverte s’avance sur le gazon.
Elle a été verrouillée pour la mauvaise saison. À travers la vitre salie par des fientes d’oiseaux et des feuilles mortes collées par l’humidité, j’aperçois l’eau qui a pris une vilaine.
couleur verdâtre.
– Venez, c’est par là.
Le commandant Picaud me désigne la porte de la maison.
Il m’explique qu’un serrurier l’a forcée deux heures auparavant pour conserver la scène de crime la plus intacte possible. Le meurtrier a fracturé une porte-fenêtre du salon.
L’Identité judiciaire est en plein travail, mais ils devraient avoir fini leurs investigations d’ici quelques dizaines de minutes. Dans l’air frais de ce début de matinée, les croassements des corneilles se répercutent à l’infini entre les branches bourgeonnantes des peupliers.
Il n’y a pas un bruit dans la rue, suffisamment éloignée de la bâtisse pour que personne n’ait pu y entendre le moindre cri. Et pourtant, de nombreux badauds se pressent contre la grille du parc que deux agents surveillent, l’œil farouche. Les regards des curieux alternent sans fin entre les hommes en blanc qui œuvrent autour de la maison et le fourgon mortuaire qui attend dans l’allée que les techniciens du crime donnent au légiste l’autorisation d’enlever le corps.
– Je vous préviens, c’est moche. »

« Le légiste se penche sur le cadavre et l’inspecte de près. Il suit la peau marbrée d’un doigt d’expert, pousse une bestiole par-ci, une autre par-là… J’ai soudain un goût de cendres sur la langue. Combien lui a-t-il fallu de manifestations de la mort pour qu’il parvienne à s’en affranchir autant ?
Combien de femmes, d’enfants, de corps meurtris a-t-il ouverts, découpés, vidés pour les besoins d’une enquête ?
Combien d’estomacs a-t-il pesé, disséqué pour savoir ce que la personne avait ingéré juste avant de mourir ? »

« Je rouvre les paupières. Il lui en a fallu, de la haine, à ce type. Un homme, c’est sûr. Je ne peux pas imaginer une femme infliger ça à une autre. C’est de la bestialité pure, la manifestation d’une fureur contre la féminité, peut-être même contre sa propre mère…
Je me prends les tempes dans les mains. Je déraille.
Comment pourrais-je concevoir ce qui a traversé l’esprit malade de ce dingue ? Je suis à mille bornes de m’approcher de ce qui l’a déclenché. Contrairement à de nombreuses autres affaires sur lesquelles j’ai eu à me pencher, celle-ci ne me parle pas. Je me trouve face à un mur de glace, un mur de ténèbres. »

Jacques Saussey est né en 1961, il écrit des nouvelles durant de longues années, entre 1988 et 2007. Après le premier prix au concours Alfred Jarry, cette année-là, il quitte l’écriture des nouvelles et entame son premier thriller, La mante sauvage, achevé en 2008. Ce thriller paraîtra le 3 janvier 2013 sous le titre Colère Noire.
C’est le second, De sinistre mémoire, écrit en 2009, qui a connu le premier les joies des rayons des libraires en septembre 2010. Ce roman est ensuite sorti en poche en juin 2011.
Son domaine : l’histoire noire. Très noire…
Il est désormais considéré par les critiques et les libraires comme l’un des “talents” dans le polar.
Enfermé.e (2018)
https://leressentidejeanpaul.com/2018/11/12/enferme-e-de-jacques-saussey/

Émotion, Drame, Folie, Polar

Memento vivere

de Ismaël Lemonnier
Broché – 12 juin 2025
Éditeur : Taurnada éditions

Vitry-sur-Seine. Un bébé est retrouvé mort dans la cuvette des toilettes d’un bar sordide.
Lucien, un flic psychorigide et proche de la retraite, et Anaïs, dernière recrue au look provocateur et au comportement borderline, sont appelés sur cette scène de crime pour le moins singulière, le genre d’affaire que personne ne convoite.
Découvrant que le foetus a été génétiquement modifié, les deux enquêteurs devront mettre de côté leurs différends et plonger dans les abysses de la folie humaine.
En parallèle, un individu sème la terreur dans la ville avec son chien-loup en laissant derrière lui des cadavres.
Et si les deux affaires étaient liées ?
Et si la vérité était au-delà du supportable ?
Une enquête qui, très vite, va se transformer en compte à rebours.

Je viens de refermer Memento Vivere d’Ismaël Lemonnier, et je suis encore sous le choc.

Tout d’abord, un grand merci à Joël des éditions Taurnada pour ce service presse qui m’a complètement embarqué. Dès les premières pages, j’ai senti que ce thriller allait me happer – et je ne me suis pas trompé.

Tout commence par la découverte d’un nouveau-né sans vie, abandonné dans les toilettes d’un bar miteux de Vitry-sur-Seine. Rien que ça, c’est déjà glaçant. Mais l’autopsie révèle un détail encore plus troublant, l’enfant a été génétiquement modifié.
En parallèle, un mystérieux tueur, très jeune à priori, sème la terreur, accompagné d’un chien-loup terrifiant. Deux affaires en apparence distinctes qui vont peu à peu converger vers une vérité aussi dérangeante que fascinante.

Au cœur de l’enquête, un duo détonnant. Lucien, un flic psychorigide de 60 ans, mis au placard à l’approche de la retraite, et Anaïs, jeune enquêtrice punk, sans filtre, boulimique, look ravageur et tempérament volcanique. Rien ne les prédestinait à bosser ensemble… et pourtant, leur tandem fonctionne. Leurs joutes verbales m’ont arraché quelques sourires et même des sursauts de rires, leurs blessures m’ont ému. J’ai eu régulièrement l’impression d’être dans la tête de Lucien durant ma lecture… Un vrai plaisir.

L’écriture est fluide, tendue, très rythmée. L’auteur dose parfaitement tension dramatique, rebondissements et clins d’œil culturels – notamment aux années 80, que Lucien essaie désespérément de faire apprécier à sa partenaire. J’ai trouvé le fond de l’intrigue – manipulation génétique, dérives scientifiques, déshumanisation – à la fois très actuel et effrayant.

Avec ce roman, j’ai été tenu en haleine jusqu’au bout, jusqu’à cette fin explosive digne d’un très bon polar comme je peux les imaginer à l’écran.
J’espère vraiment retrouver Anaïs et Lucien dans de prochaines enquêtes. Un vrai coup de cœur.
Bravo Ismaël !

Décidément, les Éditions Taurnada ne cesseront jamais de me surprendre…

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Extraits :

« La porte claqua sèchement derrière lui. Effrayé, il se redressa d’un coup sur sa chaise, encore essoufflé par ses propres hurlements. Tous ses sens en alerte, il tendit l’oreille dans l’obscurité de cette minuscule pièce qu’était son salon. Pas un bruit. Il essaya en vain de se débattre, les dents serrées à en faire éclater l’émail.
Entravé par des liens solidement attachés aux poignets et aux chevilles, il redoutait le pire. Les larmes l’aveu-glaient. Les souvenirs le submergeaient.
“Par pitié ! Qu’est-ce que vous me voulez ?”
»

« Je vais tout te dire, OK. Je vais me “confesser” comme tu le dis si bien. J’ai peut-être déconné avec Samira, mais ça ne se reproduira plus jamais, je te le promets ! »
Le gamin inséra une nouvelle cartouche, dans l’indifférence la plus totale.
« Je l’ai violée, je l’avoue. Voilà, c’est dit ! Je t’en supplie, je ne recommencerai plus. J’ai bien compris la leçon. Dis-lui que je m’excuse. Pitié ! Pitié ! »

« L’homme tatoué sur une majeure partie du visage poursuivit ses tâches puis, au bout d’une minute, daigna quitter ses fonctions pour les conduire sur les lieux de la macabre découverte en traînant des pieds.
Ce dernier détail, pourtant insignifiant, exaspéra Lucien dans son for intérieur. De nos jours, les gens ne manifestaient plus que de l’ennui et une indifférence la plus totale envers son prochain.
Une foutue génération nombriliste où tout n’est que corvée. »

« Anaïs passa sa tête sur le côté pour examiner à son tour la scène. Ils se regardèrent brièvement sans rien dire avant de reporter leur attention sur le fœtus. La jeune policière devint blême, la main sur la bouche.
Son côté dur à cuire se fissurait, craquelait légèrement à l’instar de son vernis. Au moment où ils s’apprêtaient à sortir, un détail les figea sur place : les lèvres du fœtus venaient de bouger. »

Breton d’origine et fier de ses racines, Ismaël Lemonnier travaille aujourd’hui à Paris, dans le monde de la finance mais poursuivi par l’envie d’écrire et par le puits sans fond qu’est son imaginaire, l’auteur craint d’être fou, comme le pense son entourage.

Passionné depuis l’enfance par la lecture et par l’écriture, il a baigné très tôt dans l’univers de Stephen King, et dans la mythologie. Il se passionne pour le monde de la police judiciaire et tous ses rouages, l’Histoire et les faits divers. Tout ce qui l’entoure est source d’inspiration, qu’il combine à son imagination.

Il est l’auteur du roman Le cinquième gardien, paru chez Marathon Editions.

Memento vivere est son troisième roman.

Émotion, Drame, Polar, Psychologie

Avant d’avoir tout oublié

de Philippe Gil
Broché – 6 octobre 2022
Éditeur : NOUVELLES PLUMES

Une petite fille disparue au beau milieu d’un parc. Un vieil homme souffrant d’Alzheimer qui débarque au commissariat en répétant « Elle est morte ». Un gendarme qui décide de faire de cette affaire sa raison de vivre. C’est le point de départ de ce roman que vous ne lâcherez plus et dont le dénouement vous laissera sans voix.

Pour un premier roman, Philippe Gil m’a bluffé. Avant d’avoir tout oublié m’a littéralement happé dès les premières pages. J’y ai trouvé un polar intense, bien ficelé, terriblement humain. Le point de départ est glaçant : l’enlèvement d’une petite fille dans un parc, sous les yeux de son père, Jacques, interne en médecine. Charlotte disparaît, et c’est tout un monde qui bascule.

Rapidement, l’enquête s’organise sous la houlette du capitaine Mauduy. Toutes les hypothèses sont envisagées :
– Kidnapping contre rançon ?
– Acte isolé d’un déséquilibré ?
– Drame familial ?
Je me suis laissé emporter par les pistes, les fausses routes (et elle sont nombreuses…), les zones d’ombre. Rien n’est jamais simple dans ce roman. Le temps passe, l’angoisse monte, et l’auteur joue brillamment avec mes nerfs. Jusqu’à cette fin, totalement renversante, qui m’a laissé un vrai vertige.

Mais ce roman ne se limite pas à une intrigue haletante. C’est aussi un récit profondément émouvant. J’ai été particulièrement touché par le personnage du Professeur, confronté aux premières atteintes de la maladie d’Alzheimer. Cette dimension plus intime donne une résonance nouvelle à l’histoire, un souffle d’humanité saisissant. L’auteur parvient à lier suspense et émotion sans jamais tomber dans le pathos.

Les personnages sont attachants, crédibles, complexes. L’écriture, fluide et sobre, laisse place aux émotions, sans fioritures. J’ai été marqué par la manière dont Philippe Gil nous parle de mémoire, de filiation, d’amour… et d’oubli, sa plume sobre mais pleine de justesse, m’a enveloppé d’une tendresse discrète.

Un roman qui m’a interrogé autant qu’il m’a captivé.
Bravo à l’auteur pour ce coup d’essai transformé pour moi en coup de maître !

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Extraits :

« Charlotte fredonnait une comptine à sa poupée. Il sourit. Fille unique, Charlotte avait l’habitude de jouer toute seule. Elle passerait probablement la matinée à dessiner bien sagement dans sa chambre. Il pourrait poursuivre son travail jusqu’à midi. Ensuite, ils prendraient leur repas, puis ils iraient au parc du Domaine de Beaulieu. Le rituel bien rodé d’un mercredi de repos. Il consacrerait tout son après-midi à sa fille. Sa petite fille chérie… »

« – Charlotte ? Je ne vois plus ma fille ! s’écria-t-il.
Il s’approcha des enfants, fit le tour de l’aire de jeux en appelant sa fille. Paniqué, il revint vers les deux mères de famille.
– Je ne vois plus ma fille !
– Mais où était-elle ? demanda l’une d’elles.
– Là… Juste là. Elle jouait au toboggan… Elle n’y est plus. Vous n’avez rien remarqué ?
– Mais non… Elle est habillée comment, votre fille ? demanda alors l’autre maman.
– Elle porte une robe rouge avec un bandeau dans les cheveux. »

« Surmontant ses craintes et son complexe d’infériorité, il s’approcha de Louise. Jacques était un jeune homme intelligent, particulièrement brillant même. Louise fut rapidement séduite par sa maturité qui tranchait singulièrement avec le comportement des autres garçons de son âge. Elle les trouvait toujours trop gamins. Une demi-heure plus tard, ils échangeaient leur premier baiser à proximité de l’étang, loin des regards indiscrets. Jacques avait percé la carapace et derrière l’image hautaine d’une demoiselle de bonne famille, il découvrit une jeune fille simple et fragile. Louise avait reçu l’éducation très stricte d’une mère autoritaire et froide, ne laissant paraître qu’arrogance et mépris à l’égard de son prochain. Une attitude que, par mimétisme, Louise adoptait parfois. »

« C’est le paradoxe. Nous savons parfaitement expliquer le mécanisme de destruction des neurones. Par contre, nous ne savons pas stopper cette dégénérescence. Les traitements actuels permettent de ralentir le processus et d’en diminuer les effets mais pas de l’arrêter. Dans ses périodes de lucidité, le Professeur en est tout à fait conscient, comme la plupart des malades du reste… Il s’agit là probablement de l’aspect le plus difficile de cette maladie, le plus dur à supporter. Pour le malade comme pour ses proches…
– Je comprends. Mais quand il répète : elle est morte, que faut-il en penser ? De quoi parle-t-il ?
– C’est très difficile à dire… »

Philippe Gil est né en 1963 à Albi, ville chère à son cœur où il vit toujours. Chef de projet informatique dans le secteur des assurances et père de deux grands enfants, ce passionné de vélo découvre sur le tard la passion de l’écriture, le besoin de raconter des histoires, bien loin de son métier d’informaticien.