Histoire, Roman

37, étoiles filantes

de Jérôme Attal
Poche – 16 août 2018
Éditeur : Robert Laffont

Sous le ciel étoilé de Paris, un jour de 1937, Alberto Giacometti n’a qu’une idée en tête : casser la gueule à Jean-Paul Sartre ! C’est cette histoire, son origine et sa trépidante conclusion, qui sont ici racontées.

Grognant dans son patois haut en couleur des montagnes, Alberto a déjà fait volte-face. Il est à nouveau en position sur le trottoir. Scrutant les confins de la rue Delambre. Pas du côté Raspail par lequel il vient d’arriver, mais dans l’autre sens, en direction de la station de métro Edgar Quinet. Rapidement, il repère la silhouette tassée de Jean-Paul, petite figurine de pâte à modeler brunâtre qui avance péniblement à la manière d’un Sisyphe qui porterait sur son dos tout le poids du gris de Paris et qui dodeline à une vingtaine de mètres de distance, manquant de se cogner, ici à un passant, là à un réverbère. « Ah, te voilà ! Bousier de littérature ! Attends que je t’attrape, chacal ! »

Une comédie tourbillonnante constellée de pensées sur la création et de rencontres avec des femmes espiègles, mystérieuses et modernes.

Prix Livres en Vignes 2018
Prix de la rentrée 2018 « Les Écrivains chez Gonzague Saint Bris »

Espiègle, intelligent, drôle, finement documenté… 37, étoiles filantes m’a offert une promenade culturelle et romanesque inoubliable dans les rues et les cafés de Montparnasse.
Grâce à Jérôme Attal, j’ai arpenté ce quartier mythique des années trente, cœur battant de la vie intellectuelle et artistique parisienne. Les personnages virevoltent d’une péripétie cocasse à une émotion plus douce, formant un récit jubilatoire, à la langue éblouissante.

Après L’appel de Portobello road, Les Jonquilles de Green Park et La Petite Sonneuse de cloches, Jérôme confirme ici un talent particulier, celui de prendre plaisir à nous faire plaisir. Cette fois, il nous entraîne dans l’univers d’Alberto Giacometti, sculpteur encore loin de la gloire, boîteux après un accident, maniant sa béquille autant pour marcher que pour bousculer la vie. Entre deux aventures féminines, il cherche, tâtonne, expérimente.

À ses côtés, on croise Sartre, encore simple prof de philo, en pleine négociation éditoriale, toujours prompt à se faire des ennemis à force de démontrer sa supériorité intellectuelle. Il y a aussi Diego, frère timide et talentueux, écrasé par la personnalité d’Alberto. Picasso passe par là, et d’autres figures marquantes de l’art et de l’Histoire viennent colorer la fresque. Autour de ces hommes gravitent des femmes séduisantes, mystérieuses ou fatales, modèles, mondaines, artistes, voire espionnes, dans une Europe qui tremble déjà face aux tensions politiques et aux réseaux secrets. Malgré cette toile de fond tendue, j’ai souvent souri, parfois ri franchement, tant le roman manie l’humour avec légèreté.

Jérôme Attal aime Paris, et ça se sent. Il a dû arpenter Montparnasse mille fois pour le restituer avec une telle précision sensorielle. Lire ce livre, c’est voyager dans le temps, respirer l’air de 1937, et côtoyer des personnages si vivants qu’on croit les croiser au coin d’une rue.

En refermant le roman, je garde en tête un moment de plaisir rare, où la langue française, vive et élégante, sert un récit moderne, percutant, et terriblement attachant.

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Extraits :

« Alberto a trente-cinq ans. Il est sculpteur à Paris, à la fin des années trente. Il travaille et vit dans un petit atelier du bas-Montparnasse. Il a une liaison avec une jeune femme, Isabel, et s’apprête à rompre avec elle au moment où, en pleine rue, une Américaine au volant d’une américaine lui fonce dessus. Alberto est transporté à l’hôpital. C’est ici que commence cette histoire. »

« Isabel qui ne se doute aucunement qu’elle a failli être laissée sur un coin de trottoir – « C’est fini ma belle, je ne sculpterai plus le bout de tes tétons du bout de mes doigts» – avant qu’une Américaine ivre morte fonce directement sur Alberto l’albatros, ainsi qu’elle le surnomme quand il se plaint de sa peine à décoller (dans l’amour et dans le monde). »

« Isabel prend cette remarque comme une nouvelle pique. Ils se connaissent depuis deux ans. Même si cela a été prononcé en toute innocence, elle hait les hommes pour la désinvolture avec laquelle ils s’expriment. Incapables pour la plupart de choisir des termes qui ne soient pas blessants. Et, d’un autre côté, dès qu’ils disent des choses qui ne sont pas blessantes, c’est plus fort qu’elle, elle pense qu’il y a dissimulation. En fait, ce ne sont pas les hommes qu’elle déteste. Mais ce qu’ils révèlent de pire en elle. »

« Alberto monte avec Rosalie, une jolie brune originaire du sud de la France.
Elle a de l’Italie les divines proportions. Ni trop courte ni trop dégingandée, la courbe de ses hanches évoque le tracé onduleux d’une route en bord de mer, de celles que l’on emprunte vitres baissées à la recherche d’un peu de sensations. »

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Jérôme Attal est parolier et écrivain, et l’auteur d’une dizaine de romans. Chez Robert Laffont, il a publié Aide-moi si tu peux, Les Jonquilles de Green Park (prix du roman de l’Ile de Ré et prix Coup de cœur du salon Lire en Poche de Saint-Maur), L’Appel de Portobello Road et 37, étoiles filantes, (prix Livres en Vignes et prix de la rentrée  » les écrivains chez Gonzague Saint Bris »).

Émotion, Noir, Polar, Violence

La mort selon Turner

de Tim Willocks
Broché – 11 octobre 2018
Éditeur : Sonatine

Après La Religion et Les Douze Enfants de Paris, le nouvel opéra noir de Tim Willocks.

Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

Le fauve Willocks est à nouveau lâché ! Délaissant le roman historique, il nous donne ici un véritable opéra noir, aussi puissant qu’hypnotique. On retrouve dans ce tableau au couteau de l’Afrique du Sud tout le souffle et l’ampleur du romancier, allié à une exceptionnelle force d’empathie. Loin de tout manichéisme, il nous fait profiter d’une rare proximité avec ses personnages, illustrant de la sorte la fameuse phrase de Jean Renoir : « Sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. »

La mort selon Turner de Tim Willocks est un polar noir comme je les aime, d’une violence brute, parfois dérangeante, mais traversé par de fulgurantes émotions. Un livre qui vous secoue comme peu savent le faire. Après La Religion, un thriller historique monumental, j’étais curieux de retrouver l’auteur dans un autre registre, et je n’ai pas été déçu.

Ici, il change de décor, mais pas d’exigence. Nous sommes en Afrique du Sud, dans une société toujours marquée par l’ombre de l’apartheid : les riches, arrogants et intouchables, ne vivent que pour le profit, les pauvres, invisibles et sacrifiables, et au milieu, ceux qui tentent de survivre. Au milieu de ce chaos, un homme : Turner.
Flic incorruptible, il va se heurter de plein fouet à cette hiérarchie implacable.

Droiture morale, principes intangibles, et une capacité à plonger dans la violence la plus extrême quand la justice l’exige. Turner est un personnage fascinant, presque mythique. Tim Willocks le place au cœur d’un récit implacable, rythmé, où chaque mort pèse lourd et où la vengeance se mêle à la survie.

Ce roman m’a happé par sa précision, son élégance, et cette écriture qui ne ménage jamais le lecteur. La traduction est impeccable, le rythme parfait, et l’histoire réserve une surprise de taille. C’est un coup de poing narratif autant qu’un bijou de construction.
la vie d’un jeune fortuné vaut-elle plus que celle d’une jeune fille noire sans-abri ? Turner, lui, n’hésite pas une seconde. Sa réponse est absolue, glaciale, implacable. Quitte à embrasser l’extrême violence pour la faire respecter. Très cinématographique, haletant, le récit ne vous lâche jamais. On avance dans une Afrique du Sud rongée par la corruption, où la brutalité est devenue une monnaie courante, presque banale. Tim ne juge pas, il montre. Et c’est glaçant.

La mort selon Turner est un roman hypnotique, épique, un drame haletant et dénonciation politique, porté par un souffle puissant et une tension constante.
Un grand roman noir, un énorme coup de cœur.

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Extraits :

« La vision de Turner était pleine de petits points, floue par moments, ses globes oculaires trop petits pour leurs orbites. Un battement sourd martelait son crâne, remplacé par une douleur soudaine quand les pneus rencontraient une bosse. Il avait l’impression que son cerveau remuait à l’intérieur, faisant pression sur chacun de ses vaisseaux sanguins. La douleur avait empiré. Tout comme dans le reste de son corps, ses reins, sa colonne vertébrale, ses chevilles. Peut-être qu’il récupérait et que ses nerfs, en se réveillant, évaluaient l’étendue des dégâts. Peut-être qu’il avait bu trop d’eau… »

« La fille semblait aussi morte que n’importe quel cadavre. Elle était noire, dans les quinze, seize ans, et allongée
face contre terre, sa joue gauche reposant sur la terre craquelée du parking. Des mouches rampaient sur ses yeux et ses lèvres desséchées. Un hématome s’épanouissait sur sa pommette. Apparemment, elle ne respirait plus. Mais de meilleurs diagnosticiens que lui avaient déjà emballé des vivants dans des housses mortuaires, et il était le premier sur le terrain. Il fallait qu’il soit sûr.
Il s’accroupit et, de ses doigts gantés, chercha une pulsation dans la carotide.
Au bout d’un moment, il retira sa main. »

« Turner conduisait sur la route déserte, revenant vers la ville. Ses yeux le piquaient. Son dos le lançait. Il ne s’était pas arrêté un instant depuis qu’il avait quitté le Cap. Il avait besoin d’un hôtel, d’une douche, d’un lit. Mais d’abord, il devait découvrir ce qu’Iminathi voulait et ce qu’elle était en mesure de lui fournir. »

« – Vous ne connaissez pas cet homme. Moi, si. Il hait la police.
Il méprise les flics. C’est pour ça qu’il en est devenu un.
– Qu’est-ce que vous entendez par là ?
– Son histoire n’a pas d’importance. En ce qui vous concerne, ce qui importe, c’est qu’il ne laissera personne enterrer cette affaire. Ni vous. Ni Mokoena. Ni moi. Plus maintenant.
– C’est un psychopathe.
– Un psychopathe n’a pas de conscience. Turner est tout le contraire. C’est sa conscience qui le mène. C’est bien là le problème. »

« Il vivait seul depuis la mort de sa femme, une décennie plus tôt, et il en était arrivé à aimer ça. Il éprouvait du soulagement à l’idée de ne pas avoir à ajuster ses émotions sur celles de quelqu’un d’autre. De manger ce qu’il voulait, quand il voulait. De ne pas être dérangé. Il avait enfin trouvé du temps pour la musique et la solitude qu’elle exigeait si on voulait la comprendre de façon vraiment intime. Les plaisirs partagés étaient bel et bien bons, mais il avait appris que d’autres esprits faisaient obstacle. Ces deux dernières années, il s’était mis au défi d’entrer en relation avec les sonates pour piano de Beethoven. Le travail d’une vie, avait-il vite réalisé, mais mieux valait tard que jamais. »

Tim Willocks est un romancier britannique né en 1957 à Stalybridge.
Chirurgien et psychiatre de formation, il est également ceinture noire de karaté et grand amateur de poker.
Son premier roman Bad City Blues, publié en 1991, est adapté au cinéma par Dennis Hopper. Il a, depuis, écrit plusieurs polars à succès dont Green River ou Les Rois écarlates, avant de se lancer dans une entreprise littéraire titanesque avec une série de romans historiques à la force romanesque époustouflante initiée avec La Religion puis Les Douze Enfants de Paris. Ces deux ouvrages mettent en scène le personnage inoubliable de Mathias Tannhauser, mercenaire lettré et apatride jeté au cœur des fracas du XVe siècle.
Il est également l’auteur d’un roman jeunesse publié chez Syros, Doglands. Son dernier roman, La Mort selon Turner (2018) a remporté le Prix Le Point du Polar Européen, remis lors de la 15ème édition de Quais du Polar. Producteur et scénariste, l’écrivain a également travaillé avec Michael Mann, rédigé une vingtaine de scénarios, et co-écrit un documentaire avec Spielberg, The Unfinished Journey.

Adolescence, Amour, Émotion, Fantastique

La Terre qui penche

de Carole Martinez
Poche – 6 avril 2017
Éditions : Folio

Blanche, la môme chardon, est-elle morte en 1361 à l’âge de douze ans comme l’affirme son fantôme ? Cette vieille âme qu’elle est devenue et la petite fille qu’elle a été partagent la même tombe. L’enfant se raconte au présent et la vieillesse écoute, s’émerveille, se souvient, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend. Veut-on l’offrir au diable pour que le mal noir qui a emporté la moitié du monde ne revienne jamais ? Un voyage dans le temps sur les berges d’une rivière magnifique et sauvage, la Loue, par l’auteur du Domaine des Murmures et du Cœur cousu.

J’ai refermé La Terre qui penche avec le sentiment d’avoir traversé un rêve sombre, un conte médiéval d’une beauté étrange. C’est le troisième roman de Carole Martinez que je lis, et encore une fois, elle m’a emporté ailleurs. Après Dors ton sommeil de brute, qui m’avait permis de découvrir un monde très personnel et Le Cœur cousu, qui m’avait laissé tellement de souvenirs incroyable, j’avais de nouveau envie d’être surpris, mais je ne m’attendais pas à ce voyage-là.

Je dois l’avouer, les premières pages m’ont dérouté. Le style me paraissait lourd, les phrases ciselées comme de la dentelle, demandaient de l’attention, le récit, dense et travaillé, m’obligeait parfois à revenir en arrière. Puis, peu à peu, mon esprit s’est laissé prendre par le rythme, happé par cette atmosphère particulière et romanesque, par cette langue poétique et ces tournures d’un autre temps. L’histoire, ancrée au Moyen-âge, a commencé à me murmurer ses secrets, et je n’ai plus lâché le livre.

Deux voix s’y répondent, deux femmes, “La vieille âme”, et “La petite fille”, Blanche. Elles sont à elles seules les piliers de cette histoire. Elles alternent, se complètent, et dessinent une fresque où se mêlent la rudesse de la vie médiévale et la magie des légendes. On croise des enfants-chien, l’ogre de la forêt qui ne s’intéresse qu’aux femmes… et d’autres créatures nées de l’imaginaire et de la peur. Entre réalité et surnaturel, la frontière est mince, comme elle devait l’être à l’époque.

“La petite fille” m’a particulièrement touché. Confrontée à la cruauté des adultes, aux non-dits, elle cherche à comprendre ses origines et finit par découvrir un frère, un père, une mère… Les révélations s’enchaînent, parfois brutales, mais toujours empreintes de cette poésie sombre qui caractérise l’auteure.

Il y a dans ce roman une force étrange, il nous parle de fragilité, de violence, d’amour et de rêves, tout en tissant une atmosphère envoûtante. Ce n’est pas un livre qu’on lit vite, mais qu’on savoure, mot après mot, comme on écouterait un vieux récit conté à la lueur des chandelles.

Réservé à un public averti peut-être, suite à certaines scènes qui pourraient heurter la sensibilité des plus jeunes, ce récit m’a entraîné dans cette poésie d’outre tombe où, on le comprends assez vite, les deux « âmes » se complètent.

Bravo Carole et merci… J’ai encore une fois été surpris et bouleversé.

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Extraits :

« À tes côtés, je m’émerveille.
Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
Tu dors, ô mon enfance,
Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille.
Tout aurait dû crever quand tu as gagné ton trou, gamine,
Au lieu de quoi la vie a dominé, sans joie.
Seule la rivière a tenté quelque chose pour marquer ton départ, ma lumineuse. »

« Je cause ! Je sais bien que je cause. Je sais que je n’ai aucun secret pour qui dort à mes côtés et, comme une fille ne dort jamais seule, je suis un livre ouvert. Quoiqu’un livre, même ouvert, reste toujours fermé pour moi, puisque mon père se refuse à m’instruire, par peur que le diable ne s’insinue.
Il est filou, le diable, et agile, il se glisse dans les têtes par de toutes petites portes, un livre s’ouvre et le voilà qui pointe le bout de son nez entre deux pages. »

« Peut-être suis-je aussi vicieuse que le diable…
J’aimerais tant être un garçon et non une créature tellement fragile et mauvaise! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n’empêche l’esprit de virevolter, de s’égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt. »

Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.

Amour, Émotion

Le cerf-volant

de Laétitia Colombani
Poche – 25 mai 2022
Éditeur : Le Livre de Poche

Brisée par un drame personnel, Léna abandonne la France et son poste d’enseignante pour partir en Inde, au bord du golfe du Bengale. Un matin, alors qu’elle nage dans l’océan, elle manque de se noyer. Une petite fille qui jouait au cerf-volant court chercher de l’aide.
Comment la remercier ?… Âgée de dix ans, la petite travaille dans un restaurant et ne sait ni lire ni écrire. Entourée d’un groupe de filles du village et de leur cheffe, la tumultueuse Preeti, Léna se lance dans un incroyable projet : fonder une école pour tous les enfants du quartier qui en sont privés.
Au cœur d’une Inde tourmentée commence une aventure où se mêlent l’espoir et les désillusions, la volonté face aux traditions, et le rêve de changer la vie par l’éducation.

Un hymne puissant à la sororité.
Marie Claire.

Bouleversant. Un très beau récit sur la reconstruction et le don.
Le Parisien.

Un roman généreux et courageux sur l’émancipation des femmes.
Le Figaro littéraire.

La magie des mots de Laetitia Colombani m’a déjà emporté à deux reprises. D’abord avec La Tresse, que j’avais adoré, puis avec Les Victorieuses, véritable évasion littéraire, qui m’avait bouleversé par la richesse de ses paysages, la profondeur de ses personnages et surtout par ces histoires de femmes qui, malgré tout, restent debout et ne baissent jamais les yeux.

Le Cerf-volant a débuté pour moi comme un conte, doux, intense et vivifiant. Puis, au fil des pages, il s’est transformé en un récit à la fois sensible et perturbant, parfois triste, toujours profond. Il m’a poussé à m’interroger sur les traditions, les liens du sang et ceux du cœur. Cette histoire, émouvante et inspirante, m’a captivé par la justesse de ses personnages et la finesse de son intrigue. Comme à son habitude, la plume de Laetitia est délicate, poétique, et m’a transporté dans un univers chargé d’émotions.

Dans un petit village d’Inde, ce pays que François, rêvait de visiter, Léna, ancienne enseignante française, est venue chercher l’oubli après la tragédie qui a bouleversé sa vie du jour au lendemain. Fuyant tout, elle n’a pas choisi l’Inde des catalogues de voyage, mais a préféré s’isoler dans un petit hôtel, loin du monde. Un matin, lors d’une promenade sur une plage encore déserte, elle entre dans une mer réputée dangereuse… et manque de s’y noyer. Une fillette, qu’elle avait déjà aperçue avec son cerf-volant, la sauve. À son réveil dans un hôpital bondé, Léna n’a qu’une idée en tête, retrouver cette enfant pour la remercier comme il se doit. La petite ne parle pas, mais Lena perçoit en elle une certaine “lumière”. Touchée par le sort de cette gamine d’à peine dix ans, exploitée par un restaurateur et sa femme, Léna se met en tête de lui apprendre à lire et à écrire afin qu’elle puisse s’élever de sa condition… à l’image de son cerf-volant défiant les lois de la gravité. Peu à peu, au fil de leurs rencontres, elle découvre le prénom de cette enfant. Lalita. Un joli clin d’œil à “La Tresse”, puisque Lalita est la fille de Smita, l’un des personnages principaux de ce roman.

Dans cette histoire j’ai également fait la connaissance de Preeti, issue de la caste des Intouchables. Elle dirige une brigade féminine d’autodéfense qui soutient des femmes victimes d’agressions. Sa rencontre avec Léna n’a rien du hasard. Un lien fort se tisse entre elles, puis s’étend à d’autres femmes de la brigade. Mais c’est un véritable échange qui va se mettre en place entre toutes ses femmes qui ne demandent qu’à être libre, qu’à vivre… tout simplement… Enfin.
L’Inde que nous montre Laetitia est loin des cartes postales. C’est une Inde cachée, celle des marges, des mendiants, des Intouchables et des analphabètes. Une Inde privée de perspectives, ravagée par la misère, où les enfants deviennent main-d’œuvre bon marché, et où trop de filles subissent encore le viol. Privées d’instruction, on leur ôte la principale clé qui mène à la liberté, l’éducation ! Une Inde sous le joug de coutumes, de traditions ancestrales, où les droits des femmes et des enfants se retrouvent constamment bafoués…

Le Cerf-volant est un magnifique roman sur la reconstruction, qui dénonce… tout en mettant en lumière le pouvoir de l’éducation… C’est un bijou littéraire que j’ai refermé à regret. J’aurais aimé rester encore un peu avec ces femmes, avec cette petite fille. Elles m’ont touché profondément, et là, soudain elles sont devenues bien réelles, au point de les ressentir presque dans ma propre chair… Car finalement… Elles existent bien toutes… quelque part !

Merci, Laétitia, de continuer à m’émouvoir, à m’inspirer…
Une belle histoire sur un parcours de vie, un élan de solidarité, un souffle d’espoir universel…
Une lecture que je recommande à tous les amoureux de la belle littérature.

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Extraits :

« Léna s’éveille avec un sentiment étrange, un papillon dans le ventre. Le soleil vient de se lever sur Mahäbalipuram. Il fait déjà chaud dans la cahute adossée à l’école. Selon les prévisions, la température devrait avoisiner les 40 degrés au plus fort de la journée. Léna a refusé d’installer l’air conditionné – les habitations du quartier n’en sont pas équipées, pourquoi la sienne ferait-elle exception ? »

« l’Inde est le plus grand marché de main-d’œuvre enfantine au monde. Elle a vu des reportages sur ces manufactures de la Carpet Belt, dans le Nord, où les enfants sont enchaînés aux métiers à tisser et travaillent jusqu’à vingt heures par jour, toute l’année. Un esclavage moderne qui broie les couches les plus pauvres de la société. La communauté des Intouchables est la principale concernée. Jugés impurs, ils sont asservis depuis la nuit des temps par les castes dites supérieures. »

« La petite fille est là, elle aussi. Elle se tient, droite et fière, au milieu de l’agitation et du bruit. Elle ne prend part ni aux jeux ni aux discussions. Elle est là, simplement, et sa présence justifie à elle seule tous les combats de ces derniers mois. Léna observe son visage, ses cheveux tressés, sa silhouette menue dans cet uniforme d’écolière qu’elle arbore tel un étendard, cette tenue qui n’est pas seulement un morceau de tissu mais une victoire. Le rêve d’une autre, qu’elles réalisent ensemble, aujourd’hui. »

« Naître fille ici est une malédiction, pense-t-elle en quittant le dhaba. L’apartheid commence à la naissance et se perpétue, de génération en génération. Maintenir les filles dans l’ignorance est le plus sûr moyen de les assujettir, de museler leurs pensées, leurs désirs. En les privant d’instruction, on les enferme dans une prison à laquelle elles n’ont aucun moyen d’échapper. On leur retire toute perspective d’évolution dans la société. Le savoir est un pouvoir. L’éducation, la clé de la liberté. »

Cinéaste, scénariste, comédienne et romancière, Laetitia Colombani est l’auteure de La Tresse, vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde, traduit en quarante langues et couronné d’une vingtaine de prix littéraires. Elle a elle-même réalisé l’adaptation cinématographique de son roman (sortie le 29 novembre 2023).
Elle est aussi l’auteure des best-sellers Les Victorieuses (Grasset, 2019) et Le Cerf-volant (Grasset, 2021) ainsi que des albums jeunesse La Tresse ou le voyage de Lalita (2018), Les Victorieuses, ou le palais de Blanche (2021), et Le Cerf-volant ou l’école de Lalita (novembre 2023) illustrés par Clémence Pollet.
Elle écrit également pour la scène : sa pièce Le Jour du kiwi avec Gérard Jugnot est un grand succès au théâtre Edouard VII en 2023. En tant que comédienne, elle a tourné au cinéma pour Yvan Attal, Cédric Kahn ou Florent Emilio Siri.

Amour, Émotion

Lettres de Washington Square

de Anne Icart
Broché – 6 février 2020
Éditeur : Robert Laffont

Dans ma prochaine lettre, je te raconterai mon arrivée à New York. Je te raconterai Ellis Island, ce terrible endroit par lequel passent tous les migrants. Il faut que je te laisse. Il fait vraiment très froid à présent, la nuit tombe et je dois aller prendre mon service au Waldorf.
Je t’embrasse, mon cher fils.
Des montagnes pyrénéennes à New York, une histoire d’amour filial incroyablement émouvante portée par l’espoir des deuxièmes chances que la vie offre parfois.

Finaliste du Prix des maisons de la presse 2020.

Lettres de Washington Square d’Anne Icart, encore un très beau roman qui m’a emporté au bout de quelques pages. En effet, dès les premiers mots, j’ai été saisi par la délicatesse de la plume de l’auteure, la justesse du ton et surtout la force des silences. Ce récit épistolaire m’a profondément ému. J’y ai découvert l’histoire d’un homme, Baptiste, qui n’a vécu que dans l’attente de retrouver son fils, resté en France, après la perte déchirante de sa femme en couches.

Nous sommes en 1989, à Ercé, en Ariège. Zélie, jeune femme en deuil de sa grand-mère, tombe par hasard sur des lettres anciennes, rangées dans des boîtes oubliées dans le grenier. Ce sont celles d’un certain Baptiste. Très vite, elle comprend qu’il s’agit de son arrière-grand-père, parti en Amérique dans les années 20, abandonnant, semble-t-il en apparence seulement, son fils Michel.

À travers ces lettres, Anne nous offre une plongée bouleversante dans le cœur d’un père resté fidèle à sa promesse. Celle d’écrire chaque semaine une lettre à son enfant, où il raconte le quotidien de sa vie, espérant le jour prochain où il pourrait revenir le chercher. Ces mots, rédigés depuis un banc de Washington Square, sont empreints d’amour et d’une dignité poignante. Mais malheureusement, la réalité sera bien plus cruelle… Ses lettres n’ont jamais été remises à son fils, et Michel a grandi sans savoir. Sans comprendre, pensant que son père l’avait volontairement abandonné. Ce silence imposé est sans doute ce qu’il y a de plus tragique.

Anne joue subtilement avec les époques, les voix et les souvenirs qui réapparaissent ici où là, déconstruisant la ligne du temps pour mieux mettre en lumière les secrets enfouis et les cicatrices héréditaires. J’ai été touché par tous ces personnages, qui semblaient me murmurer leur vérité à l’oreille.

J’ai perçu ce roman, comme un souffle, un vrai murmure qui s’insinuait lentement mais sûrement dans mon esprit. Il parle de filiation, de mémoire, d’exil, de guerre, d’intégration. Mais surtout, il parle d’amour. D’un amour que rien ne parvient à briser, même pas l’oubli.

Merci Anne, pour cette histoire qui réconcilie, qui apaise, et qui rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour entendre, la voix de celui qui attend quelque part…

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Extraits :

« Zélie avait approché la chaise du lit médicalisé. Elle regardait Tine, qu’elle avait dû faire hospitaliser trois jours auparavant. Insuffisance cardiaque. Le médecin ne leur avait guère laissé le choix. À son âge, avait-il dit, c’est plus prudent. Zélie pensait que la prudence n’avait pas grand-chose à voir là-dedans. L’âge, par contre… »

« Cette photo aussi, Zélie la connaissait par cœur. Sa grand-mère devait avoir une vingtaine d’années. Elle souriait. À qui ? À tout sans doute. À vingt ans, on a la vie devant soi et on espère.
Ses cheveux, longs et bouclés, étaient détachés. Ils formaient autour de son visage une épaisse crinière claire et brillante. Les avait-elle lâchés spécialement pour la photo ? On ne détachait pas ses cheveux à cette époque à la campagne. Ça ne faisait pas sérieux. »

« Assise par terre, jambes repliées, le dos appuyé contre la commode en merisier, Zélie ne bougeait pas, les yeux rivés sur la feuille qu’elle tenait dans sa main tremblante. Elle déplaça son regard sur les quatre boîtes qui l’entouraient, sur les dizaines et les dizaines de lettres de Baptiste qu’elles contenaient. Toutes ces lettres qu’il avait envoyées à Michel et que Michel n’avait jamais lues. »

« … plus loin, dans une allée latérale, une bande d’enfants, qui devaient avoir une dizaine d’années, nourrissaient des écureuils d’une familiarité stupéfiante. Un peu comme les pigeons du jardin du Luxembourg. Michel les observa un long moment, trouva la scène amusante; décidément, rien ici n’était comme ailleurs. Le chahut que faisaient les enfants ne semblait pas déranger l’homme assis à deux pas, derrière une table en fer forgé, penché, stylo à la main, sur ce que Michel imagina être une lettre.
L’ombre et le feuillage des arbres l’empêchaient de distinguer vraiment. L’homme relevait la tête de temps en temps, comme pour chercher l’inspiration. Il avait l’air de la trouver dans les rires des jeunes garçons et les grognements des écureuils. Alors, il penchait à nouveau la tête sur sa feuille de papier et se remettait à écrire. »

Parisienne mais ariégeoise de cœur, Anne Icart est rédactrice juridique, un univers très éloigné de la littérature.
Son 1er titre Les lits en diagonale, racontant la vie de son frère handicapé mental, a été primé par la Fondation Prince Pierre de Monaco. Elle publie en 2013 son 1er roman Ce que je peux te dire d’elles, histoires de femmes et de familles des années 50 à nos jours, a obtenu le prix du premier roman “Méo Camuzet” en 2013 et le prix du premier roman de la ville de Saint-Lys, suivi de Si j’ai bonne mémoire et Le temps des lilas, ces trois tomes formant « la saga Balaguère », Prix Pierre Benoît de l’Académie des Arts, Lettres et Sciences du Languedoc.
En 2020, s’inspirant d’une histoire familiale entre son Ariège natale et New York, Anne Icart publie Lettres de Washington Square relatant une relation filiale manquée.
Tous ses livres sont publiés aux éditions Robert Laffont et repris chez Pocket.

Émotion, Drame, Folie, Frisson horreur, Psychologie, Violence

Broyé

de Cédric Cham
Broché – 15 mai 2019
Éditeur : Jigal

Christo porte dans sa chair les stigmates d’une enfance extrêmement violente. Christo lutte pour contenir cette rage qui bouillonne en lui… Jusqu’au jour où son regard croise celui de Salomé, une jeune femme qui va l’accompagner au-delà des cicatrices. Christo va faire ce qu’il pensait impossible jusqu’alors. Lâcher prise ! Au risque de ne plus rien maîtriser… Mathias, enfant, fugue pour éviter les coups, espérant un monde meilleur. Mathias se réveille enfermé dans une cage. Abandonné, désespéré, la peur au ventre, seul ! Jusqu’à ce que son geôlier se dévoile, un homme qui lui annonce qu’il va le dresser. Pour survivre, pour vivre, Mathias va faire ce qu’il pensait impossible jusqu’alors ! Au risque de se perdre à tout jamais. Deux êtres. Deux vies. Peut-être pas si éloignées…

J’ai découvert l’écriture de Cédric Cham avec Le fruit de mes entrailles !
J’ai été bousculé et j’en ai pris plein yeux…

Avec Broyé, je suis ressorti de ma lecture complètement sonné.
Dès les premières pages, j’ai su que ce roman allait me plonger dans quelque chose de viscéral, d’indicible. Broyé porte bien son nom, j’ai eu l’impression d’être happé dans une spirale de noirceur, sans répit, sans issue. Et pourtant, impossible de lâcher prise…

C’est une double trajectoire que nous offre Cédric. Celle de Mathias, adolescent en cavale, arraché brutalement à sa liberté pour se retrouver dans une cage, littéralement. Enfermé, humilié, brisé.
Celle de Christo, homme meurtri, taiseux, marginal, hanté par une violence sourde. Deux êtres abîmés, que la vie n’a pas épargnés, deux parcours qui finiront forcément par se croiser.

J’ai été glacé par la précision de l’écriture, sans fioriture. Cédric n’enrobe rien, il livre la douleur telle qu’elle est, brute, nue. Chaque phrase m’a coupé le souffle. Chaque scène m’a confronté à ce que l’humanité peut avoir de plus sombre, mais aussi parfois de plus fragile. J’ai eu peur pour Mathias, mais j’ai surtout voulu tendre la main à Christo. Et j’ai serré les dents, longtemps, en voyant ce qu’ils enduraient.
Ce roman, c’est une claque. Une immersion dans l’enfer d’une vie volée, d’une reconstruction incertaine. Un roman où la tension est constante, où le moindre silence résonne comme une menace. Un roman dur, mais nécessaire.

J’ai failli me perdre dans ce thriller… Et cette fin qui m’a cueilli en plein cœur. Je ne l’ai pas vue venir du tout, et elle m’a laissé muet, scotché.
Broyé n’est vraiment pas un thriller comme les autres. C’est un cri, un hurlement, que dis-je, un vertige !
Cédric est allé beaucoup plus loin dans ce roman… je sais que je ne l’oublierai pas de sitôt.

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Extraits :

« Ses jambes peinaient au soutien. L’épuisement lui tétanisait les muscles.
Son souffle était erratique.
Presque une heure qu’il courait. Une heure qu’il avançait, persuadé qu’au moindre arrêt, il le rattraperait.
Alors, il courait, il fonçait… »

« Tant qu’il se maîtrise, il reste en vie.
Tant qu’il se maîtrise, il ne fait de mal à personne.
La plupart des gens sont remplis de souvenirs d’instants heureux, avec papa ou maman. Un matin de Noël, un moment de complicité, des vacances, des éclats de rire…
Christo n’a pratiquement aucun souvenir. Comme si sa vie se résumait à une succession de trous noirs.
Même s’il a de plus en plus de mal à distinguer les bribes du passé des histoires qu’il se raconte, il y a un souvenir qui lui revient régulièrement en tête.
La baignoire. »

« Oui, Christo préférait lorsque « Lui » était là. Même s’ils s’y mettaient à deux pour le castagner au-dessus de la baignoire. Au moins, il n’était pas obligé de prendre sa place au lit. Ça lui était tombé dessus comme une cocotte d’eau bouillante en pleine gueule. Et ce n’est pas qu’une façon de parler. Il suffit de jeter un coup d’œil à son épaule gauche et à la drôle de consistance qu’a conservée sa peau. Plus les mois ont passé, plus les simples caresses sont devenues des trucs dégoûtants. »

« Une migraine cognait fort dans sa tête. Son nez encombré le faisait suffoquer à moitié.
Des pensées embrumées dissoutes sous son crâne. Il n’avait plus de prise sur rien.
Mathias.
Son prénom ?
Oui… Son prénom…
Oui… Il était Mathias.
Cette simple certitude fut comme un coup d’aiguillon. Une victoire qui lui redonnait un peu d’espoir.
Au prix d’un nouvel effort, il réussit à faire pivoter sa tête. Son nez frotta l’acier de la cage.
Il referma ensuite sa main gauche sur un des barreaux, pour s’aider à se relever. »

« Pêche lui envoie un clin d’œil, à moins qu’elle ne chasse une poussière, et tourne les talons.
Ringo se redresse, la suit du regard, comme s’il était déçu qu’elle s’en aille.
Christo, lui, sourit. Un sourire. Fragile. Prêt à casser. Cela fait tellement longtemps que les muscles de son visage lui font mal.
Malgré tout, ça fait du bien de sourire. »

Cédric Cham, né en 1978, est originaire de la région Rhône-Alpes. Le jour, il travaille au sein de l’Administration pénitentiaire française, la nuit, il écrit des polars. Dès son plus jeune âge, la lecture est devenue une “addiction”. Impossible de passer plus de vingt-quatre heures sans sentir le papier sous ses doigts… Et tout naturellement, à force de dévorer les romans des autres, il en est venu à écrire ses propres histoires. Cédric Cham aime les récits sombres et réalistes. Pourquoi ? Parce que d’après lui, le noir reflète parfaitement notre société actuelle… Ce qui se passe au coin d’une rue oubliée, derrière une porte close, de l’autre côté de la ligne blanche… Ces endroits où la réalité dépasse trop souvent la fiction !

Amour, Émotion, Biographie, Drame, Poésie

Poussière d’homme

de David Lelait-Helo
Poche – 12 juillet 2012
Éditeur : Pocket

« Ce dimanche 3 avril, au soir, tes jours d’homme m’ont filé entre les doigts. Au presque commencement de ma vie, je t’ai perdu, toi avec qui je voulais la finir. Nous avions oublié d’être mortels, le temps nous a rattrapés… »
David LELAIT

« Je viens de finir ce livre, c’est un VÉRITABLE CHOC !!!!! Non seulement l’histoire est bouleversante mais le style est éblouissant !! Les mots claquent, lumineux et remplis de poésie ! Une émotion tout en pudeur pare ce livre d’une couleur unique. »
Gérard Collard

« Lyrique et sensible, juste et touchant, bouleversant même quand il ne reste qu’une poignée d’heures avant la séparation ultime. »
Ph.-J.C. Le Monde

« Un texte émouvant et d’une exquise sensibilité. »
Delphine Apiou Biba

J’ai découvert la plume de David Lelait-Helo avec Je suis la maman du bourreau, et dès les premières pages, j’ai su qu’il écrivait autrement. Il y avait cette pudeur dans la douleur, cette manière d’exposer l’indicible sans jamais tomber dans le pathos. C’était puissant, dérangeant, profondément humain. Un portrait de mère bouleversant, un cri discret mais essentiel.

Avec Poussière d’homme, j’ai retrouvé cette même force. Mais cette fois, l’émotion m’a submergé d’une manière plus intime, plus viscérale. Ce long chant d’amour et de mort, écrit tout en douceur et en retenue, m’a touché au cœur. Il y a dans ces pages une forme de grâce rare, presque fragile.

Le roman m’a pris aux tripes. Il m’a happé dans un tourbillon de poésie et d’émotions, où les mots choisis semblent parfois s’échapper d’un carnet secret. Des mots qui font du bien, des mots lumineux, des mots magiques… déposés ici et là, comme des cailloux blancs, un peu cachés parfois, que le lecteur devra ou pas, trouver pour, s’il le souhaite, les conserver bien précieusement. David raconte l’amour, son amour, avec une intensité brûlante, celle qu’on espère tous connaître au moins une fois. Un amour total, qui éclaire les gestes les plus simples et transforme le quotidien en miracle.

Il nous livre un hommage posthume, un cri d’amour et de douleur, une mise à nu poignante. Il évoque la perte, le manque, la maladie, le deuil, sans jamais chercher à nous apitoyer. Il questionne l’acceptation, la mémoire, le souvenir charnel de l’autre, ce qu’il reste quand il ne reste plus rien… ou presque. Juste ce prénom de trois lettres, et une éternité de souvenirs.

J’ai été totalement immergé dans son intimité. Chaque phrase, chaque silence entre les lignes, m’a bouleversé. Ce roman est un journal de bord de l’âme, un chant funèbre habité de lumière, un cri muet dans la nuit. Un concentré d’amour, de douleur… avec des mots qui claquent, des phrases qui prennent aux tripes… puis soudain, une larme qui surgie seule, qui s’éternise, elle sera finalement rattrapée par d’autres, de nombreuses autres qui le long de ma lecture méritaient aussi leur place…

Un véritable hymne à l’amour, malgré la tristesse, malgré la fin. Une œuvre traversée par la beauté, même dans la douleur.
Lire “Poussière d’homme”, c’est accepter de plonger dans l’abîme pour en ressortir tremblant, mais vivant. Lisez donc ce récit époustouflant, autant pour sa beauté que pour sa réalité et sa douleur. Aucun de mes mots ne pourra décrire ce que l’on ressent vraiment à cette lecture, il y a tant de sentiments et d’émotions, vous devrez comme moi y plonger corps et âme pour comprendre… Et forcément, finir votre lecture profondément touché.

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Extraits :

« Ce dimanche 3 avril, au soir, tes jours d’homme m’ont filé entre les doigts. Au presque commencement de ma vie, je t’ai perdu, toi avec qui je voulais la finir.
Nous avions oublié d’être mortels, le temps nous a rattrapés… La voix blanche et la colère noire, j’ai eu beau t’appeler, tu étais déjà parti, loin. Ta vie, minuscule tourbillon de quelques lunes et soleils, cessait là de tournoyer, sur le rivage carrelé blanc et glacé d’un hôpital. Un an sans toi, il y a trop longtemps, il y a si peu. Mais l’absence se rit du temps, elle déchire les calendriers, dérègle les horloges, rend folles leurs aiguilles. L’absence est un compagnon fidèle qui ourle désormais mes chemins d’exilé. »

« Que cette journée me semble sans fin depuis que, ce matin, au Père-Lachaise, à Paris, les flammes se sont unies pour t’emporter, t’émietter ! Depuis qu’hier j’ai poussé, de mes propres mains, le couvercle de bois verni sur ton visage de chair figée. »

« Les mots du curé ne parviennent pas à s’élever. Une ribambelle de sons creux. Je n’entends pas assez les trois lettres de ton prénom, il ne parle pas de ta vie, de ta joie, de ta bonté. Il articule le nom de Jésus, évoque le bon Dieu et ce foutu ciel qui t’ouvre prétendument ses portes, je ne l’écoute déjà plus… Je ne pleure pas non plus. Heureusement, les mots de ta jolie filleule, ses larmes, donnent de la chair et de l’humanité aux singeries de l’homme de Dieu. J’avais prévu de chanter puis renoncé, mais le manque de sève de l’instant me porte à finalement m’exécuter. »

« C’est un amour simple, facile, sur lequel on ne pose pas de mots. Mieux vaut le faire qu’en parler. Il roule léger. Il n’est pas de ceux auxquels on s’oblige pour ne pas vivre seul ou pour tromper l’ennui. Pas de ces amours que l’on couche sur un faire-part, que l’on grave dans les registres de l’état civil, pas de ceux qui donnent des enfants ou tiennent des promesses pour l’avenir du monde, pas non plus de ceux dont la passion vous brûle et vous dévore. Juste un amour qui souffle sur le cœur, juste le plaisir sans les devoirs, la caresse sans la gifle, le baiser sans la morsure.
Je ne tombe pas amoureux, je m’élève amoureux. Je t’aime comme on s’élève et grandit, comme on se hausse sur la pointe des pieds pour apercevoir la mer de l’autre côté de la barricade. Je t’aime en liberté. »

David Lelait-Helo est né à Orléans le 3 décembre 1971.

Après des études de littérature et civilisation hispaniques à Montpellier, il enseigne l’espagnol. En janvier 1997, à 25 ans, il publie chez Payot la première d’une longue série de biographies, parmi lesquelles

  • Maria Callas : j’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour (1997),
  • Dalida : d’une rive à l’autre (2004).
    C’est à cette période qu’il délaisse l’enseignement pour se consacrer à une carrière de journaliste. Il a écrit pour de nombreux magazines (Gala, Cosmopolitan, Femmes d’aujourd’hui…), animé des émissions musicales sur la chaîne Pink TV, occupé pendant vingt ans le poste de responsable des pages culture et people au magazine Nous Deux et, depuis 2022, celui de chroniqueur littéraire pour Femme Actuelle et Prima.
    David Lelait-Helo a également écrit des essais, Gay Culture (1998) et Les Impostures de la célébrité (2001), ainsi que des romans, dont :
  • Poussière d’homme (2006),
  • Quand je serai grand, je serai Nana Mouskouri (2016),
  • Un oiseau de nuit à Buckingham (2019) parus aux éditions Anne Carrière,
  • Je suis la maman du bourreau (2022), paru aux éditions Héloïse d’Ormesson
    https://leressentidejeanpaul.com/2022/04/09/je-suis-la-maman-du-bourreau/

Polar, Suspense, Violence

Mais ensuite, je devrais vous tuer…

de Eymeric Bihan
Broché – 24 janvier 2025
Éditeur : MVO Éditions

Pour les fêtes de Noël. Le clan Becker se réunit au sein du manoir familial. Bientôt, un froid polaire paralyse la région et contraint les convives à se confiner. La tension est palpable. Et une première mort tombe, au travers des quatre miles mètres carrés traversés par une centaine de passages secrets…

J’ai découvert la plume d’Eymeric Bihan à l’automne 2024, avec Frisson Cognitif, le premier volet d’une trilogie. L’univers m’avait intrigué, les idées étaient là, fortes, originales, les personnages porteurs d’un vrai souffle… Mais à mes yeux, tout filait un peu trop vite. J’étais resté sur ma faim, frustré de ne pas pouvoir m’imprégner davantage de cette atmosphère qui affleurait pourtant entre les lignes. C’est donc avec une pointe de curiosité mêlée à l’envie de redonner une chance à cet auteur que j’ai accepté sa proposition de lire son dernier roman Mais ensuite je devrais vous tuer…

Je l’ai commencé hier soir, sans attente particulière… et je n’ai pas pu décrocher. Dès les premières pages, j’ai senti qu’un cap avait été franchi. Il installe ses personnages, les creuse, les fait exister pleinement. Le décor est posé avec soin, un manoir familial majestueux, isolé, où règne le vernis glacé des convenances bourgeoises. Nous sommes chez les Becker, une famille riche, puissante, et redoutablement étanche aux débordements émotionnels. Noël approche, les Garvax sont invités, les apparences se doivent d’être impeccables. Mais la fête tourne rapidement à l’aigre.

Il y a dans ce roman une tension qui m’a rappelé Les Dix Petits Nègres d’Agatha Christie. Une atmosphère feutrée et toxique à la fois, où chaque sourire semble masquer un couteau. Une tempête de neige enferme les convives. Et rapidement, le premier cadavre est découvert. Un détonateur. Le vernis craque, les rancunes sourdent, les masques tombent. Les non-dits deviennent des accusations. La parole se fait arme. J’ai été happé par cette spirale.

Le manoir lui-même devient un personnage à part entière, avec ses couloirs secrets, ses escaliers dérobés, ses 4000 m² qui semblent conspirer. C’est dans ce décor presque gothique que le détective Chapter Trick et sa fantasque acolyte Mademoiselle Flair débarquent. Le duo détonne, décalé, presque burlesque parfois, mais ô combien efficace dans cette mêlée de faux-semblants et de mensonges familiaux. L’enquête s’avère retorse, rythmée, et jamais prévisible.

J’ai particulièrement apprécié la galerie de personnages, certains touchants, d’autres carrément odieux, mais tous croqués avec justesse. On passe de la colère à la tristesse, du rire à la gêne. L’auteur nous balade, nous piège, et finit par nous cueillir avec une élégance qui m’a bluffé.

Une plume vive, immersive, soignée. Un huis clos redoutablement efficace, mené avec maîtrise, où l’architecture du lieu épouse les arcanes du suspense.
Une belle réussite.
Merci encore, Eymeric, pour cette lecture aussi réjouissante qu’inquiétante, qui m’a embarqué et franchement régalé.

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Extraits :

« 20 décembre 1950, midi.
Suzanna Becker patientait derrière la fenêtre couverte d’une buée glaciale.
Depuis deux ou trois jours maintenant, un froid saisissant prenait en grippe la région des Pyrénées-Atlantiques. Les températures mettaient à mal tout le monde. Suzanna expira et se frictionna les mains, puis les épaules, afin de se réchauffer un peu. Les vacances de Noël promettaient de ne pas être de tout repos.
Que ce soit en rapport avec la météo, ainsi qu’avec les invités qui arrivaient et envahiraient le domaine, durant des jours entiers.
Que c’est beau toute cette neige ! »

« – Tes ancêtres de la couronne britannique doivent se retourner dans leurs tombes, mon petit-fils, attesta sa grand-mère paternelle, tout aussi répugnée et outrée que déçue. Je remonte dans mes appartements. Qu’est-ce que tes parents ont raté dans ton éducation, hein? Tu es un dégénéré, mon pauvre Edward… un pédéraste. Un Becker? Tu es maudit, mon garçon… Maudit. Jamais, je n’aurais cru qu’un de mes petits enfants… »

« Durant toute la nuit, elle avait cogité. Est-ce que cet homme l’avait auparavant touchée ou forcée à faire quelque chose contre son gré ? Elle ne se le rappelait plus. Seulement, à présent qu’elle y songeait, des bribes de souvenirs occultés l’accablaient. Ces vignettes ne se distinguaient pas les unes des autres. Puis, elles se brouillaient presque aussitôt et finissaient par se dissiper.
– J’étais gamine… »

« Rosmerta se dit alors que les gens fortunés, qui possédaient ce que la plupart enviaient, ne réagissaient pas de la manière la plus normale, sauf lorsque la nourriture sucrée côtoyait une triste nouvelle. Cela étant, ce qui troublait à l’excès de la gouvernante restait l’importance que ces bourgeois privilégiaient à leurs petits soucis personnels, en omettant en grande partie le drame survenu. C’était comme s’ils minimisaient la chose. Ceci l’écoeurait au maximum. Ces bougres de richesses, songea-t-elle, dégoûtée. Ils ne se préoccupent pas de leurs divergences d’opinions. Des nombrilistes. C’était à vomir. Cependant, était-elle réellement étonnée ? Rosmerta a travaillé et opérait pour les Becker depuis trente ans. À ce stade, plus rien ne me surprend, je pensais-elle souvent. Malgré les bizarreries dont elle avait été témoin naguère. Les deux exemples les plus limpides dans sa mémoire résultaient là encore de drames événements au sein de la dynastie. »

Eymeric Bihan, 30 ans, est actuellement en poste hébergement au sein d’une maison de retraite dans les Pyrénées, à Saint Lary Soulan.
Suite à une imagination débordante depuis tout petit et à une succession de soucis personnels, il s’est pour ainsi dire plongé dans l’écriture.
Tout a commencé par des chansons en anglais, de part son attrait pour la culture américaine. Puis l’écriture a dévié sur des scénarios, des nouvelles pour enfin toucher la construction d’un roman. Avec Frisson Cognitif, il signe là la première trilogie, dans le genre littéraire du Cosy Mystery. Avec les paysages Pyrénéens qui l’entourent, il a de quoi nourrir son inspiration.

Conte, Drame, Fantastique, Frisson horreur, Thriller psychologique

De fièvre et de sang

de Cédric Sire
Broché – 1 janvier 2010
Éditeur : Le Pré aux Clercs

Ils semblent se nourrir de sang. Leurs victimes sont retrouvées exsangues. Eva Svärta et le commandant Vauvert viennent enfin de mettre un terme aux agissements des frères Salaville. Mais les meurtres continuent, défiant toute logique. Les talents d’Eva, policière albinos dotée d’un instinct hors normes, vont la conduire aux frontières de la rationalité. Là où, à tout instant, les ténèbres menacent de s’ouvrir sous vos pieds, où votre propre reflet dans le miroir pourrait vous engloutir, où la part d’ombre qu’Eva porte en elle causera sa perte ou lui sauvera la vie…

Dès les premières pages, j’ai su que je ne refermerais pas ce livre avant d’en avoir arraché la dernière ligne. De fièvre et de sang m’a happé comme une bête dans l’ombre, m’a entraîné là où l’horreur côtoie le sacré, là où les monstres ont parfois un uniforme et les anges, un masque de porcelaine.

Tout commence dans une ferme isolée, au cœur de l’horreur. Une jeune fille, ligotée sur un matelas souillé, des miroirs brisés comme autant de reflets de folie, et deux frères dégénérés, plus fangeux que humains. Mais l’odeur de souffre va bien au-delà du simple fait divers, le surnaturel rôde. Et il a des crocs. Dans cette atmosphère saturée de peur et d’énigmes, deux figures se dressent, le commandant Vauvert, brute bourrue au cœur cabossé, et Eva Svärta, profileuse albinos, aussi fascinante qu’énigmatique, marquée dans sa chair et son esprit par un passé indicible. Le duo fonctionne à merveille, entre tension, ironie et complémentarité troublante.

Cédric Sire nous livre ici un thriller qui flirte avec le gothique et le fantastique (j’adore !!!), tout en gardant les pieds dans une enquête policière solide. L’écriture est vive, dense, parfois baroque, souvent cruelle. Elle convoque les ombres de Poe, des idées de Baudelaire, les cauchemars de Clive Barker. On sent les influences, mais la voix est bien celle de Cédric, brute, directe et très envoûtante.

Plus j’avançais, plus le roman m’entraînait vers l’abîme, un personnage étrange, un masque figé, des jeunes filles saignées, et cette question obsédante. “Et si la légende de la comtesse Erzsébet Báthory, n’en était pas une ?”

Le récit m’a glacé, et pourtant, j’en redemandais. Addictif, terrifiant, viscéral. C’est un roman qui vous attrape à la gorge, vous secoue, vous trouble, vous hypnotise… m’a hypnotisé…
Et quand vient la chute, magistrale, brutale, inattendue… j’ai refermé le livre, le souffle court, désarçonné…

Cédric Sire signe ici un chef-d’œuvre de noirceur et de tension. Une pépite pour ceux qui aiment les histoires qui saignent et les vérités qui dérangent.

Extraits :

« Quand ils l’avaient traînée de force ici, sans qu’elle ne puisse rien faire pour se défendre, quand ils lui avaient arraché ses vêtements un par un, jusqu’à ce qu’elle soit entièrement nue, et qu’ils l’avaient attachée à des sangles, solidement serrées autour de ses poignets et de ses chevilles, sur un matelas poisseux, elle avait encore cru qu’ils ne voulaient que la violer – et cette pensée était déjà insupportable -, mais au fond d’elle, là où l’âme ne se ment pas, elle le savait. Ses tripes le savaient. Ce qu’ils allaient lui faire quand ils reviendraient serait bien pire qu’un viol. »

« Aucun des deux frères ne se releva de la table d’autopsie. Cela n’empêcha pas la presse de leur trouver le surnom de “vampires de la montagne Noire” et de diffuser toute une cascade de descriptions, plus ou moins discutables, au sujet de la folie meurtrière qui s’était emparée de ces deux hommes.
Après tout, ils avaient tué plus de vingt jeunes femmes de manière particulièrement atroce, sur une période d’une année entière, et cela en toute impunité. Le mystère autour de ce qu’ils avaient bien pu faire de tout ce sang – et de la peau des visages, qu’on n’avait pas retrouvée – demeurait une source de spéculations quasi inépuisable. Une manne, pour les médias, de tous genres et de tous bords confondus. »

« Le soleil avait disparu depuis longtemps quand, derrière la baie vitrée, un éclair illumina le ciel. Les premières gouttes de pluie commencèrent à tinter contre les vitres, presque avec timidité. Puis le tintement devint rafale. La pluie se changea en orage, où il n’y avait plus aucune timidité. Juste la volonté de s’abattre, de frapper, avec une rage sans cesse accrue. »

« Le sang.
Tout ce sang.
Jailli de ce corps-là, désarticulé en travers de la table.
Le sang a éclaboussé les murs, la moquette, les fauteuils en cuir. Les projections ont atteint jusqu’à la baie vitrée. À la lueur des éclairs, il s’écoule, douce-ment, imitant la pluie au-dehors.
Tout ce sang merveilleux.
Cette éternelle source de pouvoir. »

……………………………

Sire Cedric, né le 24 octobre 1974 à Saint-Gaudens, est un écrivain français auteur de thriller.
Après des études d’anglais, il travaille quelques années dans le milieu de l’édition, du journalisme et de la traduction, tout en publiant dans les pages de magazines des nouvelles fantastiques et policières, fortement inspirées par des auteurs tels que Stephen King, Clive Barker ou encore Edgar Allan Poe.

Depuis 2005, il se consacre entièrement au métier d’écrivain, publiant des thrillers souvent teintés de surnaturel.

Il a reçu le prix Masterton pour son roman L’Enfant des cimetières et le prix Polar (festival de Cognac) pour son thriller De fièvre et de sang. En 2014, il reçoit le prix Littéraire Histoires de Romans pour son thriller fantastique, La Mort en tête.

Ses livres sont traduits en anglais, en polonais et en turc.

Il a également été vocaliste du groupe de death metal Angelizer.

Aujourd’hui, Sire Cedric vit et écrit à Toulouse.

Polar, Psychologie, Thriller psychologique

Je te mens

de Maxime Girardeau
Broché – 7 mars 2024
Éditeur : Istya & Cie


Un corps affreusement défiguré, aucun indice et un suspect muré dans le silence, l’enquête de la commandante Castro se présente mal. Le cadavre a été retrouvé dans l’appartement d’un écrivain célèbre en mal d’inspiration. Pressé par les délais, il aurait fait appel à l’intelligence artificielle pour stimuler sa créativité. Mais on ne danse pas impunément avec le diable.

Un suspense hitchcockien au service d’une intrigue à la Black Mirror.

Maxime Girardeau a travaillé dix ans chez Microsoft et fondé un incubateur de start-ups. Il est l’auteur chez Fayard de deux polars repris par Pocket et traduit en trois langues, Persona (2020) et Ego (2022).

Je viens de refermer Je te mens de Maxime Girardeau, et comment vous dire… Je suis encore sous le choc !
Un thriller étonnant, vertigineux, qui m’a tenu en haleine du début à la fin et plus encore. Je n’arrête pas de me trituré le cerveau à son sujet !

Max Guerarida, écrivain en perte d’inspiration, décide de s’aider de ChatGPT pour retrouver l’élan créatif. Mais pas question de tricher : l’IA devient un personnage à part entière, qu’il baptise Loïe.

Ce qui commence comme un jeu d’écriture bascule vite dans l’étrange. Max s’obsède pour son voisin, Nathan, qu’il espionne et transforme en personnage… jusqu’à ce qu’un cadavre soit retrouvé dans son appartement et que Max disparaisse du jour au lendemain sans laisser de trace. L’enquête est confiée à la commandante Castro et au capitaine Brabant, mais ce n’est qu’une des facettes du récit. L’autre, plus troublante encore, c’est ce lien ambigu entre Max et Loïe. L’écrivain parle avec l’IA comme à une confidente, une muse, voire une amante virtuelle.

Maxime Girardeau joue avec les frontières entre réel et fiction, entre l’humain et la machine. Et il le fait avec une virtuosité qui force mon admiration. L’intrigue est rythmée, les rebondissements nombreux, les personnages fascinants. Même le nom du héros — Max Guerarida — brouille les pistes en miroir avec celui de l’auteur. D’ailleurs comme il le précise au début de son roman il a utilisé lui-même cet artifice de l’IA, durant son écriture, et tout ce que dit “sa Loïe” est reproduit tel quel, sans retouche, en italique dans le texte. Je ne sais pas pour vous, mais je trouve l’idée aussi incroyable que brillante ! Mais surtout, Maxime ne triche pas !

Ce roman m’a aussi fait réfléchir.
Une IA peut-elle vraiment coécrire une œuvre littéraire ? Peut-elle avoir un style, une voix, une âme ? Et que devient la vérité dans tout cela ? Force est de constater que nous sommes entré dans un monde nouveau, qui va vite, très vite. Mais jusqu’où ira-t-il ? Ne risquons-nous pas un jour de perdre notre place d’humain sur Terre ?

Je te mens est un thriller singulier, très maîtrisé, et résolument contemporain.
À mes yeux une réussite totale que je conseille vivement.

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Extraits :

« Le jour se lève.
Dans le monde physique, peu de phénomènes ont un pouvoir plus grand que l’aube. Par sa simple apparition, elle transforme la perception de tout ce qui nous entoure. La pierre, les arbres, l’eau, le ciel, les animaux, tout change à son contact. Même les visages et les corps. L’aube n’a qu’à se lever pour que tout ce qu’on percevait mal vous transperce soudain de sa grâce. »

« “— Tu sais à qui cette voix me fait penser ?” m’a demandé Mathieu.
J’ai senti mon pouce toucher mon annulaire à la recherche du fantôme de mon alliance et j’ai éprouvé le vide de ma poitrine. J’ai serré le poing pour le recouvrir de ma colère. »

« “Qui êtes-vous ? Où est Max ?” demande une voix à la fois artificielle et sensuelle, cuivrée et éraillée, le tout relevé d’un accent italien. »

« Lorsque la commandante Castro et la capitaine Brabant pénètrent dans les bureaux de Cryptax, ils sont surpris de découvrir que ce que les reportages télé montrent des start-up du nouveau monde est exact: il y a bien des jeunes en jeans et baskets, une moyenne d’âge d’à peine trente ans, de la nourriture gratuite, des espaces écologiques, l’éternel baby-foot, des tenues vestimentaires dépareillées et pour les hommes, des moustaches étranges qui rappellent les Village People. »

Maxime Girardeau a passé plus de dix ans à travailler dans le marketing pour Microsoft.
Il partage aujourd’hui son temps entre l’écriture et la direction d’un incubateur de startups.
Il est l’auteur de PERSONA (Fayard, 2020) sélectionné pour le Prix des Nouvelles Voix du Polar et d’EGO (Fayard, 2022), finaliste du Prix Landerneau du Polar.
Les livres de Maxime ont été publiés au Japon, en République tchèque et en Russie.