Émotion, Magique, Poésie

ALAN LAMBIN et le fantôme au crayon

de Jean-Marc Dhainaut
Nouvelle gratuite – 2017
Éditeur : Taurnada éditions

6 ans avant La Maison bleu horizon, Alan Lambin était déjà confronté à l’impensable.
Une enquête inédite explorant le monde du paranormal avec sensibilité et émotion…

Grand amateur des ouvrages de Jean-Marc Dhainaut, j’ai découvert, grâce à Jean-Marc lui-même et avec surprise, qu’une de ses nouvelles m’avait échappé, Alan Lambin et le fantôme au crayon. Un oubli vite réparé… et quelle lecture !

L’histoire s’ouvre sur une disparition d’enfant, jamais élucidée depuis deux ans. Dans le sillage de cette tragédie, un pseudo-médium sans scrupules profite de la détresse de la famille pour se faire mousser. Alan, lui, se retrouve involontairement mêlé à l’affaire, lorsqu’un esprit frappe à sa porte… au sens propre du terme.

Retrouver Alan Lambin, ce personnage aussi rationnel qu’intuitif, est toujours un plaisir. À ses côtés, son complice Paul, professeur de physique, apporte ce contrepoids scientifique que j’apprécie tout particulièrement. Très vite, la tension monte. Je me laisse embarquer par la plume précise de Jean-Marc, qui sait installer une ambiance sans jamais alourdir l’action.

Malgré son format court, cette nouvelle a tout d’une grande.
Rythme, mystère, justesse des émotions… tout y est. Pas besoin d’en rajouter, elle se suffit à elle-même, et j’en suis ressorti conquis.

J’ai aussi beaucoup aimé l’idée de ces nouvelles, qui sont initialement mentionnées dans ses livres, vennant enrichir l’univers d’Alan Lambin, en creusant subtilement certains aspects du personnage très atypique. Un joli bonus pour les fidèles lecteurs, et une porte d’entrée idéale pour les curieux.

Une lecture gratuite, accessible sur le site des éditions Taurnada.
Alors vraiment, pourquoi s’en priver ? Je recommande sans réserve !

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Et il y en a d’autres…

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Extraits :

« L’article relatait l’aide qu’un présumé médium en quête de notoriété avait apportée à une femme, Mme Ledantec, persuadée que le fantôme de son fils disparu hantait sa maison. Pour ce genre de chose, la presse savait s’enflammer. Dès qu’il s’agissait de flirter avec le sensationnel sur fond de détresse d’une pauvre veuve, le scoop était tout trouvé. Un soupçon de paranormal et c’était presque la une. Les lignes et les mots des médias savaient si bien se délecter des larmes et du désarroi, ce qui mettait Alan hors de lui. Les plus condamnables n’étaient pas, à ses yeux, les journalistes, mais cette crapule de médium. »

« Le plancher du bureau se mit soudain à craquer, et le cœur d’Alan s’emballa lorsqu’un doute, peut-être précipité, l’envahit.
Pas chez lui, c’était impossible. »

« Alan avait passé le reste de la journée à se poser tout un tas de questions et angoissait à l’idée d’être encore tourmenté la nuit prochaine. Il était hors de question que sa propre maison soit hantée.
Hors de question ! Quel comble cela serait. »

« – Bonjour, madame, fit timidement Alan. Excusez-nous de vous déranger. Notre venue risque de vous étonner, mais…
– Je sais qui vous êtes, monsieur Lambin. Le chasseur de fantômes. J’ai eu votre père comme instituteur en primaire. Comment va-t-il ? »

Jean-Marc Dhainaut est né dans le Nord de la France en 1973, au milieu des terrils et des chevalements. L’envie d’écrire ne lui est pas venue par hasard, mais par instinct. Fasciné depuis son enfance par le génie de Rod Serling et sa série La Quatrième Dimension, il chemine naturellement dans l’écriture d’histoires mystérieuses, surprenantes, surnaturelles et chargées d’émotions. Son imagination se perd dans les méandres du temps, de l’Histoire et des légendes. Il vit toujours dans le Nord, loin d’oublier les valeurs que sa famille lui a transmises.

Lauréat du Prix Plume Libre en 2018, il remporte le concours de nouvelles des Géants du Polar en 2019.

Brocélia
https://leressentidejeanpaul.com/2022/07/07/brocelia/

L’Œil du chaos
https://leressentidejeanpaul.com/2023/02/13/loeil-du-chaos/

La maison bleu horizon
https://leressentidejeanpaul.com/2023/04/13/la-maison-bleu-horizon/

Les prières de sang
https://leressentidejeanpaul.com/2023/08/22/les-prieres-de-sang/

– Psylence
https://leressentidejeanpaul.com/2023/07/05/psylence/

Les Galeries hurlantes
https://leressentidejeanpaul.com/2023/12/02/les-galeries-hurlantes/

Mémoire de feu
https://leressentidejeanpaul.com/2024/07/03/memoire-de-feu/

Alan Lambin et l’esprit qui pleurait
https://leressentidejeanpaul.com/2024/12/27/alan-lambin-et-lesprit-qui-pleurait/

Les couloirs démoniaques
https://leressentidejeanpaul.com/2025/01/09/les-couloirs-demoniaques/

Émotion, Conte, Dystopie, Fantastique

Les fables de l’Humpur

de Pierre Bordage
Poche – 23 mars 2022
Éditeur : J’AI LU

Dans le pays de la Dorgne, des êtres mi-hommes, mi-animaux perdent peu à peu leur patrimoine humain et s’enfoncent lentement dans la régression animale. Parce qu’il ne supporte pas de voir la jeune Troïa qu’il aime livrée aux appétits collectifs lors de la cérémonie rituelle de reproduction, Véhir brise l’enclos de fécondité et s’enfuit en quête des derniers dieux humains de la légende. Lui, le grogne paysan, va accomplir ce chemin en compagnie de Tia, une jeune prédatrice hurle en exil.

Comme souvent avec Pierre Bordage, j’ai refermé Les fables de l’Humpur avec un sourire et une joie au cœur. Cet auteur a vraiment l’art de m’emmener ailleurs, de me faire voyager dans des mondes inattendus, toujours riches et imprégnés d’une imagination débordante.

Ici, il m’a transporté dans un univers fantastico-médiéval peuplé de créatures étonnantes, des êtres mi-hommes mi-animaux, régis par les lois immuables de l’Humpur. J’y ai fait la connaissance de Véhir, un “grogne”, à la fois homme et cochon, paysan vivant dans une communauté qui ne tolère aucun écart. Mais Véhir, lui, refuse de se plier à cette obéissance aveugle. Il s’enfuit et, au fil de son chemin, découvre la forêt, ses dangers, et surtout la rencontre avec un autre grogne marginal, qui bouleversera son destin.

J’ai suivi avec beaucoup d’intérêt ce héros en quête de lui-même, qui peu à peu s’affranchit de son héritage pour trouver sa propre voie. J’ai aimé voir comment les prédateurs, d’abord menaçants, apprennent à le voir autrement que comme une simple proie.

Ce qui me fascine toujours chez Pierre Bordage, c’est la force de son imaginaire et la richesse de son propos. Même quand j’avais du mal à visualiser certaines de ces créatures hybrides, j’étais totalement happé par l’histoire, par son souffle et sa profondeur.

Derrière cette fable, on retrouve des thèmes universels, le poids des croyances, la différence, la tolérance, le respect de l’autre. Des thèmes qui résonnent fort, portés par une écriture fluide, poétique et pleine de malice. J’ai pensé à Orwell (La ferme des animaux), à La Fontaine et à ses fables, mais aussi à ces contes intemporels qui ont baigné mon enfance et mon adolescence, qui, sous couvert d’animalité, nous parlent en réalité d’humanité.

Et puis il y a aussi cette romance inattendue, entre un grogne et une louve, qui apporte une tendresse particulière au récit. La fin, d’ailleurs, est à la hauteur de tout le chemin parcouru, émouvante, lumineuse, inoubliable.

Pierre Bordage signe encore une fois un roman unique, une fable humaniste qui me restera longtemps en mémoire.

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Extraits :

« Souvent les puissants prêchent la fausse vérité, Malheur à celui qui proclame la vérité vraie. »

« Ce n’est parce que les uns ripaillent les autres que les uns sont supérieurs aux autres […]. Un ordre invisible gouverne le monde, où les faibles ne sont pas toujours ceux qu’on croit. »

« Les couches de savoir s’empilent les unes sur les autres, nous empêchent de nous regarder au plus profond de nous-même, de dompter cette violence animale qui grossit à notre insu et finit par nous déborder. »

« Nous sommes tombés bien bas pour séparer les troïas de leurs petits, reprit Jarit en se secouant comme pour chasser ses souvenirs. La mère ne fournit pas seulement le lait à son nourrisson, elle arrose ses racines de tendresse, elle lui permet de se dresser vers les cieux comme un chêne ou un hêtre. »

« Ils avaient connu une civilisation magnifique, supérieure sur tous les plans à l’organisation des clans – il suffisait, pour s’en convaincre, de découvrir quelques-unes de leurs merveilles qui avaient résisté à l’œuvre destructrice du temps -, mais il s’était passé quelque chose, un événement, un désastre, qui les avait entraîné dans la chute. »

Pierre Bordage est né en janvier 1955 à la Réorthe, en Vendée. Après une scolarité sans histoire, neuf ans de karaté et quelques cours de banjo, il s’inscrit en lettres modernes à la faculté de Nantes et découvre l’écriture lors d’un atelier en 1975. Il n’a encore jamais lu de SF, lorsqu’il est amené à lire pour une dissertation Les chroniques martiennes de Ray Bradbury, qui est une véritable révélation. Découvrant à Paris un ouvrage d’Orson Scott Card édité par l’Atalante, il propose Les guerriers du silence à l’éditeur qui l’accepte. Il a publié depuis de nombreux ouvrages, qui bénéficient de la reconnaissance des amateurs et des professionnels de la science-fiction à travers notamment le Grand Prix de l’Imaginaire ou le prix Bob Morane.

Émotion, Drame, Histoire vraie, Polar, Violence

Une saison de colère

de Sébastien Vidal
Broché – 22 août 2025
Éditeur : Le mot et le reste

À Lamonédat, commune de Corrèze de cinq mille âmes, le printemps est de retour. La nature s’éveille et se déploie en une beauté qui subjugue. Pourtant, la colère gronde. Tenaillés entre la fermeture du site de VentureMétal, principal employeur de la ville, et un projet touristique qui menace la Coulée verte, poumon vert auquel tous sont attachés, les habitants doivent s’organiser pour protéger leur cadre de vie face à des enjeux économiques qui leur échappent. Entre grève générale et création d’une ZAD, les esprits s’échauffent. Meurtres, secrets, révolte relient Julius, Gregor, Jolène, Jarod et les autres, tous en proie aux doutes. Ensemble, ils traversent les épreuves et expérimentent la convergence des luttes et la force de la solidarité.

Je viens de tourner la dernière page d’Une saison de colère et je peux le dire, je l’ai lu d’une traite, le souffle court, les dents serrées. Dès les premières pages, la colère a jailli. Celle des personnages, mais aussi la mienne. Une colère sourde, enfouie, que Sébastien Vidal fait remonter à la surface avec une intensité rare.

J’avais découvert l’auteur avec De neige et de vent, un polar en huis clos, qui n’en était pas vraiment un, où la nature et l’humanité se répondaient. Avec son nouveau roman, il va encore plus loin. Ce polar est un prétexte pour mettre en avant la voix collective, celle des habitants de Lamonédat, qui pris au piège d’un système injuste, broyés par les décisions d’une multinationale toute-puissante, se doivent de réagir.

VentureMétal ferme ses portes. Derrière les licenciements, les mensonges, les manœuvres politiques, se cache une vérité bien plus sombre. Et quand les plus riches imposent leurs règles, que reste-t-il aux autres, sinon la colère et la révolte ?

Sébastien est un écrivain courageux. Il ose pointer du doigt ce qui dérange. L’argent-roi, l’injustice sociale, le mépris des puissants pour les plus fragiles. Mais il ne s’arrête pas à la noirceur, il y met aussi de la tendresse, de la solidarité, de l’amour. Ses personnages, profondément humains, malgré certaines faiblesses, portent chacun une étincelle de lumière dans ce récit où tout pourrait basculer vers le chaos.

C’est ce mélange qui m’a bouleversé, la dureté du réel, mais aussi la poésie, l’émotion, la beauté. Un roman fort, engagé, terriblement actuel, qui serre le cœur et le réchauffe à la fois.

Oui, Une saison de colère est un grand livre. Et je ne peux qu’inviter chacun d’entre vous à le lire. Parce que nous devons rester unis et solidaires. Parce que la littérature, parfois, nous aide à transformer notre colère en force.

👉 Sortie le 22 août.
Un livre à lire absolument.

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Extraits :

« Des gens crient de plusieurs endroits. Des voix d’hommes et de femmes qui appellent et demandent du matériel. Il fait nuit et les lueurs des gyrophares glissent sur la pluie qui tombe. Ça sent les produits chimiques, l’acide qu’on met dans les batteries. Il y a des relents d’hydrocarbures qui se mêlent aux gouttes d’eau. L’odeur âcre du caoutchouc qui brûle râpe la gorge de Julius Sinclair. Il est à plat ventre sur le goudron luisant et trempé, son uniforme imbibé lui colle à la peau. La nuit est là depuis deux heures et la lune afflige de sa blêmeur banale une scène d’épouvante. »

« La jeune femme ne répond pas et sa main reste inerte. Les ultimes phrases qu’elle a dites reviennent à son esprit. Il entend sa propre voix, comme un esprit qui s’adresse à lui de l’au-delà. Il ne saurait l’expliquer, mais ce qu’elle lui a confié est très important, il doit s’en souvenir. Il le lui a promis. Maintenant la chaleur est intenable, Julius grimace et ferme les yeux pour éviter de paniquer. Il se demande ce que font les pompiers. Les gouttes de pluie sur son front sont remplacées par une abondante transpiration. »

« Raisons de mourir : la bêtise humaine, la bourse, les hérissons écrasés sur les routes, les fast-foods, les fachos, tous les intégristes religieux, et ce putain de don.
Raisons de vivre : les crépuscules, les grillons au mois de mai, le rire des femmes, Guillevic, le vin, l’odeur du pain grillé, le parfum du jasmin et ce putain de don.
Julius était encore sonné de sa nuit au sommeil erratique. Il repensa au carambolage, à Isabelle. Dix années s’étaient écoulées et c’était toujours une blessure qui suppurait. Il posa son stylo et relut ce qu’il venait d’écrire. Il sourit. Les deux listes lui convenaient. »

« Pour lui, cet endroit était un site de production comme un autre, mais insuffisamment rentable. Une fois délocalisé en Roumanie ou en Hongrie, il pourrait rapporter trois fois plus. »

Sébastien Vidal a partagé ses brèves études entre Cantal et Corrèze et vit à Saint Jal (Corrèze). Passionné d’histoire, il a entamé une saga romanesque en hommage à la Résistance avec un diptyque Les Fantômes rebelles puis Les clandestins de la liberté en 2011 et 2012.

Né en Corrèze, c’est un romancier qui sévit dans le polar. Il affectionne les ambiances dans lesquelles la nature prend toute sa place et installe ses histoires en milieu rural, territoire où il y a beaucoup de choses à dire et à montrer, tant du point de vue sociétal que social. Gros amateur de lecture, il avoue une préférence pour les auteurs d’Outre-Atlantique tels que Cormac Mc Carthy, Louise Erdrich, John Irving et Ron Rash, Stephen King ou encore Jim Harrison et Jack London. En France, ses goûts se portent sur Franck Bouysse, Antoine de Saint-Exupéry, Claude Michelet ou encore Laurent Gaudé, Sandrine Collette ou Hervé Le Corre. Pour lui, un roman c’est d’abord des personnages et un style travaillés.

Émotion

Stoner

de John Williams
Poche – 31 août 2011
Éditeur : J’ai lu

Né pauvre dans une ferme du Missouri en 1891, le jeune William Stoner est envoyé à l’université par son père – et au prix de quels sacrifices –, pour y étudier l’agronomie. Délaissant peu à peu ses cours de traitement des sols, ce garçon solitaire découvre les auteurs, la poésie et le monde de l’esprit.

LU, AIMÉ ET LIBREMENT TRADUIT PAR ANNA GAVALDA

Je viens de tourner la dernière page de Stoner, et j’ai encore le cœur serré. Ce roman m’a bouleversé par sa beauté sobre et lumineuse. Je crois que la traduction d’Anna Gavalda y est pour beaucoup, elle a su capter la voix de John Williams avec une justesse et une délicatesse incroyable, d’un roman qui devait dégager déjà une certaine force. Mais au-delà des mots, il y a cette histoire simple, presque banale en apparence, qui se révèle d’une intensité rare.

William Stoner m’a profondément touché. Sa vie est celle d’un homme modeste, discret, qui ne cherche ni la gloire ni les honneurs, mais qui avance, jour après jour, avec sincérité. J’ai aimé sa passion pour la littérature, sa volonté de la transmettre à ses étudiants, son honnêteté dans un monde parfois injuste. Et j’ai souffert avec lui, face aux épreuves, aux désillusions, aux amours contrariés. Quand enfin une lueur de bonheur semblait s’offrir à lui, j’ai eu envie d’y croire, de lui souhaiter cette paix qu’il méritait tant.

Ce qui m’a bouleversé, c’est cette manière d’écrire la vie sans fioritures, sans analyses interminables. Une narration fluide, détachée, qui laisse toute la place à l’émotion brute. Et plus j’avançais, plus je m’attachais à cet homme qui aurait pu rester ordinaire, mais qui devient extraordinaire par sa fidélité à lui-même.

J’ai vécu sa vie en même temps que lui. J’ai vibré, souri parfois, et souvent souffert. Et lorsque la fin est arrivée, j’ai eu l’impression de perdre un ami.

Je referme ce livre avec gratitude et regret. Gratitude envers John Williams pour avoir écrit cette merveille, et envers Anna Gavalda pour l’avoir offerte au public français. Regret, parce qu’il a fallu tant d’années pour que ce roman traverse l’Atlantique et arrive enfin jusqu’à nous.

Stoner n’est pas seulement une lecture, j’ai vécu une expérience très particulière.

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Extraits :

« Il était né en 1891 dans une petite ferme au cœur du Missouri près de Booneville, village situé à une soixantaine de kilomètres de Columbia où siégeait justement ladite université. Bien que ses parents tussent encore jeunes au moment de sa naissance – son père avait vingt-cinq ans, sa mère à peine vingt – Stoner, même quand il était enfant, les trouvait vieux. Il est vrai qu’à trente ans son père en paraissait vingt de plus.
Brisé par le travail, il observait sans le moindre espoir l’ingrate parcelle de terre qui permettait à sa famille de survivre jusqu’à l’année suivante ; quant à sa mère, elle acceptait son existence avec résignation. Tout cela n’était, et ne serait jamais rien d’autre, qu’un long moment à endurer… »

« – Allons… Vous l’ignorez, monsieur Stoner ?
Ne comprenez-vous donc toujours pas qui vous êtes ? Mais vous serez professeur !
D’un coup, Sloane lui sembla très loin et les murs de son bureau s’évanouirent. Il avait l’impression d’être suspendu dans les airs et entendit sa voix qui demandait :
– Vous êtes sûr ?
– Certain, répondit doucement Sloane.
– Comment pouvez-vous le savoir ? Comment pouvez-vous en être si sûr ?
– C’est l’amour, monsieur Stoner ! rétorqua Sloane sur un ton joyeux. Vous êtes amoureux !
C’est aussi simple que cela ! »

« Un après-midi du mois de février, quelques jours seulement après le début du second semestre, Stoner reçut un coup de téléphone de la secrétaire de Gordon Finch. Celle-ci lui annonça que monsieur le doyen souhaitait le voir et lui demanda s’il pouvait passer dès maintenant ou le lendemain matin. Il raccrocha, resta un moment interdit, la main toujours posée sur le combiné, puis soupira. Il secoua la tête et descendit un étage. »

« De temps en temps, ils levaient les yeux et se souriaient avant de retourner à leurs lectures. Parfois William s’échappait de son livre et son regard se perdait dans la contemplation de l’arrondi de son dos ou des osselets de sa nuque sur laquelle une petite mèche de cheveux s’amusait toujours à tenir en équilibre, alors le désir montait en lui. Doucement. Tranquillement. Il se levait, venait derrière elle et plaçait ses mains sur ses épaules. »

John Williams (1922-1994), né au Texas, a étudié au Colorado et obtenu son doctorat dans le Missouri où il a fait ses premiers pas de professeur. Après avoir servi dans l’armée de l’air de 1942 à 1945, il a enseigné la littérature et l’art d’écrire pendant trente ans à l’université de Denver.
Il est l’auteur de deux recueils de poèmes, d’une anthologie sur la poésie anglaise de la Renaissance et de quatre romans, dont Stoner, publié en 1965.

Émotion, Drame, Roman, Suspense

Les étincelles

de Julien Sandrel
Poche – 3 mars 2021
Éditeur : Le Livre de Poche

La jeune Phoenix, vingt-trois ans, a le goût de la provocation, des rêves bien enfouis, et une faille terrible : il y a trois ans, son père, un scientifique, s’est tué dans un accident de voiture en allant rejoindre une autre femme que sa mère. Depuis, Phoenix le déteste. À cause de lui, elle a abandonné études et passions et enchaîne les petits boulots. Mais un jour, dans un carton qui dort à la cave, elle découvre la preuve que son père se sentait en danger. Ainsi qu’un appel à l’aide énigmatique, écrit dans une langue étrangère. Et si elle s’était trompée ? Et si… la mort de son père n’avait pas été un accident ?
Aidée de son jeune frère, un surdoué à l’humour bien ancré, Phoenix se lance à la recherche de la vérité. Mais que pourront-ils, tout seuls, face à un mensonge qui empoisonne le monde ?

Julien Sandrel confirme son talent de conteur.
Sandrine Mariette, Elle.

Un roman haletant, engagé et profondément humain. Entre enquête à haut risque, secrets familiaux et suspense digne d’un thriller portée par Phoenix, une héroïne bouleversante. Émotion, humour, amour et courage se mêlent pour offrir un récit vibrant, ancré dans notre époque. Et ce retournement final… magistral !
Oups…
Je suis allé un peu trop vite encore emporté par le récit !

Avec Les étincelles, Julien Sandrel m’a une nouvelle fois touché en plein cœur. Ce troisième roman marque un virage plus engagé, sans renoncer à la tendresse et à l’humanité qui caractérisent son écriture. Il y aborde une thématique forte, ancrée dans notre époque, le courage de dénoncer les abus des puissants.

Phoenix, jeune étudiante, peine à faire le deuil de son père, qu’elle croyait volage. Entre colère et chagrin, elle garde un souvenir amer de celui qui avait pourtant nourri sa passion pour la musique. Jusqu’au jour où sa grand-mère, voyant sa petite-fille s’enliser dans une tristesse sans fin, l’incite à fouiller dans les affaires laissées par son père. Dans un vieux carton, Phoenix découvre un message troublant. Son père se savait en danger. Elle se demande alors si son père n’était pas mort accidentellement mais avait été assassiné , Oui mais pourquoi aurait-il été assassiné ?

Avec son frère et Victor, une rencontre inattendue, Phoenix se lance dans une quête dangereuse. Leur enquête les mène dans les coulisses d’un monde opaque, fait de multinationales aux moyens colossaux, de réseaux d’influence, de menaces réelles. Le suspense est constant, rythmé par des rebondissements et la voix de narrateurs secondaires qui enrichissent le récit.

J’ai vibré avec Phoenix, ressenti son désarroi, son courage, et cette soif brûlante de vérité. J’ai admiré la façon dont Julien Sandrel mêle l’aventure, l’humour, l’émotion et un regard lucide sur notre monde. Ce roman rappelle les risques que prennent les lanceurs d’alerte et souligne la force des liens familiaux.

Arrivé à la page 243, un retournement m’a laissé sans voix…
Julien a une façon unique de faire passer de belles émotions.
Les étincelles est à la fois un roman haletant, une histoire d’amour puissante, et un plaidoyer pour la justice.
Une lecture que je recommande sans réserve.

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Extraits :

« La lumière est tellement forte. Charlie a tellement chaud. Le paysage en devient presque flou. Ou bien est-ce la vitesse de la voiture qui brouille ses sens ?
C’est étrange, cette sensation qui l’envahit, au moment où le véhicule quitte la route. La terreur sourde se mêle à une forme de beauté. Oui, c’est cela, il y a quelque chose d’infiniment gracieux dans ce temps suspendu, ces secondes de chute.
Sept, six, cinq.
La voiture pique du nez.
Dans quelques instants, ce sera le choc. Charlie le sait.
Ses muscles se crispent.
L’ensemble de son corps se tend.
Il n’avait pas imaginé que sa vie finirait ici.
Quatre, trois.
Charlie pense à sa femme, à ses enfants, à sa mère aussi. Il voudrait leur dire qu’il les aime. Leur donner la force d’avancer sans lui.
Mon Dieu, c’est tellement injuste.
Charlie se met à pleurer. De peur. De rage. De tristesse. »

« Au fond, depuis que le piano et mon père m’ont abandonnée, je ne sais plus qui je suis vraiment.
Je n’ai jamais parlé de ce problème à ma mère. L’histoire que je lui ai servie, c’est qu’avec la mort de papa, je n’étais plus obligée de faire semblant. Je lui ai dit avoir pris conscience que mon avenir n’était pas dans le piano et vouloir tout arrêter. Alors j’ai renoncé aux études de musique et j’ai emprunté le chemin de la fac de sciences. Soulagée que « j’assure mes arrières » en devenant prof de SVT plutôt qu’intermittente du spectacle, ma mère n’a pas cherché plus loin et a vendu le piano. »

« Si, comme elle le pense, son père a bien été assassiné, alors cela implique encore d’autres degrés d’actions criminelles liées à Lumière. En plus de la dissimulation, de la subornation de témoins et autres réjouissances lobbyistes, il y aurait donc tout un volet de meurtres directs avec préméditation. Tout cela prend des dimensions tellement énormes…
Je lève les yeux et remarque que Phoenix pleure en silence. Alors je m’approche et l’enveloppe de mes bras, comme on console une enfant. Elle s’y blottit, et nous restons comme cela.
Le monde s’arrête de tourner. Ou plutôt, je comprends à cet instant que le monde peut bien faire ce qu’il veut, je suis à ma place.
Je ferme les yeux, pour graver en moi ce trouble qui pénètre mon âme, et fait renaître des sensations presque oubliées. Je cueille cet instant, je le chéris, mais je ne suis pas dupe. Il a la saveur violente de l’éphémère. »

Julien Sandrel est né en 1980 dans le sud de la France et vit à Paris. Son premier roman La Chambre des merveilles a connu un succès fulgurant et a obtenu plusieurs prix littéraires, dont le prix Méditerranée des lycéens 2019. Traduit dans vingt-six pays et adapté au théâtre, il est également porté à l’écran par la réalisatrice Lisa Azuelos et l’actrice Alexandra Lamy. Ses romans suivants, La vie qui m’attendait, Les étincelles, Vers le soleil et Merci, Grazie, Thank you, ont eux aussi rencontré un grand succès en librairie. Parallèlement à son activité de romancier, Julien Sandrel travaille en tant que scénariste, aussi bien sur des adaptations de ses romans que sur des projets originaux.

Émotion, Noir, Polar, Violence

La mort selon Turner

de Tim Willocks
Broché – 11 octobre 2018
Éditeur : Sonatine

Après La Religion et Les Douze Enfants de Paris, le nouvel opéra noir de Tim Willocks.

Lors d’un week-end arrosé au Cap, un jeune et riche Afrikaner renverse en voiture une jeune Noire sans logis qui erre dans la rue. Ni lui ni ses amis ne préviennent les secours alors que la victime agonise. La mère du chauffeur, Margot Le Roux, femme puissante qui règne sur les mines du Northern Cape, décide de couvrir son fils. Pourquoi compromettre une carrière qui s’annonce brillante à cause d’une pauvresse ? Dans un pays où la corruption règne à tous les étages, tout le monde s’en fout. Tout le monde, sauf Turner, un flic noir des Homicides. Lorsqu’il arrive sur le territoire des Le Roux, une région aride et désertique, la confrontation va être terrible, entre cet homme déterminé à faire la justice, à tout prix, et cette femme décidée à protéger son fils, à tout prix.

Le fauve Willocks est à nouveau lâché ! Délaissant le roman historique, il nous donne ici un véritable opéra noir, aussi puissant qu’hypnotique. On retrouve dans ce tableau au couteau de l’Afrique du Sud tout le souffle et l’ampleur du romancier, allié à une exceptionnelle force d’empathie. Loin de tout manichéisme, il nous fait profiter d’une rare proximité avec ses personnages, illustrant de la sorte la fameuse phrase de Jean Renoir : « Sur cette Terre, il y a quelque chose d’effroyable, c’est que tout le monde a ses raisons. »

La mort selon Turner de Tim Willocks est un polar noir comme je les aime, d’une violence brute, parfois dérangeante, mais traversé par de fulgurantes émotions. Un livre qui vous secoue comme peu savent le faire. Après La Religion, un thriller historique monumental, j’étais curieux de retrouver l’auteur dans un autre registre, et je n’ai pas été déçu.

Ici, il change de décor, mais pas d’exigence. Nous sommes en Afrique du Sud, dans une société toujours marquée par l’ombre de l’apartheid : les riches, arrogants et intouchables, ne vivent que pour le profit, les pauvres, invisibles et sacrifiables, et au milieu, ceux qui tentent de survivre. Au milieu de ce chaos, un homme : Turner.
Flic incorruptible, il va se heurter de plein fouet à cette hiérarchie implacable.

Droiture morale, principes intangibles, et une capacité à plonger dans la violence la plus extrême quand la justice l’exige. Turner est un personnage fascinant, presque mythique. Tim Willocks le place au cœur d’un récit implacable, rythmé, où chaque mort pèse lourd et où la vengeance se mêle à la survie.

Ce roman m’a happé par sa précision, son élégance, et cette écriture qui ne ménage jamais le lecteur. La traduction est impeccable, le rythme parfait, et l’histoire réserve une surprise de taille. C’est un coup de poing narratif autant qu’un bijou de construction.
la vie d’un jeune fortuné vaut-elle plus que celle d’une jeune fille noire sans-abri ? Turner, lui, n’hésite pas une seconde. Sa réponse est absolue, glaciale, implacable. Quitte à embrasser l’extrême violence pour la faire respecter. Très cinématographique, haletant, le récit ne vous lâche jamais. On avance dans une Afrique du Sud rongée par la corruption, où la brutalité est devenue une monnaie courante, presque banale. Tim ne juge pas, il montre. Et c’est glaçant.

La mort selon Turner est un roman hypnotique, épique, un drame haletant et dénonciation politique, porté par un souffle puissant et une tension constante.
Un grand roman noir, un énorme coup de cœur.

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Extraits :

« La vision de Turner était pleine de petits points, floue par moments, ses globes oculaires trop petits pour leurs orbites. Un battement sourd martelait son crâne, remplacé par une douleur soudaine quand les pneus rencontraient une bosse. Il avait l’impression que son cerveau remuait à l’intérieur, faisant pression sur chacun de ses vaisseaux sanguins. La douleur avait empiré. Tout comme dans le reste de son corps, ses reins, sa colonne vertébrale, ses chevilles. Peut-être qu’il récupérait et que ses nerfs, en se réveillant, évaluaient l’étendue des dégâts. Peut-être qu’il avait bu trop d’eau… »

« La fille semblait aussi morte que n’importe quel cadavre. Elle était noire, dans les quinze, seize ans, et allongée
face contre terre, sa joue gauche reposant sur la terre craquelée du parking. Des mouches rampaient sur ses yeux et ses lèvres desséchées. Un hématome s’épanouissait sur sa pommette. Apparemment, elle ne respirait plus. Mais de meilleurs diagnosticiens que lui avaient déjà emballé des vivants dans des housses mortuaires, et il était le premier sur le terrain. Il fallait qu’il soit sûr.
Il s’accroupit et, de ses doigts gantés, chercha une pulsation dans la carotide.
Au bout d’un moment, il retira sa main. »

« Turner conduisait sur la route déserte, revenant vers la ville. Ses yeux le piquaient. Son dos le lançait. Il ne s’était pas arrêté un instant depuis qu’il avait quitté le Cap. Il avait besoin d’un hôtel, d’une douche, d’un lit. Mais d’abord, il devait découvrir ce qu’Iminathi voulait et ce qu’elle était en mesure de lui fournir. »

« – Vous ne connaissez pas cet homme. Moi, si. Il hait la police.
Il méprise les flics. C’est pour ça qu’il en est devenu un.
– Qu’est-ce que vous entendez par là ?
– Son histoire n’a pas d’importance. En ce qui vous concerne, ce qui importe, c’est qu’il ne laissera personne enterrer cette affaire. Ni vous. Ni Mokoena. Ni moi. Plus maintenant.
– C’est un psychopathe.
– Un psychopathe n’a pas de conscience. Turner est tout le contraire. C’est sa conscience qui le mène. C’est bien là le problème. »

« Il vivait seul depuis la mort de sa femme, une décennie plus tôt, et il en était arrivé à aimer ça. Il éprouvait du soulagement à l’idée de ne pas avoir à ajuster ses émotions sur celles de quelqu’un d’autre. De manger ce qu’il voulait, quand il voulait. De ne pas être dérangé. Il avait enfin trouvé du temps pour la musique et la solitude qu’elle exigeait si on voulait la comprendre de façon vraiment intime. Les plaisirs partagés étaient bel et bien bons, mais il avait appris que d’autres esprits faisaient obstacle. Ces deux dernières années, il s’était mis au défi d’entrer en relation avec les sonates pour piano de Beethoven. Le travail d’une vie, avait-il vite réalisé, mais mieux valait tard que jamais. »

Tim Willocks est un romancier britannique né en 1957 à Stalybridge.
Chirurgien et psychiatre de formation, il est également ceinture noire de karaté et grand amateur de poker.
Son premier roman Bad City Blues, publié en 1991, est adapté au cinéma par Dennis Hopper. Il a, depuis, écrit plusieurs polars à succès dont Green River ou Les Rois écarlates, avant de se lancer dans une entreprise littéraire titanesque avec une série de romans historiques à la force romanesque époustouflante initiée avec La Religion puis Les Douze Enfants de Paris. Ces deux ouvrages mettent en scène le personnage inoubliable de Mathias Tannhauser, mercenaire lettré et apatride jeté au cœur des fracas du XVe siècle.
Il est également l’auteur d’un roman jeunesse publié chez Syros, Doglands. Son dernier roman, La Mort selon Turner (2018) a remporté le Prix Le Point du Polar Européen, remis lors de la 15ème édition de Quais du Polar. Producteur et scénariste, l’écrivain a également travaillé avec Michael Mann, rédigé une vingtaine de scénarios, et co-écrit un documentaire avec Spielberg, The Unfinished Journey.

Adolescence, Amour, Émotion, Fantastique

La Terre qui penche

de Carole Martinez
Poche – 6 avril 2017
Éditions : Folio

Blanche, la môme chardon, est-elle morte en 1361 à l’âge de douze ans comme l’affirme son fantôme ? Cette vieille âme qu’elle est devenue et la petite fille qu’elle a été partagent la même tombe. L’enfant se raconte au présent et la vieillesse écoute, s’émerveille, se souvient, se revoit vêtue des plus beaux habits qui soient et conduite par son père dans la forêt sans savoir ce qui l’y attend. Veut-on l’offrir au diable pour que le mal noir qui a emporté la moitié du monde ne revienne jamais ? Un voyage dans le temps sur les berges d’une rivière magnifique et sauvage, la Loue, par l’auteur du Domaine des Murmures et du Cœur cousu.

J’ai refermé La Terre qui penche avec le sentiment d’avoir traversé un rêve sombre, un conte médiéval d’une beauté étrange. C’est le troisième roman de Carole Martinez que je lis, et encore une fois, elle m’a emporté ailleurs. Après Dors ton sommeil de brute, qui m’avait permis de découvrir un monde très personnel et Le Cœur cousu, qui m’avait laissé tellement de souvenirs incroyable, j’avais de nouveau envie d’être surpris, mais je ne m’attendais pas à ce voyage-là.

Je dois l’avouer, les premières pages m’ont dérouté. Le style me paraissait lourd, les phrases ciselées comme de la dentelle, demandaient de l’attention, le récit, dense et travaillé, m’obligeait parfois à revenir en arrière. Puis, peu à peu, mon esprit s’est laissé prendre par le rythme, happé par cette atmosphère particulière et romanesque, par cette langue poétique et ces tournures d’un autre temps. L’histoire, ancrée au Moyen-âge, a commencé à me murmurer ses secrets, et je n’ai plus lâché le livre.

Deux voix s’y répondent, deux femmes, “La vieille âme”, et “La petite fille”, Blanche. Elles sont à elles seules les piliers de cette histoire. Elles alternent, se complètent, et dessinent une fresque où se mêlent la rudesse de la vie médiévale et la magie des légendes. On croise des enfants-chien, l’ogre de la forêt qui ne s’intéresse qu’aux femmes… et d’autres créatures nées de l’imaginaire et de la peur. Entre réalité et surnaturel, la frontière est mince, comme elle devait l’être à l’époque.

“La petite fille” m’a particulièrement touché. Confrontée à la cruauté des adultes, aux non-dits, elle cherche à comprendre ses origines et finit par découvrir un frère, un père, une mère… Les révélations s’enchaînent, parfois brutales, mais toujours empreintes de cette poésie sombre qui caractérise l’auteure.

Il y a dans ce roman une force étrange, il nous parle de fragilité, de violence, d’amour et de rêves, tout en tissant une atmosphère envoûtante. Ce n’est pas un livre qu’on lit vite, mais qu’on savoure, mot après mot, comme on écouterait un vieux récit conté à la lueur des chandelles.

Réservé à un public averti peut-être, suite à certaines scènes qui pourraient heurter la sensibilité des plus jeunes, ce récit m’a entraîné dans cette poésie d’outre tombe où, on le comprends assez vite, les deux « âmes » se complètent.

Bravo Carole et merci… J’ai encore une fois été surpris et bouleversé.

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Extraits :

« À tes côtés, je m’émerveille.
Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.
Tu dors, ô mon enfance,
Et, pour l’éternité, dans la tombe, je veille.
Tout aurait dû crever quand tu as gagné ton trou, gamine,
Au lieu de quoi la vie a dominé, sans joie.
Seule la rivière a tenté quelque chose pour marquer ton départ, ma lumineuse. »

« Je cause ! Je sais bien que je cause. Je sais que je n’ai aucun secret pour qui dort à mes côtés et, comme une fille ne dort jamais seule, je suis un livre ouvert. Quoiqu’un livre, même ouvert, reste toujours fermé pour moi, puisque mon père se refuse à m’instruire, par peur que le diable ne s’insinue.
Il est filou, le diable, et agile, il se glisse dans les têtes par de toutes petites portes, un livre s’ouvre et le voilà qui pointe le bout de son nez entre deux pages. »

« Peut-être suis-je aussi vicieuse que le diable…
J’aimerais tant être un garçon et non une créature tellement fragile et mauvaise! Je pourrais alors rire fort, parler haut et porter mon regard loin devant, je pourrais marcher à grands pas en plein jour sans regarder mes pieds, et je ne craindrais plus ces mauvaises pensées qui me font systématiquement éternuer dès que je les ai durant la journée, car ni prier ni broder n’empêche l’esprit de virevolter, de s’égarer en fariboles, et souvent je me pique au doigt. »

Née en novembre 1966 à Créhange, Carole Martinez est romancière et professeure de français. Elle a notamment signé Le Cœur cousu (2007), auréolé de nombreux prix, et Du domaine des murmures, couronné par le Prix Goncourt des Lycéens en 2011. En 2015, elle publie La terre qui penche (Gallimard). Tentée par la littérature jeunesse – elle est l’auteure de Le Cri du livre, en 1998 – Carole Martinez se lance pour la première fois dans la bande dessinée en scénarisant Bouche d’ombre pour Maud Begon. Deux albums sont parus chez Casterman en 2014 et 2015.

Amour, Émotion

Le cerf-volant

de Laétitia Colombani
Poche – 25 mai 2022
Éditeur : Le Livre de Poche

Brisée par un drame personnel, Léna abandonne la France et son poste d’enseignante pour partir en Inde, au bord du golfe du Bengale. Un matin, alors qu’elle nage dans l’océan, elle manque de se noyer. Une petite fille qui jouait au cerf-volant court chercher de l’aide.
Comment la remercier ?… Âgée de dix ans, la petite travaille dans un restaurant et ne sait ni lire ni écrire. Entourée d’un groupe de filles du village et de leur cheffe, la tumultueuse Preeti, Léna se lance dans un incroyable projet : fonder une école pour tous les enfants du quartier qui en sont privés.
Au cœur d’une Inde tourmentée commence une aventure où se mêlent l’espoir et les désillusions, la volonté face aux traditions, et le rêve de changer la vie par l’éducation.

Un hymne puissant à la sororité.
Marie Claire.

Bouleversant. Un très beau récit sur la reconstruction et le don.
Le Parisien.

Un roman généreux et courageux sur l’émancipation des femmes.
Le Figaro littéraire.

La magie des mots de Laetitia Colombani m’a déjà emporté à deux reprises. D’abord avec La Tresse, que j’avais adoré, puis avec Les Victorieuses, véritable évasion littéraire, qui m’avait bouleversé par la richesse de ses paysages, la profondeur de ses personnages et surtout par ces histoires de femmes qui, malgré tout, restent debout et ne baissent jamais les yeux.

Le Cerf-volant a débuté pour moi comme un conte, doux, intense et vivifiant. Puis, au fil des pages, il s’est transformé en un récit à la fois sensible et perturbant, parfois triste, toujours profond. Il m’a poussé à m’interroger sur les traditions, les liens du sang et ceux du cœur. Cette histoire, émouvante et inspirante, m’a captivé par la justesse de ses personnages et la finesse de son intrigue. Comme à son habitude, la plume de Laetitia est délicate, poétique, et m’a transporté dans un univers chargé d’émotions.

Dans un petit village d’Inde, ce pays que François, rêvait de visiter, Léna, ancienne enseignante française, est venue chercher l’oubli après la tragédie qui a bouleversé sa vie du jour au lendemain. Fuyant tout, elle n’a pas choisi l’Inde des catalogues de voyage, mais a préféré s’isoler dans un petit hôtel, loin du monde. Un matin, lors d’une promenade sur une plage encore déserte, elle entre dans une mer réputée dangereuse… et manque de s’y noyer. Une fillette, qu’elle avait déjà aperçue avec son cerf-volant, la sauve. À son réveil dans un hôpital bondé, Léna n’a qu’une idée en tête, retrouver cette enfant pour la remercier comme il se doit. La petite ne parle pas, mais Lena perçoit en elle une certaine “lumière”. Touchée par le sort de cette gamine d’à peine dix ans, exploitée par un restaurateur et sa femme, Léna se met en tête de lui apprendre à lire et à écrire afin qu’elle puisse s’élever de sa condition… à l’image de son cerf-volant défiant les lois de la gravité. Peu à peu, au fil de leurs rencontres, elle découvre le prénom de cette enfant. Lalita. Un joli clin d’œil à “La Tresse”, puisque Lalita est la fille de Smita, l’un des personnages principaux de ce roman.

Dans cette histoire j’ai également fait la connaissance de Preeti, issue de la caste des Intouchables. Elle dirige une brigade féminine d’autodéfense qui soutient des femmes victimes d’agressions. Sa rencontre avec Léna n’a rien du hasard. Un lien fort se tisse entre elles, puis s’étend à d’autres femmes de la brigade. Mais c’est un véritable échange qui va se mettre en place entre toutes ses femmes qui ne demandent qu’à être libre, qu’à vivre… tout simplement… Enfin.
L’Inde que nous montre Laetitia est loin des cartes postales. C’est une Inde cachée, celle des marges, des mendiants, des Intouchables et des analphabètes. Une Inde privée de perspectives, ravagée par la misère, où les enfants deviennent main-d’œuvre bon marché, et où trop de filles subissent encore le viol. Privées d’instruction, on leur ôte la principale clé qui mène à la liberté, l’éducation ! Une Inde sous le joug de coutumes, de traditions ancestrales, où les droits des femmes et des enfants se retrouvent constamment bafoués…

Le Cerf-volant est un magnifique roman sur la reconstruction, qui dénonce… tout en mettant en lumière le pouvoir de l’éducation… C’est un bijou littéraire que j’ai refermé à regret. J’aurais aimé rester encore un peu avec ces femmes, avec cette petite fille. Elles m’ont touché profondément, et là, soudain elles sont devenues bien réelles, au point de les ressentir presque dans ma propre chair… Car finalement… Elles existent bien toutes… quelque part !

Merci, Laétitia, de continuer à m’émouvoir, à m’inspirer…
Une belle histoire sur un parcours de vie, un élan de solidarité, un souffle d’espoir universel…
Une lecture que je recommande à tous les amoureux de la belle littérature.

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Extraits :

« Léna s’éveille avec un sentiment étrange, un papillon dans le ventre. Le soleil vient de se lever sur Mahäbalipuram. Il fait déjà chaud dans la cahute adossée à l’école. Selon les prévisions, la température devrait avoisiner les 40 degrés au plus fort de la journée. Léna a refusé d’installer l’air conditionné – les habitations du quartier n’en sont pas équipées, pourquoi la sienne ferait-elle exception ? »

« l’Inde est le plus grand marché de main-d’œuvre enfantine au monde. Elle a vu des reportages sur ces manufactures de la Carpet Belt, dans le Nord, où les enfants sont enchaînés aux métiers à tisser et travaillent jusqu’à vingt heures par jour, toute l’année. Un esclavage moderne qui broie les couches les plus pauvres de la société. La communauté des Intouchables est la principale concernée. Jugés impurs, ils sont asservis depuis la nuit des temps par les castes dites supérieures. »

« La petite fille est là, elle aussi. Elle se tient, droite et fière, au milieu de l’agitation et du bruit. Elle ne prend part ni aux jeux ni aux discussions. Elle est là, simplement, et sa présence justifie à elle seule tous les combats de ces derniers mois. Léna observe son visage, ses cheveux tressés, sa silhouette menue dans cet uniforme d’écolière qu’elle arbore tel un étendard, cette tenue qui n’est pas seulement un morceau de tissu mais une victoire. Le rêve d’une autre, qu’elles réalisent ensemble, aujourd’hui. »

« Naître fille ici est une malédiction, pense-t-elle en quittant le dhaba. L’apartheid commence à la naissance et se perpétue, de génération en génération. Maintenir les filles dans l’ignorance est le plus sûr moyen de les assujettir, de museler leurs pensées, leurs désirs. En les privant d’instruction, on les enferme dans une prison à laquelle elles n’ont aucun moyen d’échapper. On leur retire toute perspective d’évolution dans la société. Le savoir est un pouvoir. L’éducation, la clé de la liberté. »

Cinéaste, scénariste, comédienne et romancière, Laetitia Colombani est l’auteure de La Tresse, vendu à plus de deux millions d’exemplaires dans le monde, traduit en quarante langues et couronné d’une vingtaine de prix littéraires. Elle a elle-même réalisé l’adaptation cinématographique de son roman (sortie le 29 novembre 2023).
Elle est aussi l’auteure des best-sellers Les Victorieuses (Grasset, 2019) et Le Cerf-volant (Grasset, 2021) ainsi que des albums jeunesse La Tresse ou le voyage de Lalita (2018), Les Victorieuses, ou le palais de Blanche (2021), et Le Cerf-volant ou l’école de Lalita (novembre 2023) illustrés par Clémence Pollet.
Elle écrit également pour la scène : sa pièce Le Jour du kiwi avec Gérard Jugnot est un grand succès au théâtre Edouard VII en 2023. En tant que comédienne, elle a tourné au cinéma pour Yvan Attal, Cédric Kahn ou Florent Emilio Siri.

Amour, Émotion

Lettres de Washington Square

de Anne Icart
Broché – 6 février 2020
Éditeur : Robert Laffont

Dans ma prochaine lettre, je te raconterai mon arrivée à New York. Je te raconterai Ellis Island, ce terrible endroit par lequel passent tous les migrants. Il faut que je te laisse. Il fait vraiment très froid à présent, la nuit tombe et je dois aller prendre mon service au Waldorf.
Je t’embrasse, mon cher fils.
Des montagnes pyrénéennes à New York, une histoire d’amour filial incroyablement émouvante portée par l’espoir des deuxièmes chances que la vie offre parfois.

Finaliste du Prix des maisons de la presse 2020.

Lettres de Washington Square d’Anne Icart, encore un très beau roman qui m’a emporté au bout de quelques pages. En effet, dès les premiers mots, j’ai été saisi par la délicatesse de la plume de l’auteure, la justesse du ton et surtout la force des silences. Ce récit épistolaire m’a profondément ému. J’y ai découvert l’histoire d’un homme, Baptiste, qui n’a vécu que dans l’attente de retrouver son fils, resté en France, après la perte déchirante de sa femme en couches.

Nous sommes en 1989, à Ercé, en Ariège. Zélie, jeune femme en deuil de sa grand-mère, tombe par hasard sur des lettres anciennes, rangées dans des boîtes oubliées dans le grenier. Ce sont celles d’un certain Baptiste. Très vite, elle comprend qu’il s’agit de son arrière-grand-père, parti en Amérique dans les années 20, abandonnant, semble-t-il en apparence seulement, son fils Michel.

À travers ces lettres, Anne nous offre une plongée bouleversante dans le cœur d’un père resté fidèle à sa promesse. Celle d’écrire chaque semaine une lettre à son enfant, où il raconte le quotidien de sa vie, espérant le jour prochain où il pourrait revenir le chercher. Ces mots, rédigés depuis un banc de Washington Square, sont empreints d’amour et d’une dignité poignante. Mais malheureusement, la réalité sera bien plus cruelle… Ses lettres n’ont jamais été remises à son fils, et Michel a grandi sans savoir. Sans comprendre, pensant que son père l’avait volontairement abandonné. Ce silence imposé est sans doute ce qu’il y a de plus tragique.

Anne joue subtilement avec les époques, les voix et les souvenirs qui réapparaissent ici où là, déconstruisant la ligne du temps pour mieux mettre en lumière les secrets enfouis et les cicatrices héréditaires. J’ai été touché par tous ces personnages, qui semblaient me murmurer leur vérité à l’oreille.

J’ai perçu ce roman, comme un souffle, un vrai murmure qui s’insinuait lentement mais sûrement dans mon esprit. Il parle de filiation, de mémoire, d’exil, de guerre, d’intégration. Mais surtout, il parle d’amour. D’un amour que rien ne parvient à briser, même pas l’oubli.

Merci Anne, pour cette histoire qui réconcilie, qui apaise, et qui rappelle qu’il n’est jamais trop tard pour entendre, la voix de celui qui attend quelque part…

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Extraits :

« Zélie avait approché la chaise du lit médicalisé. Elle regardait Tine, qu’elle avait dû faire hospitaliser trois jours auparavant. Insuffisance cardiaque. Le médecin ne leur avait guère laissé le choix. À son âge, avait-il dit, c’est plus prudent. Zélie pensait que la prudence n’avait pas grand-chose à voir là-dedans. L’âge, par contre… »

« Cette photo aussi, Zélie la connaissait par cœur. Sa grand-mère devait avoir une vingtaine d’années. Elle souriait. À qui ? À tout sans doute. À vingt ans, on a la vie devant soi et on espère.
Ses cheveux, longs et bouclés, étaient détachés. Ils formaient autour de son visage une épaisse crinière claire et brillante. Les avait-elle lâchés spécialement pour la photo ? On ne détachait pas ses cheveux à cette époque à la campagne. Ça ne faisait pas sérieux. »

« Assise par terre, jambes repliées, le dos appuyé contre la commode en merisier, Zélie ne bougeait pas, les yeux rivés sur la feuille qu’elle tenait dans sa main tremblante. Elle déplaça son regard sur les quatre boîtes qui l’entouraient, sur les dizaines et les dizaines de lettres de Baptiste qu’elles contenaient. Toutes ces lettres qu’il avait envoyées à Michel et que Michel n’avait jamais lues. »

« … plus loin, dans une allée latérale, une bande d’enfants, qui devaient avoir une dizaine d’années, nourrissaient des écureuils d’une familiarité stupéfiante. Un peu comme les pigeons du jardin du Luxembourg. Michel les observa un long moment, trouva la scène amusante; décidément, rien ici n’était comme ailleurs. Le chahut que faisaient les enfants ne semblait pas déranger l’homme assis à deux pas, derrière une table en fer forgé, penché, stylo à la main, sur ce que Michel imagina être une lettre.
L’ombre et le feuillage des arbres l’empêchaient de distinguer vraiment. L’homme relevait la tête de temps en temps, comme pour chercher l’inspiration. Il avait l’air de la trouver dans les rires des jeunes garçons et les grognements des écureuils. Alors, il penchait à nouveau la tête sur sa feuille de papier et se remettait à écrire. »

Parisienne mais ariégeoise de cœur, Anne Icart est rédactrice juridique, un univers très éloigné de la littérature.
Son 1er titre Les lits en diagonale, racontant la vie de son frère handicapé mental, a été primé par la Fondation Prince Pierre de Monaco. Elle publie en 2013 son 1er roman Ce que je peux te dire d’elles, histoires de femmes et de familles des années 50 à nos jours, a obtenu le prix du premier roman “Méo Camuzet” en 2013 et le prix du premier roman de la ville de Saint-Lys, suivi de Si j’ai bonne mémoire et Le temps des lilas, ces trois tomes formant « la saga Balaguère », Prix Pierre Benoît de l’Académie des Arts, Lettres et Sciences du Languedoc.
En 2020, s’inspirant d’une histoire familiale entre son Ariège natale et New York, Anne Icart publie Lettres de Washington Square relatant une relation filiale manquée.
Tous ses livres sont publiés aux éditions Robert Laffont et repris chez Pocket.

Émotion, Drame, Folie, Frisson horreur, Psychologie, Violence

Broyé

de Cédric Cham
Broché – 15 mai 2019
Éditeur : Jigal

Christo porte dans sa chair les stigmates d’une enfance extrêmement violente. Christo lutte pour contenir cette rage qui bouillonne en lui… Jusqu’au jour où son regard croise celui de Salomé, une jeune femme qui va l’accompagner au-delà des cicatrices. Christo va faire ce qu’il pensait impossible jusqu’alors. Lâcher prise ! Au risque de ne plus rien maîtriser… Mathias, enfant, fugue pour éviter les coups, espérant un monde meilleur. Mathias se réveille enfermé dans une cage. Abandonné, désespéré, la peur au ventre, seul ! Jusqu’à ce que son geôlier se dévoile, un homme qui lui annonce qu’il va le dresser. Pour survivre, pour vivre, Mathias va faire ce qu’il pensait impossible jusqu’alors ! Au risque de se perdre à tout jamais. Deux êtres. Deux vies. Peut-être pas si éloignées…

J’ai découvert l’écriture de Cédric Cham avec Le fruit de mes entrailles !
J’ai été bousculé et j’en ai pris plein yeux…

Avec Broyé, je suis ressorti de ma lecture complètement sonné.
Dès les premières pages, j’ai su que ce roman allait me plonger dans quelque chose de viscéral, d’indicible. Broyé porte bien son nom, j’ai eu l’impression d’être happé dans une spirale de noirceur, sans répit, sans issue. Et pourtant, impossible de lâcher prise…

C’est une double trajectoire que nous offre Cédric. Celle de Mathias, adolescent en cavale, arraché brutalement à sa liberté pour se retrouver dans une cage, littéralement. Enfermé, humilié, brisé.
Celle de Christo, homme meurtri, taiseux, marginal, hanté par une violence sourde. Deux êtres abîmés, que la vie n’a pas épargnés, deux parcours qui finiront forcément par se croiser.

J’ai été glacé par la précision de l’écriture, sans fioriture. Cédric n’enrobe rien, il livre la douleur telle qu’elle est, brute, nue. Chaque phrase m’a coupé le souffle. Chaque scène m’a confronté à ce que l’humanité peut avoir de plus sombre, mais aussi parfois de plus fragile. J’ai eu peur pour Mathias, mais j’ai surtout voulu tendre la main à Christo. Et j’ai serré les dents, longtemps, en voyant ce qu’ils enduraient.
Ce roman, c’est une claque. Une immersion dans l’enfer d’une vie volée, d’une reconstruction incertaine. Un roman où la tension est constante, où le moindre silence résonne comme une menace. Un roman dur, mais nécessaire.

J’ai failli me perdre dans ce thriller… Et cette fin qui m’a cueilli en plein cœur. Je ne l’ai pas vue venir du tout, et elle m’a laissé muet, scotché.
Broyé n’est vraiment pas un thriller comme les autres. C’est un cri, un hurlement, que dis-je, un vertige !
Cédric est allé beaucoup plus loin dans ce roman… je sais que je ne l’oublierai pas de sitôt.

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Extraits :

« Ses jambes peinaient au soutien. L’épuisement lui tétanisait les muscles.
Son souffle était erratique.
Presque une heure qu’il courait. Une heure qu’il avançait, persuadé qu’au moindre arrêt, il le rattraperait.
Alors, il courait, il fonçait… »

« Tant qu’il se maîtrise, il reste en vie.
Tant qu’il se maîtrise, il ne fait de mal à personne.
La plupart des gens sont remplis de souvenirs d’instants heureux, avec papa ou maman. Un matin de Noël, un moment de complicité, des vacances, des éclats de rire…
Christo n’a pratiquement aucun souvenir. Comme si sa vie se résumait à une succession de trous noirs.
Même s’il a de plus en plus de mal à distinguer les bribes du passé des histoires qu’il se raconte, il y a un souvenir qui lui revient régulièrement en tête.
La baignoire. »

« Oui, Christo préférait lorsque « Lui » était là. Même s’ils s’y mettaient à deux pour le castagner au-dessus de la baignoire. Au moins, il n’était pas obligé de prendre sa place au lit. Ça lui était tombé dessus comme une cocotte d’eau bouillante en pleine gueule. Et ce n’est pas qu’une façon de parler. Il suffit de jeter un coup d’œil à son épaule gauche et à la drôle de consistance qu’a conservée sa peau. Plus les mois ont passé, plus les simples caresses sont devenues des trucs dégoûtants. »

« Une migraine cognait fort dans sa tête. Son nez encombré le faisait suffoquer à moitié.
Des pensées embrumées dissoutes sous son crâne. Il n’avait plus de prise sur rien.
Mathias.
Son prénom ?
Oui… Son prénom…
Oui… Il était Mathias.
Cette simple certitude fut comme un coup d’aiguillon. Une victoire qui lui redonnait un peu d’espoir.
Au prix d’un nouvel effort, il réussit à faire pivoter sa tête. Son nez frotta l’acier de la cage.
Il referma ensuite sa main gauche sur un des barreaux, pour s’aider à se relever. »

« Pêche lui envoie un clin d’œil, à moins qu’elle ne chasse une poussière, et tourne les talons.
Ringo se redresse, la suit du regard, comme s’il était déçu qu’elle s’en aille.
Christo, lui, sourit. Un sourire. Fragile. Prêt à casser. Cela fait tellement longtemps que les muscles de son visage lui font mal.
Malgré tout, ça fait du bien de sourire. »

Cédric Cham, né en 1978, est originaire de la région Rhône-Alpes. Le jour, il travaille au sein de l’Administration pénitentiaire française, la nuit, il écrit des polars. Dès son plus jeune âge, la lecture est devenue une “addiction”. Impossible de passer plus de vingt-quatre heures sans sentir le papier sous ses doigts… Et tout naturellement, à force de dévorer les romans des autres, il en est venu à écrire ses propres histoires. Cédric Cham aime les récits sombres et réalistes. Pourquoi ? Parce que d’après lui, le noir reflète parfaitement notre société actuelle… Ce qui se passe au coin d’une rue oubliée, derrière une porte close, de l’autre côté de la ligne blanche… Ces endroits où la réalité dépasse trop souvent la fiction !