Drame, Noir, Psychologie, Thriller psychologique

L’homme qui voulait vivre sa vie

de Douglas Kennedy
Poche – 21 octobre 2010
Éditeur : Pocket

Un poste important, une vaste maison, une femme élégante, un bébé : pour tout le monde, Ben Bradford a réussi.
Pourtant à ses yeux, rien n’est moins sûr : de son rêve d’enfant – être photographe – il ne reste plus rien. S’il possède les appareils photo les plus perfectionnés, les occasions de s’en servir sont rares. Et le sentiment d’être un imposteur dans sa propre existence est de plus en plus fort…

« Douglas Kennedy bouillonne de talent, sa narration est haletante,
sa construction sans faille. »

Martine Laval – Télérama

Je découvre Douglas Kennedy avec “L’homme qui voulait vivre sa vie”, et je dois dire que cette lecture m’a profondément marqué. Dès les premières pages, j’ai été happé par ce récit puissant, aussi troublant que lucide, où l’auteur nous entraîne dans la vie bien réglée — trop bien réglée — de Ben Bradford, un homme que tout le monde pourrait envier. Avocat brillant, marié, père de famille, installé dans une belle maison… Il coche toutes les cases de la réussite. Et pourtant, il suffoque.

Ce roman m’a frappé par sa précision, par la manière dont l’auteur dissèque sans complaisance une société américaine obsédée par l’argent, l’image et le qu’en-dira-t-on. Tout est apparence, performance, domination. Et Ben, prisonnier de ce système, rêve en silence d’une autre existence, plus vraie, plus libre. Jusqu’au jour où tout bascule. Quand sa femme le trompe, son monde s’écroule. Alors il agit, dans un geste insensé, irréversible. À partir de là, tout devient vertigineux.

Douglas Kennedy ne se contente pas de raconter une fuite, il explore le besoin viscéral de vivre une vie choisie, et non subie. Ce que j’ai aimé, c’est cette tension permanente entre la peur et le désir, la fuite et la reconstruction, l’ombre et la lumière. Il y a dans ce livre une réflexion profonde sur l’identité, la liberté, la photographie aussi — cet art de figer un instant pour mieux saisir l’essence du monde.

J’ai trouvé l’écriture efficace, presque cinématographique, malgré une traduction parfois maladroite qui m’a un peu freiné. Et même si la fin m’a semblé un peu rapide, elle laisse un goût doux-amer, comme un écho à nos propres questionnements.

Ce roman m’a rappelé que vivre, c’est risquer. Que parfois, il faut tout perdre pour se retrouver.
Et qu’au fond, la vraie réussite n’est peut-être pas celle que les autres voient, mais celle que l’on ressent.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Alors qu’Adam a été un bébé de gravure de mode, le genre d’adorable bambin qui sourit dans la lumière irisée d’une pub pour couches-culottes, Josh, lui, est une petite brutasse. Une tête trop grosse, un nez de boxeur et un tempérament de pitbull. Bien sûr, je l’aime, mais je me demande si je l’aime bien. Il me met mal à l’aise, et pas seulement parce qu’il hurle tout le temps: parce qu’il n’a pas l’air heureux d’être venu au monde. J’ai l’impression que cela doit aussi tenir au fait qu’il représente pour moi, tout comme la maison elle-même, un boulet domestique parmi beaucoup d’autres. Un de mes amis a une formule très imagée pour décrire cette situation: au premier gosse, dit-il, on croit encore avoir de la marge, on ne veut pas admettre qu’on est enferré jusqu’au cou dans la vie à crédit et les traites au banquier. Au second, on doit admettre qu’on est devenu un père de famille sérieux, qu’on a des obligations jusque-là. »

« Moins de quinze jours après notre arrivée, elle avait déjà décroché un job au bureau parisien de Newsweek.
Trois mois plus tard, son français étant devenu très convenable, elle devenait assistante de production chez CBS News. Et cinq mois après, elle était rentrée un soir en m’annonçant que notre histoire était terminée : elle allait vivre avec son patron, le chef du bureau de CBS à Paris. »

« “Réussir, réussir, réussir.” A posteriori, cette crise de déprime de mes vingt ans et quelques me laisse perplexe : pourquoi étais-je si crispé, pourquoi en étais-je arrivé à perdre toute confiance en moi et en mes chances de vivre de mes photos ? J’aurais pu, j’aurais dû me dire qu’au moins j’aimais regarder le monde à travers un objectif, qu’on ne s’improvisait pas photo-graphe, qu’il me fallait parfaire ma technique au lieu d’angoisser hystériquement en désespérant de ne pas encore me voir au faîte de la profession. »

Douglas Kennedy est né à New York en 1955, et vit entre les États-Unis, le Canada et la France.
Auteur de trois récits de voyage remarqués :
Au pays de Dieu (2004),
Au-delà des pyramides (2010)
et Combien ? (2012)

Il s’est imposé avec :
Piège nuptial (1997), porté à l’écran par Stephen Elliot,
L’homme qui voulait vivre sa vie (1998), adapté au cinéma par Éric Lartigau en 2010, avec Romain Duris et Catherine Deneuve,
Les Désarrois de Ned Allen (1999).

Ont suivi La Poursuite du bonheur (2001),
Rien ne va plus (2002), (Prix littéraire du Festival du cinéma américain de Deauville 2003),
Une relation dangereuse (2003),
Les Charmes discrets de la vie conjugale (2005),
La Femme du Ve (2007), adapté au cinéma en 2011 par Pawel Pawlikowski, avec Kristin Scott Thomas et Ethan Hawke,
Quitter le monde (2009),
Cet instant-là (2011),
Cinq jours (2013),
Murmurer à l’oreille des femmes (2014),
Mirage (2015),
Toutes ces grandes questions sans réponse (2016),
La Symphonie du hasard (2017-2018),
Isabelle, l’après-midi (2020),
Les hommes ont peur de la lumière (2022),
Et c’est ainsi que nous vivrons (2023
Ailleurs, chez moi (2024).

Tous ses ouvrages ont paru chez Belfond et sont repris chez Pocket.
Douglas Kennedy a également publié une série de livres jeunesse illustrés par Joann Sfar, Les Fabuleuses Aventures d’Aurore, aux éditions PKJ.

Émotion, Drame, Psychologie, Suspense, Thriller

L’Antidote

de Tom Clearlake
Broché – 2 juin 2025
Éditeur : Moonlight éditions.

Andrew Fisher, père de famille sans histoires, disparaît sans laisser de traces.
Pour la police, il a fui délibérément, accablé par son récent licenciement.
Tess Lambert, ex-agent du FBI devenue détective privée, ne croit pas à cette version. Fisher occupait un poste important chez Corequantech, un géant des nouvelles technologies établi au cœur de la Silicon Valley.
Elle va percer le mur du secret professionnel de cette multinationale et découvrir qu’il travaillait au sein d’un laboratoire, avec quatre autres scientifiques spécialisés dans la génération d’intelligences artificielles avancées.
Persuadée que cette piste n’est que la face émergée d’un iceberg, elle va se mettre en quête de retrouver les ex-collègues de Fisher, et ouvrir une porte sur des révélations qui dépassent l’imaginable.
Quelque chose de plus vaste, de plus sombre, se cache derrière cette disparition.

Après « Sans retour », « Le Seuil », « Avides » et « Signatures », plongez dans ce techno-thriller infernal signé Tom Clearlake !

Quel bonheur d’être à nouveau surpris par un auteur que je suis depuis ses débuts !
Avec L’Antidote, Tom Clearlake sort de sa zone de confort, et pour moi, ce fut un vrai cadeau de lecture.

Dès les premières pages, je me suis retrouvé happé par cette histoire, véritable grand écart du début à la fin, qui démarre par une mystérieuse disparition. Peu à peu, un univers sombre et inquiétant s’installe, un monde qui, derrière sa part d’imaginaire, nous renvoie à une réalité peut-être bien plus proche que nous ne le pensons.

Ce roman est inclassable. Tom nous entraîne dans un récit qui brasse une multitude de thèmes et qui fait voyager mes émotions d’un extrême à l’autre, colère, haine, peur parfois, mais aussi douceur, humanité, amour, respect de la nature, des animaux et envers son prochain…. Cette richesse donne une profondeur singulière à l’histoire et la rend d’autant plus inoubliable.

Au cœur du récit, Tess Lambert. Détective privée et ancienne agente du FBI, elle se lance dans une enquête qu’elle n’aurait jamais imaginée, mais qui résonne intimement avec ses valeurs. Je l’ai trouvée incroyablement attachante. À la fois forte et fragile, obstinée et vulnérable, elle incarne à mes yeux le symbole de la résistance, ce contrepoids nécessaire face à un monde qui court à sa perte, happé par la technologie et la déshumanisation. Serait-elle la clé de cette résistance devenue nécessaire ?

L’ambiance, les révélations ponctuelles, le suspense qui monte sans cesse… tout est parfaitement maîtrisé. J’ai aussi beaucoup apprécié l’univers technologique, dense mais accessible, et surtout original. Tom Clearlake réussit à me faire tourner les pages avec frénésie tout en m’invitant régulièrement à réfléchir aux dérives de notre époque et à un besoin vital d’entraide et d’humanité.

L’Antidote est un véritable “tourne-page”, mais aussi un roman porteur de sens. Un énorme coup de cœur que je vous recommande sans hésiter !
Et cerise sur le gâteau, il y aura une suite… J’ai déjà hâte d’y plonger.

Merci Tom, pour ta confiance et pour ce moment de lecture aussi intense que marquant.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« – Maman, il est parti où papa ?
La mère entendit à peine la voix de sa jeune fille. Ses yeux étaient fixés sur un point vague, au loin, en direction de ce magasin, de l’autre côté de la route. Andrew y était allé pour acheter de la crème solaire.
– Hein maman, il est parti où ?
Le regard azur d’Emily Fisher ne dévia pas. Elle passa une main devant ses yeux pour dégager ses mèches brunes rabattues par le vent.
Daniel prit le relais de sa sœur ainée :
– Mais il est parti où papa ?!
– Il ne va plus tarder à revenir, les enfants. »

« Elle composa le 911, le cœur battant à tout rompre. La voix énergique d’une jeune femme s’éleva :
– 911, quelle est votre urgence ?
Emily respira profondément pour se calmer, et tâcha de parler clairement :
– Mon nom est Emily Fisher. Je vous appelle car mon mari
Andrew a disparu.
– Il va me falloir plus d’informations, madame. »

« Dans le paysage dynamique de la technologie mondiale, Corequantech émerge comme un colosse, dominé par une quête incessante d’innovation et une culture d’entreprise exclusivement basée sur le rendement. Fondée en 1980, cette multinationale, avec ses racines profondément ancrées dans la Silicon Valley, s’est imposée comme un leader incontesté dans les domaines de l’informatique classique et à présent quantique, des nanotechnologies, de la robotique indus-trielle, spatiale et domestique. Toutefois, derrière le voile de ses succès, se cache une réalité complexe, marquée par la compétitivité, et frappée du sceau du secret professionnel.
Une Course à l’Innovation. »

« Nous avions tous les cinq un idéal commun, le rêve d’un monde meilleur, d’une humanité unie, évoluant sur une planète sans frontières, exempte de guerre, de pollution, gouvernée avec sagesse. Nous voulions changer le monde et nous savions que l’intelligence artificielle allait ouvrir les portes d’une nouvelle ère. Au fil de nos réunions et de nos discussions en dehors du cadre du laboratoire, cet idéal s’est peu à peu concrétisé en un objectif. L’objectif ultime : la génération d’une super intelligence artificielle. »

Tom Clearlake est un auteur franco-canadien né au Canada le 19 octobre 1973.

Il commence à lire avec Edgar Allan Poe, H.G. Wells, Jack London, Jules Verne, Agatha Christie, Jack Kerouak, Edgar Rice Burroughs, Lovecraft, Dean Koontz, Stephen King, Clive Barker, Umberto Eco…

Sa passion pour les littératures de l’imaginaire le pousse à expérimenter l’écriture dans des univers très différents, mais c’est dans le thriller qu’il préfère exercer.

« Je pense que le Thriller est le maître de tous les genres littéraires. Il permet de jouer avec les sensations et les émotions du lecteur comme aucun autre genre le peut. Il y a dans le thriller cette possibilité de créer l’intensité, et de la pousser à son paroxysme. Et l’on dispose d’une infinité de moyens pour y parvenir. »

Drame, Folie, Polar, Psychologie, Violence

Adieu

de Jacques Expert
Poche – 27 mars 2013
Éditeur : Sonatine éditions

2001, Châtenay-Malabry. Une mère, son fils et sa fille sont retrouvés assassinés à leur domicile. Le père est porté disparu. Est-il lui aussi victime ou bien coupable ? Les recherches s’organisent, sous la direction du commissaire Langelier. Un mois plus tard jour pour jour, c’est au tour d’une seconde famille, tout aussi ordinaire, d’être abattue dans des circonstances identiques. Là aussi le père est introuvable. Presse, politiques, police, les avis sont unanimes, un tueur en série est à l’œuvre. Seul Langelier s’entête à concentrer tous ses efforts sur la piste des pères, qu’il soupçonne d’être à l’origine des massacres. Devant son obstination et son manque de résultats, son supérieur, le commissaire Ferracci, est obligé de lui retirer l’affaire. Commence alors entre les deux hommes une guerre froide, chacun s’efforçant de démontrer sa propre vérité, qui ne prendra fin que dix ans plus tard avec la révélation d’une incroyable réalité.

J’ai lu Adieu de Jacques Expert d’une traite, en une seule soirée. Impossible de le lâcher. Les pages se tournaient d’elles-mêmes, portées par un suspense qui me tenait en haleine jusqu’au bout, jusqu’à un dénouement que je n’avais absolument pas vu venir.

Tout commence en 2001. Une famille est retrouvée massacrée. Le père, lui, a disparu. Un mois plus tard, jour pour jour, une autre famille subit le même sort. Cette fois encore, le père s’évapore. Le commissaire Hervé Langelier est dépêché sur l’affaire. Très vite, il s’accroche à une hypothèse, et si ce carnage portait la signature des pères eux-mêmes ? Mais son supérieur et ami, le commissaire Ferracci, le met en garde, le pousse à abandonner cette piste jugée absurde.

24 mars 2011. Le jour de son départ à la retraite, Langelier prend la parole. Au lieu d’un discours classique, il décide de revenir sur “son” enquête, celle qui a brisé sa carrière, celle qui l’a isolé et discrédité, mais qu’il n’a jamais pu abandonner. Dix ans d’obsession, dix ans de lutte, seul contre tous. Car pour lui, il n’y avait pas de doute, la vérité se cachait forcément derrière cette hypothèse dérangeante.

À mesure que je lisais, l’ambiance devenait de plus en plus lourde, presque suffocante. Des femmes, des enfants, des familles entières disparaissaient dans un climat d’horreur insoutenable. Quant à Langelier, je l’ai trouvé froid, dur, antipathique même… et pourtant, il était le seul à ne rien lâcher, le seul à oser affronter ce dossier maudit. Je n’avais pas le choix, il fallait que je le suive.

Jacques Expert orchestre cette intrigue d’une main de maître. Chaque fois que je croyais anticiper, il me prenait de vitesse. Chaque certitude volait en éclats. Et cette fin… quelle claque ! Brutale, inattendue, glaçante. Même si le récit comporte quelques longueurs, il s’impose largement au-dessus de la moyenne des polars que j’ai lus.

Avec Adieu, Jacques Expert m’a montré à quel point l’obsession d’un homme, sa folie ou peut-être son génie, pouvait le mener au bout du possible. Et moi, lecteur, je suis resté scotché, jusqu’au dernier mot.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Je n’aime pas beaucoup parler de moi, aussi je serai bref. En toute franchise, si, à cette heure, je me penchais sur mon cas (ce que je répugne à faire), je dirais que ma vie est très facile à résumer : flic, divorcé, comme beaucoup d’entre nous, et la retraite comme avenir immédiat.
Je m’appelle Hervé Langelier. Je suis né le 3 mars 1956 à Caen. Mes parents, René Langelier, serrurier, et Raymonde Génier, sans emploi, sont tous deux décédés.
J’ai un frère aîné, Michel, dont je suis sans nouvelles depuis longtemps.
Mon ex-femme s’appelle Stéphanie. Nous sommes séparés depuis huit ans et c’est beaucoup mieux comme cela. J’ai trois enfants. Ils sont grands, maintenant. Je ne les vois plus. »

« Les dossiers importants, ceux qui m’occupent depuis plus de dix ans, je ne tenais pas à les garder au commissariat: Je les conserve à l’abri de la curiosité des autres dans mon appartement du Plessis-Robinson.
Seul le chat noir se promène librement parmi eux. »

« Jamais autant qu’en ce 19 mai 2001 la tension n’a été aussi palpable dans les commissariats des Hauts-de-Seine. À lui seul, Jean-Louis Ferracci a mis une telle pression que la nervosité a fini par gagner tout le monde. Même les plus aguerris ont été touchés. »

Jacques Expert est un écrivain et journaliste français.
Il débute sa carrière professionnelle sur les ondes, à France Info et France Inter, stations pour lesquelles il couvre, pendant près de quinze ans, de nombreux faits divers qui vont inspirer l’écriture de ses premiers ouvrages.
Publié en 2007, La Femme du monstre résulte d’une longue enquête de terrain et lui vaudra d’être rapidement remarqué par la presse. Parallèlement il poursuit une carrière dans les médias, en occupant successivement les postes de directeur des magazines M6 puis de directeur des programmes de la chaîne Paris Première avant de prendre la direction des programmes de RTL en 2013.
Son roman, Ce soir je vais tuer l’assassin de mon fils, est adapté en téléfilm sur TF1 par Pierre Aknine en 2014. D’abord publiés aux éditions Anne Carrière, les romans de Jacques Expert paraissent chez Sonatine depuis Adieu (2012).

Émotion, Drame, Dystopie

Tyrannie

de Richard Malka
Poche – 21 août 2025
Éditeur : MON POCHE

Aux portes de l’Occident, un dictateur opprime son peuple au nom de la pureté. Les enfants ont le visage masqué et les citoyens récitent en masse un petit livre dont l’idéologie venimeuse contamine le monde. À Paris, dans une cour d’assises scrutée par la presse internationale, un homme ayant fui ce pays après avoir échappé à un massacre tente de justifier le crime qu’il a commis de sang-froid. Son avocat, intense et secret, doit obtenir l’impossible : l’acquittement d’un meurtrier qui revendique un acte destiné à réveiller les consciences. À ses côtés, la nuit, le jour, une réfugiée politique à laquelle il se lie de passion trouble : qui manipule qui ? Journalistes, témoins, avocats, juges et intellectuels de notre temps se retrouvent dans ce procès pour l’Histoire.

Lire Tyrannie, le premier roman de Richard Malka, a été pour moi une expérience troublante, presque dérangeante par moments, tant la fiction qu’il déploie fait écho à notre propre réalité. L’auteur imagine une société, l’Astracie, qui sombre peu à peu dans une dictature où les libertés fondamentales disparaissent, grignotées au nom de la transparence et de la pureté. Derrière cette façade idéologique, j’ai reconnu le miroir de tous ces régimes qui manipulent et asservissent un peuple au nom d’un idéal mensonger, pendant que les élites artistiques, intellectuelles ou politiques ferment les yeux, prêtes à toutes les compromissions.

Au cœur de cette noirceur se dresse un homme, Oscar Rimah. Pédiatre respecté, il va se dresser contre cette tyrannie et commet un geste radical, l’assassinat d’un dignitaire, Satine Sa Cher, le secrétaire de l’ambassadeur d’Aztracie en France. Non par folie ou par haine, mais pour tenter de réveiller les consciences. À ses côtés, un avocat, Raphaël Constant, homme intègre et tourmenté, qui va livrer le combat de sa vie. Défendre l’indéfendable, plaider l’acquittement d’un meurtrier qui revendique son acte. J’ai suivi ce procès comme si j’y étais, haletant, bouleversé par la force des arguments, par l’intensité des débats, par la tension qui monte à chaque page.

C’est justement cette partie juridique, concrète et passionnante qui m’a d’abord emportée et tenue en haleine jusqu’à l’issue du procès, avec son dénouement inattendu, dévoilant parfois le fonctionnement du système judiciaire français. Richard Malka est avocat et cela se sent. Il met toute son expérience au service de cette histoire. Cela se ressent, les plaidoiries, les joutes verbales, les hésitations du jury… tout sonne vrai, brûlant, presque tangible. Je me suis laissé happer par cette immersion dans les coulisses d’une justice qui doute, s’affronte, se cherche.

Mais Tyrannie n’est pas seulement un thriller judiciaire brillant, il raconte quelque chose de beaucoup plus important comme une parabole politique et humaine. J’y ai retrouvé les échos de 1984 ou du Meilleur des mondes. Comme eux, ce roman m’a interpellé, m’a secoué, en me rappelant combien nos libertés sont fragiles et combien il est essentiel de ne jamais abdiquer notre esprit critique.

La plume de Richard énonce le long de son récit des vérités que beaucoup d’entre nous refuseront de voir, elle est sans concession, directe, mais jamais moralisatrice. Elle frappe juste, en plein cœur. Ce roman n’a pas seulement occupé mes pensées pendant ma lecture, il continue de résonner en moi.

Un récit fort, dense, profondément marquant. Une lecture qui m’a laissé à la fois admiratif et inquiet, mais surtout conscient de l’urgence de rester vigilant.
On suit intensément les interventions de chacun, on se laisse convaincre par telle plaidoirie, tel discours d’expert, on est invité à se poser les questions de responsabilité, intentionnalité, culpabilité, et de la portée universelle que peuvent revêtir le procès d’un individu et le verdict du jugement…

Un très grand merci à Virginie des éditions “de Borée/MonPoche” pour cette lecture poignante…

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« OSCAR RIMAH était incarcéré à la maison d’arrêt de Fresnes, en division sud, à l’isolement, régime assez inhumain hérité des quartiers de haute sécurité. Sa célébrité imposait qu’on le protège des autres, ceux qui voulaient le sauver et ceux rêvant de l’abattre. Cette mesure compliquait la tâche de son avocat, contraint à de longs et tatillons contrôles pour parvenir jusqu’à lui. Surtout, il y avait ce que Raphaël considérait être un chef-d’œuvre de perversité pénitentiaire. »

« OSCAR RIMAH était né pauvre mais à force d’étude et de travail, il devint pédiatre, puis chef de service dans le plus grand hôpital du pays.
Unanimement respecté dans son domaine, il se maria avec Ezra, infirmière anesthésiste qui lui donna deux beaux enfants, Ethal et Fine. Comme tous ses collègues, Oscar travaillait quinze heures par jour afin de pallier le manque de ressources du secteur hospitalier. Il avait quarante-cinq ans, les cheveux déjà gris, les yeux très noirs, la taille haute et le sourire bienveillant. »

« Le père d’Oscar avait quatre-vingt-cinq ans lorsqu’une voiture le percuta. La première année du pouvoir aztride fut marquée par une explosion du nombre d’accidents de la circulation. Les opposants au régime semblaient être distraits en traversant. »

« – À nouveau, je n’ai rien dit. Le climat du pays s’était dégradé et les disparitions se multipliaient.
La peur ne me quittait plus. En fait, la population de mon pays était divisée entre ceux qui avaient peur et ceux qui faisaient peur. »

« – Un jour, la Garde prophétique est venue chercher une petite fille de sept ans. J’ai demandé au nouveau directeur d’école des explications. Il m’a répondu que ce n’était pas de mon ressort et que je ne devrais pas poser de telles questions si je voulais éviter des ennuis. »

Richard Malka est né en 1968 à Paris, dans le 11e arrondissement, de parents juifs marocains. Il obtient son baccalauréat en 1986 et poursuit des études de sciences et de commerce avant de se tourner vers le droit. En 1992, il devient avocat et commence sa carrière dans le cabinet de Georges Kiejman. En 1999, il fonde son propre cabinet d’avocats. Il défend des clients célèbres comme Charlie Hebdo, Clearstream et Dominique Strauss-Kahn. Il est également connu pour ses interventions dans des procès emblématiques liés à la liberté d’expression et à la laïcité. En parallèle de sa carrière juridique, il se lance dans l’écriture de bandes dessinées et de romans.

En 2006, il co-écrit La Face karchée de Sarkozy avec le journaliste Philippe Cohen et le dessinateur Riss. Ce livre, qui critique la politique de Nicolas Sarkozy, rencontre un grand succès avec plus de 200 000 exemplaires vendus. En 2018, il publie Le droit d’emmerder Dieu, un essai qui défend la liberté d’expression et la laïcité. Cet ouvrage lui vaut le Prix du livre politique en 2022. En 2021, il écrit Traité sur l’intolérance, un livre qui met en garde contre les dangers de l’extrémisme religieux et qui est salué par la critique.

Après Dieu publié en 2025, est un dialogue imaginaire entre l’auteur et Voltaire, où ils discutent de la place des religions dans la société moderne et de la quête de nouvelles formes de transcendance.

C’est un auteur prolifique et engagé, dont les œuvres reflètent son combat pour la liberté d’expression et la défense des droits fondamentaux.

Drame, Historique, Psychologie, Thriller ésotérique

La crypte du Diable

Les mystères de Burdigala
de Dominique Faget
Broché – 13 mai 2016
Éditeur : Soleil Noir

Quel lien y a-t-il entre :
Le tableau d’une Madone peint durant l’épidémie de peste de 1628 et dissimulé dans l’église Saint-Pierre ?
Des cadavres repêchés dans la Garonne avec des symboles religieux fichés dans les chairs ?
Une crypte inexplorée qui plonge sous le quartier Saint-Pierre ?
Une longue et difficile enquête commence pour la P.J. de Bordeaux qui se retrouve face à l’incompréhensible.

Il y a quelques jours, Dominique Faget, est entrée en contact avec moi, pour me proposer de découvrir son roman La crypte du diable. J’ai accepté sans hésiter, et aujourd’hui, je peux dire que je n’ai pas regretté une seule seconde ce choix.

Dès les premières pages, je me suis retrouvé happé par cette double intrigue qui navigue entre deux époques : Bordeaux en 1628, en pleine peste noire, et notre monde contemporain. Deux récits qui semblent éloignés, mais qui se rejoignent autour de thèmes universels, la religion, l’amour, la mort, la sorcellerie, et même un mystérieux tableau disparu.

Dans le présent, j’ai suivi l’enquête haletante de Mathieu et Camil, deux policiers chargés de comprendre pourquoi des cadavres atrocement mutilés sont retrouvés dans la Garonne, ornés d’objets religieux. Dans le passé, j’ai plongé au cœur d’une ville rongée par la peur, où les femmes étaient la proie des accusations de sorcellerie, soumises à la toute-puissance des prêtres et des hommes. Les passages consacrés à ces chasses aux sorcières sont durs, mais terriblement réalistes, et m’ont glacé le sang.

Ce qui m’a le plus marqué, c’est la manière dont Dominique Faget redonne vie au Bordeaux du XVIIe siècle. Elle excelle. Son vocabulaire précis, ses dialogues crédibles, ses citations latines et bibliques, tout concourt à rendre le récit vibrant et authentique. J’imaginais sans peine les ruelles, les églises, les cris et la peur qui parcouraient la ville. Mon côté passionné d’histoire a trouvé là un immense plaisir de lecture.

Et puis, retour brutal au présent. Un thriller contemporain, dur, crédible, mené tambour battant. J’ai adoré ce contraste. La plume alterne sans relâche entre passé et présent, maintenant le suspense jusqu’au bout. À mesure que les fils se tissent, les deux intrigues finissent par se rejoindre, révélant une vengeance patiemment construite et redoutablement efficace.

La crypte du diable est un roman sans fioritures, dense et captivant. Je l’ai lu presque d’une traite, incapable de poser le livre tant je voulais connaître le dénouement. Dominique Faget a réussi le pari de mêler polar historique et thriller contemporain avec brio, et elle nous offre en prime une réflexion sur la condition des femmes, hier comme aujourd’hui.

Un polar historique et contemporain qui m’a captivé d’un bout à l’autre, un récit sombre et passionnant, que je ne peux que recommander à tous ceux qui aiment les voyages dans le temps, les énigmes bien ficelées et l’Histoire servie par une plume inspirée.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Les cheveux défaits et les yeux exorbités de terreur, la fille était tiraillée de toutes parts. Son pauvre corps meurtri passait de mains en mains. La foule vindicative hurlait et attirait d’autres paroissiens en colère qui prenaient la relève pour la rosser énergiquement.
Elle avait eu la mauvaise idée de vouloir sortir de la maison en empruntant une brèche, derrière la niche du chien, un passage qui avait été obstrué pour que l’animal ne puisse plus s’échapper. Elle avait enlevé les moellons à mains nues pour dégager la trouée. Avec force contorsions, elle s’y était faufilée et avait réussi à s’enfuir dans le but de rejoindre l’église. »

« La jeune fille gardait les yeux baissés. Fabrice eut le souffle coupé. C’était là le modèle dont il avait rêvé depuis si longtemps. Un teint nacré de porcelaine, de longs cils recourbés, un nez fin, une bouche rose et gourmande, et une silhouette qui aurait pu être enfantine si elle n’avait possédé de jolis seins qui pointaient sous le tissu fin de son corsage en satin. Quand elle releva les yeux vers les siens, Fabrizzio eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds. Le bleu de ses iris était indicible. Il se sentit transpercé jusqu’au fond de son âme. »

« Janus se sentit gêné d’avoir surpris la nudité de son invitée.
Il posa rapidement le récipient sur le coin de la table et se retourna en cherchant ce qu’il pouvait trouver pour l’envelopper. Il attrapa un manteau accroché à la patère.
S’approchant de Marie, il en recouvrit son impudeur.
Quand il l’entoura de ses bras, il put sentir les mouvements de son corps fébrile et fut honteux d’en être perturbé.
– Voyons, Marie, tu vas attraper la mort. Ce n’est pas sérieux, va t’habiller de suite.
– Il y a longtemps que je suis morte, mon Père, lui répondit-elle en se dégageant pour se diriger vers la salle de bain. »

« Élise Chantecaille enroulait soigneusement autour de ses doigts les boucles blondes de la chevelure soyeuse de sa fille pour former des anglaises qui encadreraient son joli visage. Catherine, assise devant sa coiffeuse, semblait regarder au loin dans le miroir à facettes. Son esprit ne pouvait se défaire de la pensée du jeune peintre. Elle ne pensait plus qu’à ces heures prochaines, quand elle le rejoindrait à nouveau dans le sous-sol de l’église en fin de journée et qu’il entreprendrait des caresses de plus en plus audacieuses. Elle savait qu’elle commettait un péché et risquait l’enfer en enfreignant un tabou, mais son corps ne pouvait plus se passer de ces interdits. »

Dominique Faget est une écrivaine. Après avoir passé son enfance en Afrique, elle a été diplômée à l’École de Management de Bordeaux. Elle est titulaire d’un DESS de Commerce International et d’un DECPF comptable. Outre l’écriture, elle s’adonne aussi à la peinture.
Elle est membre de l’A.E.G. (Association d’Égyptologie de l’Université de Bordeaux 3).
Elle écrit également sous le pseudonyme de Nicky d’Yvrea

Passionnée d’Histoire et de civilisations anciennes, Dominique est allée à la rencontre d’autres cultures lors de ses nombreux séjours à l’étranger.
Elle a reçu le prix VSD du polar en 2014 et le prix Leclerc Obscur en 2018.

Bibliographie :

  • Celui qui ne meurt jamais, Prisma 2014.
  • La crypte du diable, Vents salés 2016.
  • Les sanglots de pierre, City Hachette, 2018.
  • Hier est pour demain, BOD 2020.
  • La femme sans visage, Cairn 2023.
  • Joyeux Noël Alice, Cairn 2024.
  • Le secret de la maison Lanaverre, Cairn 2025.
Émotion, Conte, Drame, Fantasy, Magique

La Prophétie des pierres

de Flavia Bujor
Broché – 27 août 2002
Éditeur : Anne Carrière

Trois jeunes filles, Jade, Ambre et Opale, issues de milieux différents, découvrent le jour de leur quatorzième anniversaire qu’elles ont été adoptées. L’écho d’une ancienne prophétie les oblige à quitter leur famille pour accomplir leur mission dans un lointain Royaume. Chacune se voit alors remettre, pour seule arme, une pierre magique correspondant à son prénom. Bien que tout les oppose, elles devront apprendre à se faire mutuellement confiance pour échapper aux dangers qui les guettent. Elles entament un long voyage jusqu’à Oonagh, l’oracle mystérieux qui deviendra leur guide. Leur quête les conduira à livrer bataille aux forces du mal.
De nos jours, dans un hôpital parisien, une jeune fille de quatorze ans lutte contre la mort. Joa ne parle plus, ne se bat plus, mais elle rêve, et ses songes l’emportent dans un monde féerique où trois héroïnes mènent un combat épique. Au bout de leurs aventures réside un secret qui pourrait lui redonner une raison de vivre.
Œuvre d’imagination et roman initiatique, La Prophétie des pierres, qui comblera les lecteurs avides d’évasion, révèle le talent d’une toute jeune auteure.

Cela faisait des années que j’entendais parler de La Prophétie des pierres, qui m’intriguais et ce pour une seule et belle raison. Son auteure, Flavia Bujor, n’avait que 13 ans lorsqu’elle l’a écrit.
13 ans… ce simple chiffre suffisait à éveiller ma curiosité.
Puis le temps a passé, et j’avais oublié ce roman, jusqu’à ce qu’il me tende les bras, la semaine dernière, dans un arbre à livres. Impossible de résister, j’ai plongé littéralement.

Dès les premières pages, j’ai senti une simplicité désarmante dans l’écriture. Des dialogues parfois naïfs, des personnages pas toujours fouillés… mais qu’importe ! Derrière cette fragilité perce une énergie brute, une fraîcheur qui n’appartient qu’aux débuts, aux premiers romans. Le récit s’ouvre de nos jours, sur Joa, une jeune fille hospitalisée, luttant contre la mort. Par ses rêves, elle se relie à l’épopée de Jade, Ambre et Opale, trois adolescentes découvrant le jour de leur quatorzième anniversaire qu’elles ont été adoptées et qu’elles sont liées par une prophétie et par des pierres magiques. Leur quête, dans un lointain Royaume, le pays du Conte de Fées, guidée par l’oracle Oonagh, qui deviendra leur guide, va les entraîner dans un combat contre les forces du mal.

J’ai été touché par ce double niveau de lecture, l’hôpital, si proche, si concret, et le monde féérique, immense et initiatique. Je devine très vite que l’un nourrit l’autre, que l’espoir naît au cœur même du désespoir. La plume de Flavia Bujor, malgré ses maladresses, déploie une sincérité qui me fait oublier ses imperfections et je suis emporté.

Alors oui, ce roman s’adresse surtout aux jeunes lecteurs, mais le vieux lecteur que je suis y a trouvé son compte et a pris énormément de plaisir à cette lecture simple, enrobée de magie et de mystère… J’y ai vu une fable sur la vie, sur la force des rêves, sur ce qui nous pousse à tenir debout.
Quel dommage que Flavia n’ait pas poursuivi dans l’écriture, son unique roman résonne pour moi du coup comme un cadeau, un éclat de jeunesse préservé à jamais.

13 ans… Comment a-t-elle fait ?
A-t-elle récupéré les souvenirs de Jade, d’Ambre et d’Opale, afin de nous transmettre leur message perdu ?
Je vous laisse vous faire votre propre avis…

Dans tous les cas, je le recommande avec enthousiasme à tous ceux qui aiment l’aventure, la magie, les émotions pures et la générosité d’une captivante histoire écrite avec le cœur.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Le vieillard poussa un long soupir. Il semblait à bout de forces. D’innombrables rides creusaient son visage. Il tenait à peine debout, le dos voûté, les jambes tremblantes. Il se laissa tomber dans un fauteuil et dit faiblement :
– Je ne peux rien y changer. Elle suivra son destin.
Le duc, dont l’angoisse était perceptible, haussa le ton :
– Théodon, tu es sage. Tu as consacré ta vie entière à comprendre La Prophétie. Tu as aidé mon père. Tu m’as aidé. Tu m’as conseillé, tu m’as soutenu. Ne m’abandonne pas maintenant! Il faut qu’elle vive. Il faut qu’elle triomphe, quoi qu’il advienne. »

« Ambre était assise dans l’herbe. Comme à son habitude, elle rêvait et regardait d’un œil distrait les moutons qu’elle devait garder. D’autres images occupaient ses pensées. Elle s’imaginait vivre près du soleil et de sa chaleur bienfaisante, dialoguer avec les nuages, les oiseaux. Le vent l’emportait dans de merveilleux voyages; la nuit, elle était éblouie par l’éclat des étoiles qu’elle pouvait toucher de la main, et… »

« D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, Opale avait toujours vécu avec son arrière-grand-tante Eugénia et la fille de celle-ci, qui portait le même prénom. Pour la différencier de sa mère, on l’appelait Gina. Opale n’avait pas connu d’autre logis que la maison cossue où elles habitaient toutes trois. Sa grand-tante Gina, malgré son âge avancé, restait vigoureuse. Elle s’était toujours occupée de l’entretien de la maison et de l’éducation d’Opale, et lui avait appris tout ce qu’elle savait : les Lettres et l’Histoire. Elle lui avait aussi transmis sa connaissance des plantes et des remèdes.
Opale était une élève réfléchie et appliquée. »

« Depuis qu’elles s’étaient rencontrées, quelques minutes auparavant, elles n’avaient pas prononcé un mot. Elles se détaillaient mutuellement, la même pensée à l’esprit : “Nous sommes ennemies.” Jade scrutait avec dédain les deux filles. La tête haute, le regard fier, elle voulait clairement leur signifier qu’elles n’avaient aucune importance pour elle. “Une paysanne et une petite bourgeoise, ça ne m’impressionne pas”, se dit-elle avec ironie. Mais au fond d’elle-même, la jeune fille éprouvait un profond désarroi, et elle était résolue à n’en rien laisser paraître. Elle observa Ambre, les traits défaits, qui pleurait en silence. “Pauvre fille, tu fais pitié !” pensa-t-elle. »

« – Il ne lui reste plus très longtemps, ajouta-t-il. A mon avis, pas plus de quelques jours. Vous ne vous y êtes pas attachée, j’espère ?
L’infirmière haussa les épaules d’un geste fataliste.
– Non, pas vraiment. Et puis, elle a déjà tellement souffert…
Le docteur observa un moment de silence. Il nettoya minutieusement les verres de ses lunettes avant de lâcher gravement :
– De toute façon, nous ne pouvons plus l’aider. Elle a définitivement renoncé à se battre depuis la mort de ses parents. »

Flavia Bujor (née en 1988) est une écrivaine et critique littéraire française d’origine roumaine. Née le 8 août 1988 à Bucarest, fille d’un sculpteur et d’une psychanalyste, elle est arrivée en France à 2 ans.
À l’âge de 13 ans, elle écrit son premier roman, La Prophétie des Pierres, traduit en 23 langues (dont l’allemand, l’anglais et l’italien).

En 2008, Flavia Bujor entre à l’École normale supérieure (A/L). Elle obtient en 2012 l’agrégation de lettres modernes.

À partir de 2014, elle prépare sous la direction d’Emmanuel Bouju (université Rennes 2) une thèse de doctorat en littérature comparée intitulée Une poétique de l’étrangeté : plasticité des corps et matérialité du pouvoir (Suzette Mayr, Marie NDiaye, Yoko Tawada), qu’elle soutient en novembre 2018.

Elle est ATER à l’université de Bretagne-Sud depuis 2017.

Émotion, Drame, Fantastique, Polar historique, Suspense

Les disparus de Blackmore

de Henri Lœvenbruck
Broché – 23 février 2023
Éditeur : XO

Octobre 1925. À Blackmore, une île coupée du monde au large de Guernesey, meurtres et disparitions sèment la terreur. Alors que la police piétine, Lorraine Chapelle, première femme diplômée de l’Institut de criminologie de Paris, est appelée en renfort. Cette cartésienne irréductible va devoir mener l’enquête aux côtés d’Edward Pierce, un Britannique spécialisé dans les sciences occultes qui se présente comme  » détective de l’étrange « .

Ensemble, ils affrontent les plus sombres secrets de Blackmore : les statues énigmatiques disséminées sur l’île, la rumeur d’un culte maléfique qui sévirait dans l’ombre, et ce vent lancinant, le murmure des brumes, qui ne cesse jamais. Entre mensonges et confidences, ce duo improbable devra démêler le vrai du faux dans une course contre la montre diabolique.

Un thriller palpitant et mystérieux dans la lignée de H.P. Lovecraft et d’Agatha Christie

Voyager avec Henri Lœvenbruck, c’est accepter de se laisser happer par son imaginaire. Avec Les disparus de Blackmore, j’ai embarqué pour les années 1920, sur une île anglo-normande fictive, et j’ai vécu une expérience de lecture à la fois dépaysante, troublante et exaltante.

Dès les premières pages, j’ai été séduit par ce duo improbable. Lorraine Chapelle, jeune parisienne brillante et audacieuse, première femme diplômée de l’Institut de criminologie, et Edward Pierce, détective de l’étrange, érudit, rêveur et ouvert à toutes les énigmes de l’ésotérisme. Leur association m’a semblé évidente et leurs échanges savoureux m’ont souvent arraché des sourires. Leur complicité est un des moteurs les plus réjouissants de ce roman, mais pas que…

Blackmore, c’est bien plus qu’une enquête. C’est une atmosphère. Légendes celtiques, superstitions, religion, peurs enfouies, horreurs à peine dicibles, tout se mêle pour créer une ambiance à la fois inquiétante et fascinante. On y trouve du mystère à chaque page, une tension permanente, et un souffle d’épouvante qui plane jusque dans les détails les plus infimes. Je me suis souvent dit qu’Henri avait pris un plaisir fou à inventer cette histoire. Les décors minutieux, les petites touches d’humour, l’importance donnée à ses passions (ah, ces motos ! 😊), et même le soin de glisser des expressions d’époque pour nous plonger encore plus profondément dans le récit. Comme toujours, j’ai appris, découvert, nourri ma curiosité.

Des disparitions mystérieuses, une île coupée du monde battue par un ven qui ne cesse de souffler, des habitants terrorisés, tout contribue à faire monter une angoisse sourde. Le roman m’a tenue en haleine du début à la fin, avec un suspense qui ne faiblit jamais. Et puis, il y a cette conclusion… Un véritable feu d’artifice, un bouquet final éblouissant, qui m’a fait totalement oublier le monde réel pendant quelques instants.

Henri Lœvenbruck est décidément un magicien, il invente des histoires qui m’enveloppent, des émotions qui me transpercent.
Avec Les disparus de Blackmore, il signe un roman captivant, érudit et profondément envoûtant.

÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« C’est en voyant se dessiner, à travers le brouillard, les contours de l’île de Blackmore que, au soir du samedi 24 octobre 1925, Lorraine Chapelle entendit pour la première fois ce son si singulier qui allait la hanter des jours durant. WI-IH-ISH… Les gens d’ici l’appelaient le murmure des brumes. Il résonnait en toute saison dès que le vent se levait de la Manche pour se faufiler entre les blocs de granite de l’île, produisant ce sifflement sinistre, comme autant de plaintes échappées des bouches torturées de mille fantômes. WI-IH-ISH… Lancinant, obsédant, il semblait ne jamais s’éteindre. Il n’y avait guère que le bruit d’un orage pour le faire oublier un instant. »

« Il régnait dans la grande pièce une atmosphère si paisible, si suspendue, qu’il en émanait quelque chose de mystérieux.
On se fût dit dans quelque histoire extraordinaire d’Edgar
Allan Poe, où le silence et le calme précèdent souvent l’irruption de l’étrange. L’écho lointain de la voix de la grande Bessie Smith sur le gramophone, le cliquetis de l’horloge, le clapotis de la pluie contre les carreaux de verre, le crépitement des flammèches qui s’échappaient de la cheminée, ces petites virgules dans le silence, le vacillement des lampes à pétrole, l’odeur du feu, du vieux cuir et des tissus emplis de poussière… »

« — Missionnée ? Mais à quel titre ?
— Celui de détective privée.
— Détective ? Une femme ? s’étonna le connétable avec aplomb, comme si son étonnement eût été légitime.
Le pauvre homme ignorait que cette petite phrase venait de sceller son sort à tout jamais.
— Il n’est pas plus étonnant de voir une femme détective qu’un homme totalement crétin, vous savez ?
— Pardon ?
— Dites à M. le juge que j’aimerais le voir, et allez jouer avec des cubes, s’il vous plaît.
Décontenancé, le connétable se mit à bégayer bêtement en la dévisageant, les yeux écarquillés.
— Mais… je… enfin… des cubes ? Quels cubes ?
Lorraine fit de grands gestes explicites.
— Vous Parker, moi Chapelle. Vous chercher juge.
M. Parker, qui était resté assis jusqu’alors, se dressa d’un bond, l’air fâché et menaçant. »

« Lorraine et Edward échangèrent un regard perplexe. En vérité, cet entretien calamiteux ne leur avait certes apporté aucune réponse, mais il scellait leur collaboration. À cette minute précise, le sort avait fait de ces deux étonnants investigateurs un couple bien plus redoutable que le juge n’eût pu l’imaginer. »

Henri Loevenbruck est né en 1972 à Paris. Fils d’enseignants, il grandit dans le quartier de la Nation et hérite de ses parents d’une passion pour la culture anglo-saxonne. À 25 ans, après des études littéraires, il épouse d’ailleurs une Anglaise et part vivre avec elle en Angleterre puis ils reviennent en banlieue parisienne. Après quelques pas dans le journalisme et la musique, au milieu des années 90, amoureux des littératures de l’imaginaire, il fonde Science-Fiction Magazine avec Alain Névant, un ami d’enfance. Après avoir tenu le poste de rédacteur en chef de ce magazine pendant plusieurs années, il décide ensuite de se consacrer pleinement à l’écriture. Il partage aujourd’hui son temps entre les romans et les scénarios, avouant son penchant pour le thriller investigatif, la Fantasy et le roman d’aventure en général.

J’irai tuer pour vous
https://leressentidejeanpaul.com/2019/02/05/jirai-tuer-pour-vous-de-henri-loevenbruck/

La Moïra
https://leressentidejeanpaul.com/2020/05/07/la-moira/

Le Loup des Cordeliers
https://leressentidejeanpaul.com/2021/02/09/le-loup-des-cordeliers/

Le Mystère de la Main rouge
https://leressentidejeanpaul.com/2021/02/16/le-mystere-de-la-main-rouge/

Drame, Polar, Thriller

Les Âmes fracassées

de Alfred Lenglet
Broché – 3 septembre 2025
Éditeur : TAURNADA

Jean-Baptiste Meningi, chef de l’orchestre de Lyon, vient d’être assassiné au moyen d’un drone, alors qu’il faisait son footing dans le parc de la Tête-d’Or. Meurtre ciblé ou attaque terroriste ?
Sur place, le commandant de police Nolan Diethelm et son équipe d’enquêteurs sont sur le pied de guerre. Les autorités s’en mêlent et, lorsque l’expertise des débris de l’appareil révèle l’utilisation d’un logiciel de reconnaissance faciale, le doute n’est plus permis : la victime n’a pas été choisie par hasard.
Entre course judiciaire, faux-semblants et pression médiatique, la tension monte.
Très vite, les policiers se retrouvent confrontés à une vérité balayant les évidences.
Une vérité dont personne ne sortira indemne.
Comment se relever et survivre quand notre âme est fracassée ?

Mais non !!! Déjà fini ?
C’est la pensée qui m’a traversé l’esprit en refermant ce roman d’Alfred Lenglet, que je n’ai pas pu lâcher une fois commencé.

Les Âmes fracassées s’inscrit parfaitement dans la tradition du polar français, tout en la dynamisant de trouvailles modernes. Ce qui m’a frappé, c’est la manière dont l’auteur conjugue l’héritage du roman noir avec des enjeux narratifs actuels. L’ancrage lyonnais ne réduit pas l’histoire à un cadre provincial, bien au contraire, il ouvre des perspectives passionnantes en montrant comment la criminalité contemporaine épouse les spécificités diverses en fonction des territoires.
Pour moi le “plus” de ce roman, c’est l’intégration des nouvelles technologies dans le crime… mais aussi dans l’enquête. Voir un meurtre commis grâce à un drone équipé de reconnaissance faciale m’a immédiatement plongé dans une réalité troublante, presque effrayante. Cette modernisation apporte une énergie nouvelle au polar, en confrontant les enquêteurs à des défis inédits. Et ce réalisme, on le doit aussi au métier de l’auteur, lui-même policier, qui distille une crédibilité à chaque page. J’ai aussi aimé que les personnages ne soient pas des caricatures. Ici, pas de flics désabusés noyés dans l’alcool, mais des hommes et des femmes intègres, sensibles, parfois cabossés par la vie… oui, mais profondément humains. On sent qu’ils font de leur mieux, avec les moyens dont ils disposent. J’avais l’impression qu’ils me racontaient leur enquête.

Jean-Baptiste Meningi, chef de l’orchestre à Lyon, vient d’être assassiné au moyen d’un drone équipé de la reconnaissance faciale, alors qu’il faisait son footing dans un parc.
Meurtre ciblé ou attaque terroriste ?
Une enquête troublante, où plusieurs personnes semblent avoir quelque chose à cacher.

Voici le point de départ de ce thriller particulièrement réussi !

L’histoire est rythmée, sans temps mort, et chaque révélation relance le suspense. Entre secrets bien gardés et vérités déformées, l’intrigue se déploie avec intelligence et efficacité.

Un polar attractif, sensible et moderne, une belle réussite.
Merci à Joël des éditions Tauranada pour cette découverte… J’attends déjà avec impatience le prochain projet d’Alfred Lenglet… et pourquoi pas une suite à ce roman si réussi !

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Nolan ouvrit une application sur son téléphone portable pour compiler ces premiers éléments.
– Je vous donne son identité complète : Meningi est né le 6 février 1969 à Casablanca au Maroc. Il n’a pas d’enfant, est marié. Sa femme est musicienne dans la formation qu’il dirigeait depuis trois ans.
Le commandant nota ces nouvelles informations et releva la tête.
– Patron, vous m’avez intrigué en évoquant une sorte de première nationale…
– Justement, j’y viens. Meningi a été tué à l’aide d’un drone. Inutile de vous dire que cette précision est remontée en flèche jusqu’à Paris, à la Chancellerie place Vendôme et à l’Intérieur place Beauvau, sans doute à l’Élysée aussi. »

« Pétrifiée, Émilie demeura incapable de riposter. Mehdi roula en boule, se cogna la tête contre des bordures en jurant. Gérald Serpolet fit un pas en avant. Son crâne nu et blanc comme un œuf de cane brillait sous le soleil. Le regard fou, il tourna la tête vers la maison et se mit à courir en traînant la jambe. Émilie leva le poing pour tirer. Avant qu’elle ne commette l’irréparable, son partenaire posa une main sur son bras pour l’abaisser. »

« L’engin, fabriqué en Chine, n’avait rien de sophistiqué au niveau de son système de vol. On pouvait le piloter à distance, à plusieurs centaines de mètres de sa cible. Il pouvait également voler en toute autonomie, détecter un mouvement et attaquer si la reconnaissance faciale le lui commandait. Nolan repensa aux images de la vidéoprotection du parc. Jérôme Fuz, le directeur de la sécurité, n’avait décelé aucune ano-malie, rien de significatif dans les airs. Il avait promis de l’appeler s’il découvrait du neuf. »

« Nolan venait juste de stopper sa moto. Il enleva son casque à cause de la chaleur. Il mit ses lunettes de soleil pour ne pas se faire reconnaître. À ce moment-là, il perçut un bruit étrange, comme celui d’un essaim d’abeilles. Il faisait très beau, il y avait bien ici ou là des insectes, mais rien qui ressemble à une nuée de guêpes ou d’abeilles.
Machinalement, il leva les yeux.
Comme dans un film au ralenti, comme s’il avait également la tête sous l’eau, les sons autour de lui s’étouffèrent et les images défilèrent par saccades.
Nolan se mit à hurler, mais il était déjà trop tard : le drone venait de toucher et d’exploser au visage de Xxxxxx Xxxxxx. Son corps s’affaissa. »

Alfred Lenglet a écrit plusieurs romans de terroir à teneur historique avant des romans policiers. Il a ainsi créé le personnage de Léa Ribaucourt, jeune femme policière qu’il qualifie souvent de courageuse et de lumineuse. On s’attache d’ailleurs beaucoup à Léa et à son équipe d’enquêteurs.

Avec l’e-book J’irai pas voter, il aborde un autre domaine, celui de l’humour, tout en évoquant de façon émouvante, la vieillesse, la réalisation de ses rêves, à tout âge, l’amour, l’amitié, la solidarité, la différence et le regard des autres.

Originaire du Nord de la France, Alfred Lenglet est commissaire de police. Il a été en poste à Paris, Lyon, Clermont-Ferrand, Mâcon, le Puy-en-Velay, Thiers. De cet itinéraire, il conserve des amitiés dans de nombreuses régions et puise dans la découverte des cultures locales la matière à nourrir son imagination et ses écrits.

Amour, Émotion, Drame

Il était une femme étrange

de David Lelait-Helo
Broché – 9 janvier 2025
Éditeur : Héloïse d’Ormesson

À la nuit tombée, sous le grand arbre d’Amapolas, Eusebio, le vieux conteur, promet un voyage étourdissant : la fabuleuse histoire de María Dolores Pinta de las Aguas Dulces, le seul être au monde qui eut trois vies et deux sexes ! Mais il ne dira pas comment cette femme le hante depuis que, dans sa jeunesse, il a admiré son corps inerte. Une beauté majuscule et théâtrale, une énigme inouïe à laquelle il a voué son existence.
David Lelait-Helo évoque avec éclat la puissance de l’amour maternel et ses possibles ravages. Comment se construire quand vos sourires d’enfant ont été accueillis par des regards de glace ?
Incandescent et fiévreux, Il était une femme étrange puise dans la folie d’Almodóvar et l’imaginaire foisonnant du réalisme magique.

Hier soir, j’ai eu la chance d’assister à un moment suspendu au Cercle littéraire du Château de l’Hermitage 2025.

Le prix littéraire 2025 a été remis à David Lelait-Helo pour son magnifique roman Il était une femme étrange, paru aux éditions Héloïse d’Ormesson. Et quel bonheur de rencontrer enfin l’homme derrière les mots !
Un auteur profondément humain, drôle, passionné, aussi lumineux et complexe que les personnages qu’il crée.

La soirée a été rythmée par des lectures émouvantes, des échanges à cœur ouvert sur les liens familiaux, l’avenir de la littérature, les mystères de l’écriture, sans oublier des anecdotes savoureuses, où même Nana Mouskouri s’est invitée en filigrane…
Tout cela dans la douce chaleur des chandelles, qui rendaient l’instant encore plus précieux.

Je garde en moi la joie de ces instants partagés.
Merci David pour ton talent et ta présence rayonnante.
Merci à Corinne Tartare, à toutes lectrices passionnées et aux quelques lecteurs qui ont fait de cette soirée un souvenir inoubliable.

Une couverture que je jalouse tant elle est belle, un titre magnifique qui dévoile, tout en finesse, une histoire étrange et fascinante qui marquera les esprits…

Dès les premières pages d’Il était une femme étrange de David Lelait-Helo, j’ai eu la sensation d’entrer dans un conte. Le roman a su toucher ma curiosité, me conduisant au cœur d’Amapolas, où les habitants se réunissent autour d’un arbre pour écouter le récit d’Eusebio, un vieux conteur qui sait captiver l’attention de son auditoire. Sa voix grave et envoûtante, lentement, déroule les fils d’une histoire oubliée, celle de María Dolores Pinta de las Aguas Dulces, une femme au destin hors du commun et plus encore…

Je me suis laissé prendre dès les premières pages par cette atmosphère forte, poétique et mystérieuse, surpris d’être si rapidement subjugué, transporté… Derrière le charme des mots, j’ai perçu la profondeur des thèmes abordés : l’abandon, le manque d’amour, le besoin de reconnaissance, la recherche de l’amour maternel, des thématiques déjà exprimées dans ses romans précédents. David touche à l’intime, avec une sensibilité rare.

María Dolores m’a bouleversé. Son caractère fort, sa détermination à exister malgré les épreuves m’ont profondément marqué. Elle m’est apparue tour à tour fragile et puissante, tragique et lumineuse. À travers elle, j’ai ressenti cette urgence de vivre et d’être reconnu.

J’aime l’écriture de David. Elle allie douceur et violence, richesse et précision. Son vocabulaire, parfois surprenant, m’invite toujours à m’arrêter, être attentif, à savourer les mots. Ici, il fait vibrer les paysages et les traditions de l’Amérique latine, avec une élégance presque aristocratique. Chaque phrase, chaque image, devient une invitation au voyage.

Alors, j’ai écouté Eusebio comme les villageois d’Amapolas, suspendu à ses paroles, impatient de découvrir la suite des révélations de la surprenante défunte. Qui était-elle ? Femme tragique ou lumineuse ? Même María Dolores est là, elle écoute avec nous son propre récit, étonnée que le conteur connaisse les moindres détails de son existence.

Cet ouvrage très beau m’a surpris, ému. Ses mots me bercent, m’emportent. Il m’a fait passer de l’amour à la haine, de l’attendrissement à la douleur. J’arrive à la dernière page, celle que j’attendais… La dernière phrase me tue et je comprends. Ce n’était pas une métamorphose que je venais de lire, mais bien le récit d’une renaissance.

Comme souvent, je referme le livre en silence. Mais l’émotion, elle, ne me quitte pas.
Un livre puissant, que je recommande à tous.

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« LES SIECLES DES SIÈCLES SEMBLAIENT L’ENLACER. La morte reposait. D’une beauté ancienne et effarante. Étendue pareille à une reine et autour d’elle, en corolle, les plis soleil d’une jupe longue couleur de nuit. Un soleil noir et or piqueté des perles rouge sang d’un long chapelet auquel se cramponnaient les doigts noués. Était-elle encore de chair ou déjà de pierre? De fines veines sombres filaient à la surface de ce marbre froid. La dame était un fossile superbe posé au creux de son écrin, un édredon de velours pourpre. »

« Le cercle est suspendu à ses lèvres, le vide danse autour de lui.
Durant d’interminables secondes, le vieil homme laisse filer le silence avant de reprendre son récit par les mots simples et tant espérés. Ces mots qui fondent toute histoire depuis l’aube des temps.
Il était une fois… »

« Quelques mois plus tôt, la Mère s’était arrachée à sa famille et à ses connaissances pour, à l’abri des regards, dans une maison de pierre, donner naissance à un enfant que la bienséance lui interdisait de porter. Et voici que l’irruption d’un second rejeton majorait son indignité. Si la fille lui avait très naturellement inspiré un grand élan d’amour, le fils imprévu lui dictait un désintérêt qu’elle ne songerait pas à s’expliquer – pire, une désaffection. »

« La voix d’Eusebio se fissure légèrement, l’émotion se faufile; n’est-il pas l’ultime survivant de ces temps anciens, quand le grand vacarme des villes n’avait pas encore couvert la petite musique du monde. Un jour prochain, il le sait bien, Amapolas sera à son tour dévoré par la gangrène du progrès et les harpes de jadis se tairont à jamais. L’adage des pères lui revient doucement. Tout sur la Terre est musique, professaient-ils. Le souffle du vent dans les feuillages et les fleurs, le murmure des insectes et le chant des oiseaux, la danse des vagues, le crépitement du feu, le clapotis de la pluie, la fureur de l’orage… et la Terre elle-même qui, en tournant sur son axe, émet une mélodie secrète. La musique des sphères. Dans ce temps-là, on savait l’écouter, et Dieu que le monde chantait juste.
Du bout du pied, le vieil homme continue de frapper une invisible cadence, personne dans le cercle ne soupçonne que résonnent en lui les vibrations du cosmos. »

« Je dialoguais avec les fleurs et les nuages, m’enivrais des senteurs du jardin et de la forêt, j’avalais le vent et goûtais la pluie, je percevais ce que les autres ne soupçonnaient pas. »

David Lelait-Helo est né à Orléans le 3 décembre 1971.

Après des études de littérature et civilisation hispaniques à Montpellier, il enseigne l’espagnol. En janvier 1997, à 25 ans, il publie chez Payot la première d’une longue série de biographies, parmi lesquelles

  • Maria Callas : j’ai vécu d’art, j’ai vécu d’amour (1997),
  • Dalida : d’une rive à l’autre (2004).
    C’est à cette période qu’il délaisse l’enseignement pour se consacrer à une carrière de journaliste. Il a écrit pour de nombreux magazines (Gala, Cosmopolitan, Femmes d’aujourd’hui…), animé des émissions musicales sur la chaîne Pink TV, occupé pendant vingt ans le poste de responsable des pages culture et people au magazine Nous Deux et, depuis 2022, celui de chroniqueur littéraire pour Femme Actuelle et Prima.
    David Lelait-Helo a également écrit des essais, Gay Culture (1998) et Les Impostures de la célébrité (2001), ainsi que des romans, dont :
  • Poussière d’homme (2006),
    https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/04/poussiere-dhomme/
  • Quand je serai grand, je serai Nana Mouskouri (2016),
  • Un oiseau de nuit à Buckingham (2019), aux éditions Anne Carrière,
  • Je suis la maman du bourreau (2022), aux éditions Héloïse d’Ormesson
    https://leressentidejeanpaul.com/2022/04/09/je-suis-la-maman-du-bourreau/
Émotion, Drame, Roman de terroir, Suspense, Thriller ésotérique

ALAN

de Jean-Marc Dhainaut
Broché – 21 août 2025
Éditeur : Taurnada éditions

Hiver 1948, Côtes-d’Armor. Dans un hameau isolé, quatre enfants s’évanouissent dans la nuit sans laisser de trace. Aucun témoin, aucun indice. Très vite, la panique cède la place à la suspicion, et les regards se tournent vers une maison. Sa propriétaire traîne une sombre réputation, certains murmurent même qu’elle pratique la sorcellerie.
Mais la terreur atteint son paroxysme quand Alan, 6 ans, le petit-fils de Madenn Carvec, disparaît à son tour. Prête à tout pour le retrouver, elle devra s’aventurer au coeur des ténèbres et pousser les portes de l’enfer.

Je connais bien Jean-Marc Dhainaut, et j’apprécie particulièrement son personnage fétiche, Alan Lambin. Mais jusqu’ici, je ne l’avais connu qu’adulte, en enquêteur aguerri du paranormal. Cette fois, l’auteur nous propose un retour dans son passé.
Alan a six ans, et ce préquel bouleversant m’a emporté bien au-delà de ce que j’imaginais.

Nous sommes en Bretagne, en 1948. Une région encore marquée par la guerre, où les légendes et les superstitions hantent les veillées. Alan est un enfant sans histoire, fils d’un instituteur rationnel et petit-fils d’une grand-mère profondément attachée aux croyances locales. Quand plusieurs enfants disparaissent dans le village, et qu’Alan lui-même s’évanouit dans la nuit, l’effroi s’installe.

J’ai été saisi par l’atmosphère. Brumeuse, oppressante, mystérieuse. Jean-Marc, encore une fois, excelle dans son “terrain”. Il transforme un village breton en théâtre d’ombres, où chaque recoin peut cacher l’invisible. Madenn, la grand-mère, m’a profondément touché. Son amour inébranlable pour Alan fait d’elle l’héroïne du roman. Elle ne cède jamais au désespoir, même quand les autorités semblent avoir baissé les bras… Seule contre tous…

Les personnages sont finement écrits, entre ceux qui rejettent les superstitions et ceux qui y voient des réponses. La frontière entre réalité et surnaturel se brouille. L’auteur ne nous épargne rien, la peur, la douleur, mais aussi et surtout la tendresse, l’amour et l’espoir.

Je n’ai pas pu lâcher ce livre. Chapitres courts, tension constante, émotions fortes… Très forte ! Un nouveau coup de cœur.
Alan n’est pas qu’un thriller fantastique, c’est une plongée au cœur des racines, du mystère, au cœur des liens du sang.
C’est aussi, une belle porte d’entrée dans l’univers d’Alan, pour ceux qui voudrait le découvrir, mais pour moi, peut-être une porte qui se referme sur un personnage atypique qui m’a porté au cours de mes différentes lectures. Alors, est-ce un adieu ?
Peut-être juste un au revoir…
Alan, tu me manques déjà…

÷÷÷÷÷÷÷

Extraits :

« Dehors, le ciel déversait sa colère sur le hameau, comme si tous les démons de Bretagne se battaient pour savoir lequel d’entre eux était le plus fort. On entendait les branches dénudées des arbres centenaires craquer au loin dans les champs ou au-dessus des toits. La tempête frappait depuis la fin de l’après-midi.
On avait l’habitude, ici, mais c’était étrange, cette fois.
C’était comme si, au crépuscule des années 40, le vent s’infiltrait dans la maison de Madenn en lui murmurant un sinistre avertissement… »

« En rentrant chez elle, Madenn fut accueillie par son petit-fils, complètement terrorisé :
– Mémé, il y a quelqu’un dans la maison !…
…/…
– Calme-toi, mon chéri, il n’y a personne.
Elle posa le seau d’eau, abandonna sa lampe-tempête sur la table et retira son manteau trempé avant de l’accrocher au mur et de faire silence. Le vent de Bretagne est taquin, il se plaît à effrayer les enfants la nuit. Ce fut du moins ce à quoi elle songea sur l’instant. »

« Il était une heure du matin passée lorsque Alan ouvrit les yeux, frigorifié. Où était Madenn ? D’ailleurs, où se trouvait-il ? Pas dans son lit… Pas dans sa chambre…
Il était allongé sur quelque chose de dur, d’inconfortable, entouré d’une drôle d’odeur dans un endroit exigu. La tempête semblait avoir cessé. Il tourna la tête vers une lucarne par laquelle filtrait la clarté de la lune. Il s’assit, tâtant de la main le sol autour de lui en laissant ses yeux s’habituer à la pénombre. Un os…
Puis un autre, puis un crâne humain… »

« Il s’accrocha aux barreaux du soupirail pour crier encore. Personne… La pluie chassait sur les tombes, sur le clocher de l’église, sur ses joues… Il se tut, glacé par l’impression étrange et soudaine de ne pas être seul. Comme la première fois, il sentait une présence, avançant derrière lui, dans l’ossuaire étroit. Il lutta contre lui-même pour ne pas se retourner. S’il le faisait, il verrait forcément quelqu’un. Un animal ? Un rat? Un écureuil peut-être ? Pourvu qu’il ne s’agisse que de cela. En serait-il soulagé, sachant l’endroit irrationnel dans lequel il se trouvait ? »

……………………………

Jean-Marc Dhainaut est né dans le Nord de la France en 1973, au milieu des terrils et des chevalements. L’envie d’écrire ne lui est pas venue par hasard, mais par instinct. Fasciné depuis son enfance par le génie de Rod Serling et sa série La Quatrième Dimension, il chemine naturellement dans l’écriture d’histoires mystérieuses, surprenantes, surnaturelles et chargées d’émotions. Son imagination se perd dans les méandres du temps, de l’Histoire et des légendes. Il vit toujours dans le Nord, loin d’oublier les valeurs que sa famille lui a transmises.

Lauréat du Prix Plume Libre en 2018, il remporte le concours de nouvelles des Géants du Polar en 2019.

Brocélia
https://leressentidejeanpaul.com/2022/07/07/brocelia/

L’Œil du chaos
https://leressentidejeanpaul.com/2023/02/13/loeil-du-chaos/

La maison bleu horizon
https://leressentidejeanpaul.com/2023/04/13/la-maison-bleu-horizon/

Les prières de sang
https://leressentidejeanpaul.com/2023/08/22/les-prieres-de-sang/

Psylence
https://leressentidejeanpaul.com/2023/07/05/psylence/

Les Galeries hurlantes
https://leressentidejeanpaul.com/2023/12/02/les-galeries-hurlantes/

Mémoire de feu
https://leressentidejeanpaul.com/2024/07/03/memoire-de-feu/

ALAN LAMBIN et l’esprit qui pleurait
https://leressentidejeanpaul.com/2024/12/27/alan-lambin-et-lesprit-qui-pleurait/

Les couloirs démoniaques
https://leressentidejeanpaul.com/2025/01/09/les-couloirs-demoniaques/

ALAN LAMBIN et le fantôme au crayon
https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/25/alan-lambin-et-le-fantome-au-crayon/

Comme une fleur sous un orage
https://leressentidejeanpaul.com/2025/08/27/comme-une-fleur-sous-un-orage/